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Full text of "La Grèce contemporaine"

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EDMOND ABOUT 



LA GREGE 

CONTEMPORAINE 




LA 



GRÈCE CONTEMPORAINE 



N 



OUVRAGES DU MÊME AUTEUR 
PUBLIÉS PAR LA LIBRAIRIE HACHETTE ET C'« 



BIBLIOTHÈQUE VARIÉS 

Alsace (1871-1872); 7* édition. 1 vol. 

La. Grèce contemporaine; 11* édition. 1 vol. 

Le même ouvrage, édition illoslrée, 4 fr. 
Le Turco. — L» Bal des artistes. — Le Poivre. — L'Ouverture au 
CHATEAU. — Tout Paris. — La Chambre d'ami. — Chasse allemande. 

— L'Inspection générale. — Les Cinq Perles; 6'' édition. 1 vol. 
Théâtre impossible : Guillery. — L'Assassin. — L'Éducation d'un prince. 

— Le Chapeau de sainte Catherine; 2* édition. 4 vol. 

L'A B C du travailleur; 5* édition. 1 vol. 

Les Mariages de province; 9* édition. 1 vol. 

La Vieille Roche. Trois parties qui se vendent séparément : 

l'o partie : Le Mari imprévu; 6» édition. 1 vol. 

2" partie : Les Vacances de la Comtesse; 5* édit. 1 vol. 

3" partie : Le marquis de Lanrose; 4" édition. 1 vol. 
Le Fellah; 6" édition. 1 vol. 
L'Infâme; 3" édition. 1 vol. 
Madelon; 11* édition. 1vol. 
Le Roman d'un brave homme; 50* mille. 1 vol. 

Prix de chaque volume, broché, 3 fr. 50. 



Germaine; 63* mille. 1 vol. 
Le Roi des montagnes; 78* mille. 1 vol. 
Les Mariages de Paris; 82* mille. 1 vol. 
L'Homme a l'oreille cassée; 51* mille. 1 vol. 
Tolla; 55" mille. 1 vol. 
Maître Pierre; U* édition. 1 vol. 

Trente et quarante. — Sans Dot. — Les Parents de Bernard; 
4Ô« mille. 1 vol. 

Prix de chaque volume^ broché, 2 francs. 



FORMAT IN-8 

Le Roman d'un brave homme. 1 vol. illustré de 52 compositions par 
Adrien Marie-, broché, 7 fr. ; — relié, 10 fr. 

L'Homme a l'oreille cassée. 1 vol. illustré de 61 compositions par 
Eugène Courboin; broché, 7 fr. ; — relié, 10 fr. 

Tolla. 1 volume petit in-4<>, illustré de 10 planches hors texte, gravées 
sur bois d'après' F. de Myrbach, d'un portrait de l'auteur d'après 
P. Baudry et de 35 ornements par A. Giraldon, (gravés sur bois et 
tirés en trois tons. Il a été tiré 900 exemplaires numérotés, dout 
600 exemplaires sur papier vélin du Marais (301 à 900) avec deux 
planches hors texte. Prix, broché 80 fr. 

Trente et Quarante, l vol. in-8 jésua, contenant des dessins de Vogel 
et des ornements d'A. Giraldon^ gravés à l'eau- forte typographique. 
Broché 40 fr. — Relié 50 fr. 



Coulommiers. — Imp, Paul BBODARD. — 765-96. 



^ 



&RÈCE CONTEMPi 

I EDMOND ABOI 



ONZIÈME ËDITIO: 



PARIS 



LIBRAIRIE HACHETTE 

79, Oltri.EVABD saint-germmn, 



1^ LA 

Q 



GRÈCE CONTEMPORAINE 



CHAPITRE PREMIER 



LE PAYS 



I 



Idée qu'on se fait de la Grèce. — Deux sceptiques. — Premier 
coup d'œil, qui n'est pas rassurant. — Syra. 

Le 1°' février 1852, je m'embarquais à Marseille sur 
le Lycurgue; le 9, je descendais au Pirée. L'Orient, qui 
passe pour un pays lointain, n'est pas beaucoup plus 
loin de nous que la banlieue : Athènes est à neuf 
jours de Paris, et il m'en a coûté trois fois moins de 
temps et d'argent pour aller voir le roi Othon dans sa 
capitale, que M"* de Sévigné n'en dépensait pour 
aller voir sa fille à Grignan. Si quelque lecteur veut 
s'épargner la peine de parcourir ce petit livre ou se 
donner le plaisir de le contrôler, je lui conseille de 
s'adresser à la compagnie des Messageries impéria- 
les : elle a d'excellentes voitures qui vont à Marseille 

I 



347376 






1 



2 LA GRÈGE CONTEMPORAINE. 

en trente-six heures, et de fort bons bateaux qui font 
le voyage de Grèce en huit jours sans se presser *. 

A Paris, à Marseille etpai tout où je disais adieu à 
des amis, on me criait, pour me consoler d'une ab- 
sence qui devait être longue : « Vous allez voir un 
beau pays ! » C'est aussi ce que je me disais à moi- 
même. Le nom de la Grèce, plus encore que celui de 
l'Espagne ou de Tltalie, est plein de promesses. Vous 
ne trouverez pas un jeune liomme en qui il n'éveille 
des idées de beauté, de lumière et de bonheur. Les 
écoliers les moins studieux et qui maudissent le plus 
éloquemment l'histoire de la Grèce et la version grec- 
que, s'ils s'endorment sur leur dictionnaire grec, rê- 
vent de la Grèce. Je comptais sur un ciel sans nuage, 
une mer sans ride, un printemps sans fin, et sur- 
tout des fleuves Hmpides et des ombrages frais : les 
poètes grecs ont parlé si tendrement de la fraîcheur 
et de l'ombre ! Je ne songeais pas que les biens qu'on 
vante le plus ne sont pas ceux qu'on a, mais ceux que 
Ton désire. 

Je fis la traversée avec deux enseignes de vaisseau 
qui allaient rejoindre la station du Levant et l'amiral 
Romain Desfossés. Ces messieurs riaient beaucoup 
de mes illusions sur la Grèce : l'un d'eux avait vu le 
pays; l'autre le connaissait aussi bien que s'il l'avait 
vu : car chaque carré d'officiers, à bord des bâti- 
ments de l'État, est un véritable bureau de renseigne- 
ments où l'on sait au juste les ressources, les dis- 
tractions et les plaisirs que peut offrir chaque recoin 

1. La rapidité des transports a fait de tels progrès depuis un an, 
qu'on peut aller en sept jours du Louvre à l'Âcropole. 

(Note de la 3« édition.) 



LE PAYS. 3 

du monde, depuis Terre-Neuve jusqu'à Taïti. Dans 
nos longues promenades sur le pont, mes deux com- 
pagnons de voyage me désabusaient à qui mieux 
mieux, avec une verve désolante, et faisaient tomber 
mes plus chères espérances comme on gaule des noix 
en septembre. « Ah ! me disaient-ils, vous allez en 
Grèce sans y être forcé? Vous choisissez bien vos plai- 
sirs ! Figurez-vous des montagnes sans arbres, des 
plaines sans herbe, des fleuves sans eau, un soleil sans 
pitié, une poussière sans miséricorde, un beau temps 
mille fois plus ennuyeux que la pluie, un pays où les 
légumes poussent tout cuits, où les poules pondent des 
œufs durs, où les jardins n'ont pas de fouilles, où la 
couleur verte est rayée de l'arc-en-ciel, où vos yeux 
fatigués chercheront la verdure sans trouver même 
une salade où se reposer ! » 

C'est au milieu de ces propos que j'aperçus la terre 
de Grèce. Le premier coup d'œil n'avait rien de ras- 
surant. Je ne crois pas qu'il existe au monde un dé* 
sert plus stérile et plus désolé que les deux presqu'îles 
méridionales de la Morée, qui se terminent par le cap 
Malée et le cap Matapan. Ce pays, qu'on appelle le 
Magne, semble abandonné des dieux et des hommes. 
J'avais beau fatiguer mes yeux, je ne voyais que des 
rochers rougeâtres, sans une maison, sans un arbre; 
une pluie fine assombrissait le ciel et la terre, et rien 
ne pouvait me faire deviner que ces pauvres grandes 
pierres, si piteuses à voir dans les brouillards de fé- 
vrier, resplendissaient d'une beauté sans égale au 
moindre rayon de soleil. 

La pluie nous accompagna jusqu'à Syra, sans 
toutefois nous dérober la vue des côtes; et je me 



N 



4 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

souviens même qu'on me fit voir à l'horizon le som- 
met du Taygète. La terre paraissait toujours aussi 
stérile. De temps en temps on voyait passer quelques 
misérables villages sans jardins, sans vergers, sans 
tout cet entourage de verdure et de fleurs qui cou- 
ronnent les villages de France. 

J'ai connu bon nombre de voyageurs qui avaient 
vu la Grèce sans quitter le pont du bateau qui les 
portait à Smyrne ou à Constantinople. Ils étaient 
tous unanimes sur la stérilité du pays. Quelques-uns 
avaient débarqué pour une heure ou deux h Syra, et 
ils avaient achevé de se convaincre que la Grèce n'a 
pas un arbre. J'avoue que Syra n'est pas un paradis 
terrestre : on n'y voit ni fleuve, ni rivière, ni ruis- 
seau, et l'eau s'y vend un sou le verre. Le peu d'ar- 
bres qu'elle nourrit dans ses vallées, loin du vent 
de la mer, ne sont pas visibles pour le voyageur qui 
passe; mais il ne faut pas juger l'intérieur d'un pays 
d'après les côtes, ni le continent d'après les îles. 



II 



Le brillant Antonio. — L'Attique au mois de février. — Le ciel 
et la mer. — Le Pirée et la route d'Athènes. 



Dans la route de Syra, on nous fit quitter le Lycur- 
gue, qui continuait sa route vers Smyrne, et l'on nous 
embarqua sur un autre bateau de la compagnie, 
YEurotas^ qui devait nous déposer au Pirée. Je me 
préparais à passer d'un bord à l'autre, et je m'expli- 
quais de mon mieux, c'est-à-dire fort mal, avec le ba- 



LE PAYS. 5 

telier gi*ec qui allait transporter mes bagages, lorsque 
je m'entendis appeler en français par une voix in- 
connue. Un homme de quarante ans, de bonne mine, 
Fair noble, et couvert de vêtements magnifiques, s'é- 
tait approché du Lymrgue dans un bateau à quatre 
rameurs : c'était lui qui, d'un ton plein de dignité, 
demandait au capitaine si j'étais à bord. Ce seigneur 
portait un si beau bonnet rouge, une si belle jupe 
blanche ; il avait tant d'or à sa veste, à ses guêtres et 
à sa ceinture, que je ne doutai pas un instant qu'il 
ne fût un des principaux personnages de l'État. Mes 
deux officiers de marine prétendaient que le roi,. in- 
formé des sentiments d'admiration que je nourrissais 
pour son royaume, avait envoyé au-devant de moi son 
maréchal du palais, tout au moins. Lorsque ce gen- 
tilhomme fut arrivé jusqu'à moi et que je l'eus salué 
avec tout le respect que je devais à son rang, il me 
remit courtoisement une lettre pliée en quatre. Je lui 
demandai la permission de lire et je lus : 

€ Je vous recommande Antonio; c'est un bon do- 
mestique qui vous épargnera les ennuis de la bar- 
que de la douane et de la voiture. » 

Je m'empressai de confier mon manteau à cette 
grandeur déchue qui me servit fidèlement pendant 
dix ou douze heures, fit transporter mes bagages et 
ma personne, se chargea de corrompre, moyennant 
un franc, la facile vertu du douanier, et me remit 
sain et sauf à la porte de notre maison. Les voyageurs 
qui vont en Grèce sans savoir le grec n'ont pas à 
craindre un seul moment d'embarras : ils trouveront, 
dès Syra, non-seulement Antonio, mais cinq ou six 
autres domestiques aussi bien dorés, qui parlent le 



\ 



j 



6 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

français, l'anglais et l'italien, et qui les mèneront, 
presque sans les voler, jusqu'à l'un des hôtels de la 
ville. 

Huit heures après avoir quitté Syra, nous décou- 
vrions la plaine d'Athènes. La pluie avait cessé, les 
nuages avaient disparu comme par enchantement, et 
le ciel était aussi pur que notre ciel de France dans 
les plus belles journées de juillet. L'eau de la mer 
était d'un bleu pur, doux, sombre et profond; elle 
glissait sur les deux flancs du navire comme un ve- 
lours épais largement chiffonné. Nous courions au 
milieu de ce golfe, le plus illustre du monde, qui vit 
naître et fleurir Athènes, Eleusis, Mégare, Corinthe, 
Égine, toutes les gloires de la Grèce. Nous laissions 
derrière nous l'île d'Égine et les montagnes de la 
Morée, dont les sommets couverts de neige se dé- 
coupaient nettement sur le ciel ; les rochers de Sala- 
mine se dressaient à notre gauche, aussi nus et aussi 
stériles que les rivages du Magne, et devant nous 
s'ouvrait une plaine de six lieues de long sur dix de 
large : c'est la plaine d'Athènes. Elle est fermée d'un 
côté par l'Hymette, une triste montagne aux formes 
rondes et molles, aux couleurs ternes et grises. Pas 
un arbre, pas un buisson; à peine peut-elle nourrir 
une centaine de ruches, qui font, comme autrefois, 
un miel déhcieux. En face de l'Hymette se dresse le 
Parnès, qu'on dirait découpé par un paysagiste, tant 
les lignes en sont pures, tant le dessin en est hardi, 
tant les sapins qui le hérissent et la grande crevasse 
qui le coupe par le milieu lui donnent une sauvage et 
franche originalité. Entre ces deux montagnes, au 
fond de la plaine, s'allonge, en forme de fronton, le 



LE PAYS. 7 

Pentélique, qui a fourni et qui pourrait fournir en- 
core le plus beau de tous les marbres statuaires. Au 
milieu de la plaine s'élèvent quelques rochers qui en- 
veloppent et protègent la ville : c'est le Lycabète, le 
Musée, l'Aréopage, et surtoutrAcropole, le plus beau 
et le plus célèbre de tous. Le voyageur qui s'approche 
du Pirce ne voit pas l'Athènes moderne, mais ses 
yeux sont frappés tout d'abord par l'Acropole et les 
ruines gigantesques qui la couronnent. En Grèce, le 
passé fera toujours tort au présent. 

Le Pirée est un village de quatre ou cinq mille 
âmes, tout en cabarets et en magasins * . Une route de 
sept kilomètres environ le fait communiquer avec la 
ville. Cette route est entretenue avec quelque soin i 
cependant elle est horriblement fangeuse en hiver et 
poudreuse en été. Elle est bordée, en quelques en- 
droits seulement, de grands peupliers d'une espèce 
particulière, plus vigoureux, plus amples et plus 
touffus que les nôtres, et dont la feuille est doublée 
d'un léger coton. On ne rencontre d'abord que des 
landes stériles, qui vont se confondre à droite avec 
les marais de Phalères. A un quart de lieue du Pirée 
on commence à voir quelques vignes et quelques 
amandiers; un peu plus loin, la route passe sur un 
ruisseau imperceptible : Antonio m'avertit que c'é- 
tait le Céphise. Dès ce moment, la route s'embellit 
un peu ; elle longe un bois d'oliviers qui faisait au- 
trefois le tour de la ville, mais que la guerre de l'in- 
dépendance et l'hiver rigoureux de 1849 à 1850 ont 

1. Nos soldats ont nettoyé les rues du Pirée; ils y ont même 
créé des jardins. Le patriotisme grec remettra les choses en ordre 
quand nos soldats seront partis. {Note de la 2^ édilion,) 



\ 



8 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

successivement dévasté. Ces gros arbres au tronc 
noueux, au pâle et maigre feuillage, sont la seule 
verdure qu'on aperçoive en hiver dans la plaine 
d'Athènes. En été, le paysage n'est pas beaucoup plus 
gai : les figuiers ont beau étaler leurs feuilles larges 
et puissantes ; la vigne, qui rampe à quelques pieds 
de terre, a beau se charger de feuillage et de fruits : 
une poussière épaisse, que le vent enlève en gros 
tourbillons, revêt tous les objets d'une teinte uniforme 
et donne à la fertilité même un air désolé. C'est au 
printemps qu'il faut voir l'Attique dans tout son éclat, 
quand les anémones, aussi hautes que les tulipes de 
nos jardins, confondent et varient leurs brillantes 
couleurs; quand les abeilles descendues de l'Hymette 
bourdonnent dans les asphodèles; quand les grives 
babillent dans les oliviers ; quand le jeune feuillage 
n'a pas encore reçu une couche de poussière ; que 
l'herbe, qui doit disparaître à la fin de mai, s'élève 
verte et drue partout où elle trouve un peu de terre ; 
et que les grandes orges, mêlées de fleurs, ondoient 
sous la brise de la mer. Une lumière blanche et écla- 
tante illumine la terre, et fait concevoir à l'imagina- 
tion cette lumière divine dont les héros sont vêtus 
dans les champs Élysées. L'air est si pur et si trans- 
parent qu'il semble qu'on n'ait qu'à étendre la main 
pour toucher les montagnes les plus éloignées ; il 
transmet si fidèlement tous les sons, qu'on entend la 
clochette de troupeaux qui passent à une demi-lieue, 
et le cri des grands aigles qui se perdent dans l'im- 
mensité du ciel. 



LE PAYS. 



m 



Le climat de la Grèce : chaleurs intolérables et froids terribles. — 
Le vent du nord et le sirocco. — Un premier jour de printemps. 
— Comparaison entre les différentes provinces de la Grèce. — 
Le pays est malsain. 

Mais ce ciel si beau est sujet aux caprices les plus 
étranges. Je me souviens que, le jour de mon arri- 
vée à Athènes, je voulais, avant le déjeuner, gravir le 
sommet de Tllymette; et je fus bien surpris d'ap- 
prendre que cette montagne, qui semblait si près de 
nous, était à plus de deux heures de notre maison : 
il faisait beau. Vers midi, le vent du sud-ouest se mit 
à souffler : c'est ce célèbre sirocco, si terrible dans 
les déserts de l'Afrique, et qui fait sentir son influence 
non-seulement jusque dans Athènes, mais jusqu'à 
Rome. L'air s'obscurcit insensiblement; quelques 
nuages blancs, fouettés de gris, s'amassèrent à l'ho- 
rizon; les objets devinrent plus ternes, les sons moins 
clairs; je ne sais quoi d'étouffant semblait peser sur 
la terre. Je sentais une lassitude inconnue s'emparer 
de moi et briser mes forces. Le lendemain, c'était le 
tour du vent du nord; on le reconnut tout d'abord à 
sa grande voix, rude et sifflante ; il ébranlait les ar- 
bres, battait les maisons comme pour les renverser, 
et surtout il avait emprunté aux neiges de la Thrace 
une froidure si vive et si piquante, qu'il nous faisait 
grelotter au coin du feu dans nos manteaux. Heureu- 
sement le vent du nord ne souffle pas tous les jours ; 



^ 



10 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

j'ai passé dans Athènes un hiver ou il ne s*est pas 
montre quinze fois ; mais lorsqu'il se déchaîne, il est 
terrible. Le 21 mars 1852, le jour où le printemps 
commençait sur les almanachs, nous avons été forcés 
de déjeuner aux lumières, volets clos, rideaux tirés, un 
grand feu allumé; et nous avions froid. Les Athéniens 
en quinze jours de vent du nord, ont tout l'hiver que 
nous avons en quatre mois. Cependant le ciel leur 
épargne la gelée, et ils ne connaissent la neige que de 
vue. Une fois en vingt ans il a gelé dans la plaine 
d'Athènes, et le thermomètre est descendu à deux 
degrés au-dessous de zéro. C'était au mois de jan- 
vier 1850, pendant les blocus de l'amiral Parker : la 
neige et la guerre, deux terribles fléaux, s'abattaient 
à la fois sur ce malheureux pays. En une nuit, les 
animaux et les arbres périrent par milliers : ni les 
arbres ni les animaux n'étaient endurcis au froid . 

Athènes est peut-être la ville de Grèce où il pleut 
le plus rarement; il ne faut donc pas s'étonner si 
l'Attique est plus sèche quclaLaconic, l'Argolide ou 
la Béotie. La campagne de Sparte nourrit une végéta- 
tion vigoureuse comme le peuple lacédémonien ; la 
plaine d'Argos, riche sans élégance, a dans son inso- 
lente fécondité je ne sais quoi de superbement vul- 
gaire qui rappelle le faste d'Agaraemnon ; il y a quel- 
que chose de béotien dans la grasse fertilité des 
marais voisins de Thèbes; la plaine d'Athènes est 
élégante dans tous ses aspects, délicate dans toutes 
ses lignes, pleine d'une distinction un peu sèche et 
d'une élégance un peu maigre, comme le peuple si 
fin et si gracieux qu'elle a nourri. 

La Grèce est un pays malsain ; les plaines fertiles, 



LE PAÏS. 11 

les âpres rochers, les plages riantes, tout recèle la 
fièvre : en respirant sous les orangers un air em- 
baumé, on s'empoisonne; on dirait que dans ce vieil 
Orient Tair même tombe en décomposition. Le prin- 
temps et l'automne produisent dans tout le pays 
des fièvres périodiques. Les enfants en meurent, les 
hommes en souffrent. 11 faudrait quelques millions 
pour dessécher les marais, assainir le pays et sauver 
tout un peuple. Heureusement la race grecque est si 
nerveuse que la fièvre ne tue que les petits enfants : 
les hommes ont quelques accès au printemps; ils 
coupent la fièvre, et ils l'oublient jusqu'à l'automne. 



IV 



Première excursion. — Gomment on apprend le grec moderne. 
— Mon professeur cire mes bottes. — Voyage dans l'île d'Égine, 
avec Garnier. — Nous donnons le spectacle aux Éginctes. — 
Paysage. 



Si Ton arrive sans peine aux bords du Céphise cl 
de l'ilissus, il est moins facile de pénétrer dans le 
cœur du pays ; et cette merveilleuse compagnie des 
Messageries impériales, malgré tout son bon vou- 
loir, ne saurait vous transporter ni à Sparte ni à 
Thèbes : aussi la plupart des étrangers se contentent 
de voir TAttique, et jugent la terre de Grèce d'après 
la campagne d'Athènes. Je les plains : ils ne con- 
naissent pas les fatigues enivrantes et les dégoûts 
délicieux d'une longue course à travers cet étrange 
pays. C'est au printemps et à l'automne qu'il faut se 




12 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

mettre en route, quand les torrents sont à sec. Le 
mois de mai et le mois d'octobre sont les plus fa- 
vorables ; en juin il serait trop tard, en septembre il 
serait trop tôt : à courir les chemins sous le soleil de 
Tété, vous risqueriez votre vie, ou tout au moms 
votre raison. 

J'étais si impatient de commencer cette belle vie 
aventureuse, que je trouvais le 1" mai bien lent à 
venir. Je me hâtais d'apprendre le grec moderne, 
pour voyager sans interprète et causer avec les 
hommes que je rencontrerais. Tous les soirs mon 
domestique, ce bon vieux Petros, descendait dans 
ma chambre et me donnait une leçon. Je faisais des 
progrès rapides, car le grec moderne ne diffère de 
l'ancien que par un système de barbarismes dont on 
trouve aisément la clef. Le tout est d'écorcher con- 
venablement les mots que nous avons appris au col- 
lège : il n'y a rien de changé au fond de la langue. 
« Viens ici, mon Pierre, disais-je en lui prenant le 
bras : comment appelles-tu cela? » 11 me nommait 
successivement toutes les parties de son corps, tous 
les meubles de ma chambre ; il entrait, cm son pa- 
tois, dans des explications sans fin où je tâchais de 
me reconnaître; bref, au bout de deux mois de cette 
gymnastique, je savais sa langue aussi bien, c'est- 
à-dire aussi mal que lui. Je suis peut-être le dixième 
Français à qui il a enseigné le grec, sans qu'on ait 
jamais pu lui apprendre un mot de français. 

Quand mon domestique fut content de moi et qu'il 
m'eut donné un bon certificat, je voulus me mettre 
en route; mais avril commençait à peine. On me 
conseilla de faire, en attendant le mois de mai, un 



LE PAYS. i8 

petit apprentissage dans la banlieue d'Athènes : je 
partis pour Égine avec un architecte de TAcadémie 
de Rome, mon ami Garnier, qui entreprenait alors 
cette bellerestauration qu'on a admirée il y a quelques 
mois au palais des Beaux-Arts. Égine n'est qu'à six 
lieues d'Athènes, mais les chemins y sont aussi mau- 
vais, les gîtes aussi inhabitables, la nourriture aussi 
désespérante qu'en aucun canton de la Grèce. Nous 
avions débarqué au village qui est le chef-lieu de 
l'île ; notre batelier nous avait conduits au cabaret le 
plus confortable de l'endroit : confortable est un mot 
qui n'a pas d'équivalent en grec. Nous avions soupe 
au milieu de tout le populaire qui examinait curieu- 
sement nos vêtements, nos visages, et l'omelette que 
notre domestique nous préparait; enfin nous avions 
dormi dans une soupente, sur les matelas que nous 
avions apportés. Bon gré mal gré, le voyageur est 
comme le sage : il faut qu'il porte tout avec soi. Le 
lendemain matin nous nous mîmes en route vers le 
temple d'Égine, que Garnier devait dessiner et me- 
surer à loisir : tout notre bagage marchait avec nous. 
Nous voulions louer une cabane près du temple, et 
nous y fixer pour quinze ou vingt jours. Garnier 
avait des échelles, des cartons, des planches à laver; 
nous possédions en commun deux matelas de quel- 
ques centimètres d'épaisseur, deux couvertures, du 
riz, du sucre, du café, des pommes de terre et autres 
provisions de luxe qu'on ne trouve guère que dans 
la capitale. 

Au lever du jour, les Eginètes assistèrent à un 
beau spectacle. Nous avions pris deux chevaux de 
bagage : l'un était borgne et portait les échelles; 



\ 



U LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

rau*re jouissait de tous ses avantages de cheval, et 
nous lui avions confié les matelas et les vivres, Tes- 
poir de nos jours et de nos nuits. Il était fier de son 
emploi et marchait d'un pas relevé. Mais le porteur 
d'échelles, soit surprise de se voir ainsi bâté, soit 
jalousie contre son compagnon qui était moins chargé 
que lui, soit par un effet de ce préjugé qui nous fait 
mépriser les fonctions modestement utiles, n'aspirait 
qu'à se défaire du fardeau dont notre confiance 
l'avait revêtu. 11 se jetait contre les maisons, contre 
les murs, contre les passants, l'échelle la première. 
Son maître le suivait de près, et tantôt le piquait 
rudement avec le bout d'un magnifique parapluie 
bleu, tantôt le ramenait en arrière par le bâton d'une 
échelle, tantôt le poussait à droite ou à gauche, en 
manœuvrant l'échelle comme un gouvernail. Deux 
ânes, qui devaient nous servir de montures, devinè- 
rent de bonne heure que la route serait pénible ; ils 
profitèrent du désordre pour s'échapper, entrer dans 
une maisonets'y barricader si bicnqu'onles y laissa. 
Notre troupe fut ainsi réduite à sept personnes dont 
deux chevaux. Chaque animal avait son pilote : tel 
est l'usage ; qui loue la bête a l'homme par-dossus 
le marché. Les échelles allaient devant, les bagages 
ensuite, puis Garnier avec sa longue pique, puis 
moi avec mon fusil, enfin le domestique avec nos 
cartons et nos papiers. Au détour de chaque chemin, 
le méchant borgne nous jouait quelque tour de sa 
façon; son camarade indigné refusait de marcher, 
le parapluie bleu faisait son office; les conducteurs 
poussaient une espèce de hurlement nasal pour en- 
courager leurs bêtes; les chiens du pays, qui n'ont 



LE PAYS. 15 

pas rhabitude de voir des caravanes, aboyaient du 
haut de leur tête ; les femmes accouraient à leurs 
portes, les filles à leurs fenêtres et nous riaient verte- 
ment au nez. Grâce au zèle de nos conducteurs, nous 
n'avons pas mis plus d'une demi-heure à traverser 
la ville, qui est grande comme la rue de Poitiers; 
mais les habitants se souviendront longtemps d'une 
journée si fertile en émotions, et si jamais Égine a 
une histoire, notre passage y fera époque. 

Le village que nous quittions est à deux heures du 
temple, si l'on marche à pied ; il faut un peu plus de 
temps si l'on est à cheval. Jugez si les chemins sont 
bons ! Mais cette route est si variée qu'on y marche- 
rait toute la vie sans se lasser : tantôt elle suit le ver- 
sant d'une montagne rude et escarpée ; tantôt elle 
descend dans les ravins immenses, peuplés d'arbres 
de toute espèce et revêtus de grandes (leurs sauvages 
que nos jardins devraient envier. Quelques énormes 
figuiers tordent leurs bras puissants au milieu des 
amandiers au feuillage grêle ; on rencontre çà et là 
des orangers d'un vert sombre, des pins roussis par 
l'hiver, des cyprès aux formes bizarres; et, d'espace 
en espace, le roi des arbres, le palmier, élève sa 
belle tête échevelée. Dorez tout ce paysage d'un large 
rayon de soleil; semez partout des ruines anciennes 
et modernes, des églises sur tous les sommets, sur 
tous les versants des maisons turques, carrées comme 
des tours, couronnées de terrasses et proprement 
blanchies à la chaux ; sur les chemins, de petites 
troupes d'ànes portant des familles entières ; dans 
les champs, des troupeaux de brebis; des bandes de 
chèvres sur les rochers; çà et là quelques vaches 



^ 



16 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

maigres, couchées sur le ventre et fixant sur le voya* 
geur leurs gros yeux étonnés; et partout le chant 
des alouettes qui s'élèvent dans Tair comme pour 
escalader le soleil; partout le bavardage impertinent 
des merles qui se réjouissent de voir pousser la 
vigne, et des centaines d'oiseaux de toute sorte, se 
disputant à grands cris une goutte de rosée que le 
soleil a oubUé de boire. Je Tai revue bien des fois, 
cette route charmante, et quoiqu'on y trébuche dans 
les pierres, qu'on y ghsse sur les rochers, qu'on s'y 
baigne les pieds dans l'eau des ruisseaux, je vou- 
drais la parcourir encore. 



Le voyage. — Idées d'Antonio sur la France. — Petits profits du 
métier de parrain. — Préparatifs. — De Tinutilité des armes 
en Grèce. — Nos gens. — Histoire naturelle de l'agoyate. — 
Le grand Épaminondas, mon cheval. — Leftéri. 



Un mois plus tard, j'étais hors d'apprentissage, je 
serrais un cheval entre mes genoux, je tournais le 
dos à la plaine d'Athènes; je voyageais. Trois ou 
quatre jours avant mon départ, le digne Antonio était 
venu me faire une visite désintéressée pour savoir si 
je n'avais pas besoin de ses services. Tout voyageur 
qui ne sait pas le grec est condamné à marcher sous 
la tutelle d'Antonio ou de quelque autre courrier; 
car on n'entend le français que dans la capitale : hors 
d'Athènes, point de salut. Les courriers sont des per- 
sonnages merveilleusement utiles, qui vous épar- 



LE PAYS. 17 

gnent tous les embarras du voyage, vous procurent 
des chevaux, des lits, des vivres et un gîte chaque soir, 
le tout à un prix fort modéré pour le pays. Un voya- 
8:eur seul paye ordinairement quarante francs par 
jour; pour deux ou trois personnes, le prix varie 
entre vingt-cinq francs et un louis. Nous étions 
trois : Garnier, qui est peintre presque autant qu'ar- 
chitecte; Alfred de Curzon, qui s'est déjà fait con- 
naître au salon par la rare distinction de sa peinture 
et l'art avec lequel il compose ses paysages; moi, 
enfin, qui devais les guider dans un pays que je ne 
connaissais pas. Mais la carte de l'expédition de 
Morée est si exacte et si complète, qu'on n'a pas 
besoin d'autre guide. Antonio désirait vivement faire 
route avec nous, autant peut-être pour le plaisir de 
voyager que pour le profit qui lui en reviendrait. Les 
Grecs sont ainsi faits ; il n'aiment rien tant que de 
changer de place. J'ai entendu Antonio suppher un 
de mes amis de l'emmener en France. « Vous ne me 
payerez point, disait-il; je vous servirai de domes- 
tique ; j'aurai soin de votre cheval, et tous les jours 
je vous ferai votre déjeuner, auprès de quelque fon- 
taine, sous un arbre. * Sous un arbre, ô nature! 
Expliquez donc à ces gens-là la vie de Paris et la 
théorie du restaurant à la carte ! 

En revanche, Antonio connaît à fond la société 
l^recque et les mœurs de son pays. En homme qui 
doit voyager, il s'est ménagé des amis partout. Lors- 
qu'il traverse un village où un enfant vient de naître, 
il se met sur les rangs pour servir de parrain; le 
paysan accepte, trop heureux de placer son fils sous 
la protection d'un homme cousu d'or, qui habite la 

3 




18 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

capitale et qui voyage avec des seigneurs étrangei's. 
Antonio tient l'enfant sur les fonts de baptême, em- 
brasse son compère, jure de ne Toublier jamais, et 
tient sa promesse. Chaque fois qu'il repassera par le 
village, c'est chez son compère qu'il viendra loger, 
eût-il dix seigneurs avec lui; il s'installera dans la 
maison du compère, brûlera le bois et l'huile du 
compère, et fera les honneurs comme s'il était chez 
lui, sans payer : d'ailleurs le compère n'accepterait 
pas un sou du parrain de son enfant. Antonio a 
semé tant de filleuls sur son chemin, qu'il loge ses 
voyageurs pour rien, et qu'il peut les prendre au 
rabais. Il nous offrit de nous faire parcourir la Grèce 
à quinze francs par jour; mais à aucun prix nous ne 
voulions être la propriété d'un courrier et une chose 
qu'on promène. Antonio se retira* le sourire sur les 
lèvres, en nous priant de penser à lui quand nous 
voudrions acheter des vases antiques, des médailles, 
ou quelques livres de miel de l'Hymette. 

Je ne sais rien de plus charmant que les prépara- 
tifs d'un voyage, lorsqu'on est soi-même son pour- 
voyeur et son courrier. Trois jours avant le 1" mai, 
j'avais couru la ville avec Petros pour acheter des as- 
siettes, des couverts, des casseroles, une énorme 
gourde pour le vin, deux longs bissacs en poil de 
chèvre pour le pain, deux grands paniers d'osier 
pour la vaisselle et les provisions. Chacun de nous 
s'était muni d'une large coupe de cuivre, ciselée à la 
turque, que l'on porte pendue au cou dans un étui 
de maroquin. La veille du départ, je m'étais fait ap- 
porter les provisions de bouche; j'avais eu soin d'a- 
cheter une dizaine de pains; car le pain ne se trouve 



LE PAYS. 1» 

guère que dans les villes, et celui d'Athènes est le 
meilleur. J'avais fait rouler soigneusement nos lits, 
dont la simplicité ferait peur à un soldat d'Afrique. 

Nous n'emportions pas d'armes. J'aurais bien voulu 
prendre mon fusil : on m'en dissuada énergique- 
ment. « Que voulez-vous en faire? me dit-on; chas- 
ser? \Dus n'aurez pas le temps. Quand vous aurez 
lait dix heures de cheval dans votre journée, vous ne 
songerez qu'à souper et à dormir. Si vous voulez 
vous armer contre les brigands, vous avez double- 
ment tort. D'abord, vous n'en rencontrerez pas. Si 
quelque homme de mauvaise mine vous arrête au 
détour d'un chemin, ce sera un gendarme qui vous 
demandera l'heure qu'il est et une poignée de tabac. 
Mais je suppose que vous tombiez sur le passage des 
brigands; votre fusil ne servirait qu'à vous faire tuer. 
Les Jbrigands de ce pays-ci ne sont pas des héros de 
théâtre, qui aiment le danger et qui jouent avec la 
mort, mais des calculateurs habiles, des spéculateurs 
de grand chemin, qui se mettent prudemment dix 
contre un et ne risquent une affaire qu'à coup sûr. 
Vous vous apercevrez de leur présence quand vous 
aurez trente canons de fuâil braqués sur vous. En 
pareil cas, le seul parti à prendre, c'est de descendre 
de cheval et de donner consciencieusement tout ce 
qu'on a; ne vous exposez pas à donner votre fusil. » 
Je me laissai convaincre à ce raisonnement. Notre 
seule précaution fut de demander un ordre du mi- 
nistre de îa guerre qui mettait à notre disposition 
tous les gendarmes dont nous pourrions avoir besoin . 

Enfin, le 1*' mai, à cinq heures du matin, on vint 
nous annoncer que nos chevaux et nos hommes 



20 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

étaient à la porte. Si modeste voyageur que Ton soit, 
on a, bon gré mal gré, ses hommes et ses chevaux, 
et Ton voyage avec tout le faste de M. de Lamartine 
ou de M. de. Chateaubriand. Gomment voulez-vous 
marcher à pied par une chaleur de trente degrés, tra- 
verser à pied les torrents et les rivières, transporter à 
pied votre lit et votre cuisine? Nous avions, outre nos 
montures, deux chevaux de bagage. Les propriétaires 
des cinq bêtes les accompagnaient, suivant l'usage, 
pour les nourrir, les panser et prendre soin d'elles et 
de nous. C'est un rude métier que celui de ces pau- 
vres agoyates, qui font quelquefois des voyages de 
cinquante jours, à pied avec des cavaliers. Ils se lè- 
vent avant tout le monde pour panser les chevaux ; ils 
se couchent quand les voyageurs sont endormis ; sou- 
vent même ils passent la nuit à garder leurs bêtes, 
lorsqu'on traverse un pays sujet à caution. Ils se 
nourrissent à leurs frais, eux et leurs chevaux; ils 
dorment dans un manteau à la belle étoile; ils sup- 
portent le soleil et la pluie, le froid dans les monta* 
gnes, le chaud dans les plaines; et après tant de Mi^ 
gués, lettrs seigneur s, comme ils disent, leur donnent 
ce qu'ils jugent à propos : car il ne leur est rien dû 
que le loyer de leurs chevaux. L'agoyate voyage à 
pied sans se fatiguer; il passe l'eau sans se mouiller, 
il se nourrit le plus souvent sans manger. Il pense à 
tout, il porte sur lui des clous, du fil, des aiguilles, 
tout un mobilier, toute une pharmacie. Il chasse, 
quand vous avez un fusil; il herborise, chemin fai- 
sant, et ramasse sur les bords de la route les plantes 
sauvages dont il assaisonne son pain; en approchant 
du gite, il plume un poulet, tout en marchant, et 



LE PAYS. 21 

sans avoir l'iiir d'y penser. L'agoyate a des amis dans 
tous les villages, des connaissances sur toutes les 
routes ; il sait par cœur les gués des rivières, la dis- 
tance des villages, les bons et les mauvais chemins; 
il ne s'égare jamais, hésite rarement, et, pour plus 
de sûreté, il crie de loin en loin aux paysans qu'il 
rencontre : « Frère, nous allons à tel endroit; est-ce 
là le chemin? » Ce nom de frère est encore d'un 
usage universel, comme aux beaux temps de la cha- 
rité chrétienne. Mais je crois qu'il a perdu un peu de 
sa force, car il n'est pas rare d'entendre dire : « Frère, 
lu es un coquin ! Frère, je te ferai passer un mau- 
vais quart d'heure ! I 

Les chevaux d'agoyate, qui se payent quatre francs 
cinquante centimes par jour, et moitié les jours où 
ils ne marchent pas, sont des animaux très-laids, 
passablement vicieux, et plus obstinés que toutes les 
mules de l'Andalousie; mais durs à la fatigue, pa- 
tients, sobres, intelligents, et capables de marcher 
sur des pointes d'aiguille ou de grimper à des mâts 
de perroquet. Celui que je montais a certain air de 
famille avec Rossinante, quoique son maître l'ait ho- 
noré du nomd'Épaminondas. Il est si long qu'on n'en 
voit pas la fin, et maigre comme un cheval de ballade 
allemande. Ses défauts, je n'ai jamais pu en savoir le 
nombre. Aujourd'hui, il s'emporte et m'emporte; 
demain, il plantera ses quatre pieds en terre et ne 
bougera non plus qu'un arbre. Il ne saurait passer 
auprès d'une maison sans entreprendre d'y froisser 
la jambe de son cavalier, et, lorsqu'il marche entre 
deux murs, son seul regret est de n'en pouvoir frôler 
qu'un à la fois. l.e sable exerce sur lui une attraction 



22 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

irrésistible ; tout chemin un peu poudreux l'invite à 
s'étendre sur le dos, et le plus désolant, c'est que l'eau 
des rivières produit exactement sur lui le même effet. 
Il n'écoute pas la bride, il est indifférent à la crava- 
che, et les coups de talon les plus énergiques sont 
des raisons qui ne le persuadent pas. Et cependant 
je suis bien capable de l'aimer un peu, en mémoire 
de certains mauvais pas que nous avons franchis, 
l'un portant l'autre, et que je n'aurais pu traverser 
sans lui. 

Si l'on finit par s'attacher à son cheval, on adore 
bientôt ses agoyates. Notre agoyate en chef avait la 
plus belle figure d'honnête homme que j'aie jamais 
rencontrée. Il s'appelle Leftéri, c'est-à-dire libre, et 
jamais nom ne fut mieux porté. Il nous rendait mille 
petits offices avec tant de dignité et d'un si grand air, 
qu'on aurait juré qu'il nous servait par poHtesse et 
non par métier. 

Nous formions à nous tous une plaisante armée. 
Nos bagages, secoués par la marche des chevaux, s'é- 
parpillaient sur la route; les jupes blanches de nos 
hommes avaient pris, au bout de huit jours, des cou- 
leurs inqualifiables, et nos vêtements, produits éco* 
nomiquesde h Belle Jardinière, trahissaient en vingt 
endroits la faiblesse de leurs coutures. 



LE PAYS 23 



VI 



Physionomie de Mycènes. — Les bords de l'Eurotas. — Ce qui 
reste de Sparle et de Mistra. — Aspect de la Laconie. 



En sortant d'Athènes, nous avons traversé Eleusis, 
la ville des mystères sacrés; Mégare, où la beauté du 
type grec s'est conservée sans tache; Corinthe, cette 
seconde Athènes, qui a produit tant de chefs-d'œuvre 
et qui ne produit plus que des raisins ; nous nous 
sommes assis sur les ruines de Mycènes, et nous 
avons évoqué les ombres sanglantes de cette race de 
coquins qui commence à Atrée et finit àOreste, heu- 
reux scélérats qui ont été chantés par Sophocle et 
par Racine, tandis que les assassins de Fualdés n'ont 
obtenu qu'une complainte. Mycènes a eu le bonheur 
d'être abandonnée à une époque très-ancienne : c'est 
ce qui l'a conservée. On n'a pas démoli ses vieux 
murs cyclopéens pour construire des bicoques tur- 
ques ou vénitiennes. Tous les remparts sont encore 
debout, le milieu est comblé par quelques maigres 
champs d'orge qui poussent sur le palais d'Agamem- 
non. La ville du roi des rois a bien pu contenir jus- 
qu'à cinq cents maisons. On voit encore ses deux 
portes, en pierres monstrueuses, taillées par quelque 
rude ciseau. La plus grande, la porte d'honneur, est 
surmontée de deux lions sculptés peut-être par Dé- 
dale, et qui ressemblent fort à cevx que je dessinait 
jadis sur mon cahier de brouillons. L'enfance de l'ars 
a beaucoup de rapport avec l'art de l'enfance. C'est 



2û • LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

assurément par cette grande porte qu'entrèrent Hé- 
lène et Ménélas lorsqu'ils vinrent faire à Agamemnon 
leur visite de noces ; c'est par là que sortit le roi des 
rois avec Iphigénie, qu'il allait égorger; c'est par là 
qu'Achille était entré lorsqu'il était venu voir Iphi- 
génie; c'est là que rentra Agamemnon vainqueur. A 
quelques pas plus loin l'attendait sa femme, et Égisthe, 
et la chemise fatale dont elle l'enveloppa, et la hache 
dont il lui fendit la tête. C'est par là que, quelques 
années plus tard, entra la vengeance dans la personne 
d'Oreste, qui devait poignarder Égisthe et sa mère, et 
fuir ensuite par toute la terre sous le fouet des Furies. 
Tout ce gibier de cour d'assises a fourmillé dans ces 
mêmes murs; toute cette collection de crimes, riche 
à défrayer deux mille ans de tragédies, a tenu dans 
ce petit espace. Et c'est là qu'à la génération pré- 
cédente Atrée avait tué les enfants de Thveste, et fait 
cette abominable cuisine qui épouvanta le soleil. 
Mycènes a tout l'air de ce qu'elle a été, un nid d'hor- 
ribles sacripants. Au nord et à l'est, elle est dominée 
par deux rochers roides, nus, âpres à l'œil, et hauts 
d'une demi-lieue. A ses pieds se creuse un ravin im- 
mense où courent les torrents pendant l'hiver. Ses 
murs, ouvrage d'une industrie robuste et guerrière, 
ont une physionomie particulièrement scélérate. Et 
cependant, si l'on porte les yeux à l'ouest et au sud, 
on voit s'ouvrir un horizon aussi riant, aussi frais, 
aussi jeune que l'image d'Iphigénie. C'est la plaine 
d'Argos, cette Beauce de la Grèce, où les jeunes filles 
cueillent les feuilles de mûrier et sèment la graine 
du coton; etNauplie, penchée sur son golfe bleu; et 
\à gracieuse silhouette des hautes montagnes du Pé- 



. « - 

t • • 



LE PAYS. 25 

loponêse, et la mer, et les îles, et tout au fond l'élé- 
gante Ilydra, dont les filles couvrent leur tête et ne 
couvrent pas leur poitrine. 

Entre Argos et Sparte, la route (je veux dire le 
sentier) parcourt un pays étrangement varié : des 
plaines brûlantes où le laurier-rose est en fleur; des 
montagnes glaciales où les chênes et les mûriers at- 
tendent encore leurs premières feuilles. On passe 
en quelques heures du printemps à l'hiver, et Ton 
change de chmat trois ou quatre fois par jour. 

L'Euro tas est le plus beau fleuve de la Morée. Je 
ne vous dirai pas qu'on peut y lancer des bateaux à 
vapeur, ni même des canots de canotier; mais c'est 
une vraie rivière, où l'on trouve de l'eau en toute 
saison. L'Ilissus est mouillé quand il pleut; le Gé- 
phise a toujours un peu d'eau, mais divisée en mille 
petits ruisseaux qui auraient rappelé à M"® de Staël le 
ruisseau de la rue du Bac. La route qui nous menait 
à Sparte nous a jetés sans préparation au plus bel en- 
droit de l'Eurotas. Son lit peut avoir là quinze mètres 
de large; l'eau, très-claire et très-rapide, coule sur 
un lit de sable fin, entre deux massifs d'arbres der- 
rière lesquels s'élèvent de beaux rochers, grands, 
taillés à pic, de couleur tantôt rougeàtre, tantôtdorée. 
Le pont est d'une seule arche, très-hardie : c'est une 
construction vénitienne. Les saules, les peupliers et 
d'énormes platanes se serrent à s'étouffer au bord de 
l'eau : on dirait que c'est à qui se fera une petite place 
pour regarder passer l'Eurotas. Ici les lauriers-rose 
sontdevéritables arbres, plus grands que des chênes 
de vingt ans. Il ne faut pas penser cependant, comme 
M- de Chateaubriand l'a fait croire à beaucoup de 



26 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

monde, qu'on n'en trouve que sur l'Eurotas. Il n'y a 
pas de ruisseau sans lauriers-rose. Nous avons campé 
au milieu des figuiers aux larges feuilles, des oliviers 
au feuillage grêle, des arbres de Judée, des vignes 
sauvages, des chênes verts en buisson, des églan- 
tiers, des genêts et de ces grands roseaux, communs 
en Italie, dont la tige a quelquefois vingt pieds de 
haut. C'est là que j'ai retrouvé pour la première fois 
CCS bonnes senteurs forestières, si âpres et si déli- 
cieuses, que j'avais presque oubhées depuis la France. 
C'est sans doute dans ce délicieuxpetit coin que Ju- 
piter, déguisé en cygne, vint rôder autour de Léda, 
et peut-être avons-nous déjeuné dans le cabinet de 
verdure qui servit de vestiaire à sa métamorphose. 
Les deux artistes qui voyageaient avec moi, et qui 
tous les jours accusaient la Grèce de manquer de 
premiers plans, lui ont pardonné en faveur de l'Eu- 
rotas et delà Laconie. La plaine de Sparte, fertile et 
entièrement couverte de beaux arbres, s'étend entre 
un rang de jolies collines et la chaîne énorme du 
Taygète, hérissé de sapins et coiffé de neige. C'est 
l'horizon le plus majestueux que j'aie vu, après la 
plaine de Rome, qui sera toujours au-dessus de toutes 
les comparaisons. Au premier aspect du pays, lors- 
que du haut d'une montagne on voit se dérouler la 
Laconie, on est saisi *, Il fallait que Paris fût bien 
beau pour qu'Hélène ait consenti à quitter un pareil 
domaine. 
L'ancienne Sparte a péri tout entière. Tandis que 

1 Los Grecs sont convaincus que si l'on monte au sommet dn 
Tayfr^le le 1^' juillet, on aperçoit Conslantinople à Thorizon. Ces 
pauvres geos voient partout Conslantinople. 



LE PAYS. 27 

les débris d'Athènes brillent encore de jeunesse et de 
beauté, et attirent de loin les regards du voyageur, 
il faut chercher sous les champs d'orge un théâtre 
enseveli, un tombeau, et quelques pans de muraille 
qui marquent la place où fut sa rivale. Après un duel 
de plus de vingt siècles, Athènes a vaincu Sparte, et 
le champ de bataille lui est resté. La Sparte du moyen 
âge, Mistra, est une montagne escarpée, couverte du 
haut en bas de mosquées, de châteaux et de maisons 
écroulées : ruines étrangement pittoresques, au mi- 
lieu desquelles on est tenté de regretter, pour Thar- 
monie, les Turcs, cette ruine vigoureuse d'une 
grande nation. La Sparte nouvelle est une création 
du roi Othon,qui a formé le vain projet de ressusci- 
ter tous les grands noms de la Grèce. C'est une ville 
d'administration et de commerce, toute en boutiques, 
en casernes et en bureaux. 

La Laconie n'est pas à plaindre. Il est vrai qu'elle 
n'a plus ni les lois de Lycurgue ni cette organisation 
artificielle qui transforma violemment un peuple 
d'hommes en un régiment de soldats ; elle a perdu 
cette puissance brutale dont elle abusait pour oppri- 
nier ses voisins et faire des ilotes; mais il lui reste 
une terre fertile, bonne à labourer, bonne à planter ; 
de larges ombrages sous les mûriers et les figuiers, 
des eaux fraîches et Umpides; le Taygète, dont le 
front se perdrait dans les nuages, s'il y avait des 
nuages; il lui reste enfin le plus beau peuple du 
monde. Virgile, atteint déjà de cette langueur qui 
devait l'emporter au tombeau, regretUiit la Grèce, 
comme tous ceux qui l'ont vue ; mais ce qu'il désirait 
surtout, c'était de voir les vierges de Laconie dansant 




28 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

sur le Taygète les danses sacrées de Bacchus. Elles 
n'ont point dégénéré, ces gracieuses sœurs d'Hélène 
et de Léda ; mais elles ne dansent qu'une fois par an, 
et elles poussent la charrue. 

L'aspect général de la Laconie rappelle surtout à 
l'esprit l'idée de la force. On y trouve cependant des 
paysages pleins de délicatesse. Quatre heures après 
avoir quitté Sparte, nous marchions au milieu d'une 
jolie forêt dont la feuille nouvelle brillait du plus 
beau vert émcraude. Une herbe épaisse formait par- 
tout de gros tapis au pied des chênes et des oliviers 
sauvages; de beaux genêts dorés et de grandes bruyè- 
res, aussi hautes que de petits arbres, s'entrelaçaient 
pêle-mêle avec les lentisques et les arbousiers. Mille 
odeurs pénétrantes, échappées de la terre, exhalées 
du feuillage, apportées on ne sait d'où par la brise, 
se mêlaient ensemble pour nous enivrer. A chaque 
pas nous faisions la rencontre d'un joli filet d'eau qui 
tombait de quelque rocher pour nous rafraîchir la 
vue ; ou bien c'était un petit ruisseau qui nous suivait 
depuis un quart d'heure, invisible et muet sous les 
herbes, et qu'un léger murmure, un reflet argenté 
trahissait tout à coup. Voilà les voluptés les plus ex- 
quises que l'on trouve en Grèce, après et peut-être 
avant le plaisir d'admirer des chefs-d'œuvre : un peu 
d'eau fraîche par un doux soleil. Et ne croyez pas que 
pour sentir ces beautés il soit nécessaire d'avoir l'àme 
de Rousseau, qui pleurait devant une fleur de per- 
venche : les Turcs, qui ne sont pas tendres, soupirent 
encore au seul nom de la Grèce ; et, dans les plaines 
insipides de la Thessalie, ils s'écrient, en versant des 
ipirmcs ; « Ahl les eaux fraîches sur les montagnes \ i 



LE PAYS. 29 



VII 



L*Arcadic. — Le cours de la Néda : nous voyag^eons dans un fleuve. 

Le Ladon. 



L'Arcadie, que les poëtes ont tant chantée, n'est 
pas un pays d'Opéra-Comique. Des paysages austères, 
des montagnes escarpées, des ravins profonds, des 
torrents rapides, peu de plaines, presque point de 
culture, voilà en quelques mots toute TArcadie. Le 
Styx, que les indigènes appellent aujourd'hui l'Eau 
Noire, est un fleuve d'Arcadie si violent, si bruyant 
et si terrible, que les anciens en ont fait un fleuve 
des enfers. La Néda, moins effrayante que le Styx, a 
deux aspects différents; prés du village de Pavlitza, 
elle forme des cascatelles qui ressemblent en minia- 
ture à celles de Tivoli; une lieue plus loin, elle se 
précipite dans un gouffre immense, avec le fracas 
d'une cataracte. En approchant de son embouchure, 
ce n'est plus qu'un filet d'eau dans un lit large comme 
une vallée. Nous avons cheminé longtemps sur les 
galets humides à travers lesquels elle serpente : quand 
l'eau passait à droite, nous prenions à gauche. La 
Grèce voit à chaque instant les hommes dans le che- 
min des torrents, et les torrents dans le chemin des 
hommes. Au milieu du lit du fleuve, on rencontre 
de grands troncs d'arbres dépouillés de leur écorce, 
des amas de branchages rompus et pétris ensemble, 
des cailloux gigantesques grossièrement arrondis; 
ces arbres arrachés, ces troncs pelés, ces roches rou- 



50 LA GRÈCE COiNTEMPORAINE. 

lées, et les rives partout déchirées, voilà les œuvres 
complètes de la Néda. Tandis que nous descendions 
^ le courant, un orage se formait derrière nous. Leftéri 
nous avertit de nous hâter, si nous ne voulions pas 
qu'il nous coupât le chemin. Heureusement, la pluie 
attendit pour tomber que nous fussions à Tabri. Une 
heure après, la route que nous venions de traversera 
pied sec, ou à peu près, ressemblait au lit de la Seine 
après la fonte des neiges :1a Néda était devenue une 
grosse rivière. Avant la nuit il n'y paraissait plus; 
nous la traversions à pied sec en poursuivant les 
lucioles. 

Le Ladon, le plus beau des fleuves de TArcadie, et 
le plus cher aux poètes bucoliques, ne m'a pas agréa- 
blement surpris la première fois que je l'ai traversé. 
Je voyais, entre des rives plates et nues, un peu d'eau 
trouble coulant dans un grand lit, et je plaignais les 
pauvres auteurs de pastorales qui ont tant admiré le 
Ladon sans le connaître. Ces petites rivières, le jour 
où elles ne sont pas torrents, ressemblent, dans leurs 
larges ravins, à des enfants qu'on a couchés dans le 
lit à colonnes de leur grand-père. Au reste, je dois 
avouer qu'à cette première entrevue je n'avais pas 
l'esprit tourné à l'admiration. Je venais de prendre 
un bain dans l'Erymanthe, bien malgré moi, et par 
la volonté du grand Épaminondas, mon cheval. Cet 
animal a la même passion que M. de Chateaubriand : 
il veut emporter de l'eau de tous les fleuves qu'il tra- 
verse. Quand je revis le Ladon, c'était un peu plus près 
de sa source. Nous avions dressé notre camp dans le 
plus frais, le plus gracieux et le plus magnifique tem- 
ple que la nature se soit bâti de ses propres mains. La 



LE PAYS. 31 

rivière, qui a bien dix mètres de large, coule avec 
rapidité, entraînant dans ses eaux jaunes des débris 
de toute espèce. Elle dévore ses rives, et emporte 
souvent jusque dans l'Alphée les arbres qui ont 
grandi sur ses bords. Jamais, en cet endroit, un 
rayon de soleil ne pénètre jusqu'àla surface de Teau, 
tant les arbres des deux rives rapprochent et confon- 
dent leur feuillage. Ce sont des platanes au tronc 
marbré, de grands saules plantés au milieu de la ri- 
vière, qui éparpillent dans les airs leur graine coton- 
neuse, et dessinent sur l'eau Tombre grêle de leur 
feuillage ; des chênes verts, dont le feuillage sombre 
s'anime au printemps des plus beaux tons roux ; des 
frênes au tronc noueux, à la feuille découpée; des 
arbousiers qui laissent pendre en groupe leurs gros- 
ses framboises vertes ; des ormeaux, ces pauvres or- 
meaux classiques, dédaignés despoëtesde nos jours, 
et bien déchus du haut rang où la rime les avait mis ! 
Ce sont des lentisques odorants, dont la moindre tige, 
pourvu qu'on la laisse croître, forme au bout de dix 
ans un môle de feuillage; des églantiers, d-es au- 
bépines roses qui laissent tomber sur nos têtes une 
pluie de pétales et de parfum. Et partout des cléma- 
tites, des vignes, des lianes de toute espèce. Souvent 
une vigne sauvage s'empare d'un arbre, l'escalade 
de branche en branche jusqu'au sommet, et retombe 
à ses pieds en cascade. Souvent on trouve quelque 
grand arbre sans nom et sans forme : le lierre Ta 
étouffé dans ses bras, et revêt ce cadavre d'un feuil- 
lage éternel. A nos pieds la terre est couverte déjeu- 
nes fougères dont les extrémités sont encore recro- 
quevillées comme des scorpions. L'herbe, verte et 



I 



32 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

touffue, est semée de boutons d'or, de mauves sau- 
vages et de marguerites, de vraies marguerites de 
France. C'est ici le lieu de la fraîcheur et de la paix. 
Je comprends la fantaisie d'un solitaire qui viendrait 
s'établir au bord du Ladon et endormir sa vie au 
bruit de l'eau, sous les beaux platanes, dans le voisi- 
nage des bergers. Nous nous y sommes arrêtés trois 
ou quatre heures : nous n'avions pas mangé cette 
llcur du lotus qui fait oublier la patrie. 



VIII 

Conclusion. — La Grèce telle qu'elle est. 

Le lendemain de mon retour à Athènes, je reçus 
la visite de deux officiers de marine avec qui j'avais 
voyagé quatre ou cinq mois auparavant. Quand ils 
eurent assez ri de mes mains noires et de ma figure 
que le soleil avait pris soin de teindre en brique : 

« Eh bien ! me dirent-ils, la Grèce, la belle Grèce? 

— Ma foi, messieurs, leurrépondis-je, je persiste 
à croire qu'elle n'a pas volé son nom. D'abord elle 
n'est ni aussi nue ni aussi stérile que vous me l'avez 
faite. On y trouve de beaux arbres et des paysages 
frais, quand on prend la peine de les chercher. Et 
puis la stérilité a sa beauté tout aussi bien que l'a- 
bondance; elle a même, si je ne me trompe, une 
beauté plus originale. Je vous accorde que la Grèce 
ne ressemble pas à la Normandie : tant pis pour la 
Normandie ! Peut-être le pays était-il plus boisé, plus 



LE PAYS. 33 

vert et plus frais dans Tanliquilé : on a brûlé les fo- 
rêts, la pluie a emporté les terres, et les rochers ont 
été mis à nu. 11 ne serait pas difficile de faire reverdir 
la Grèce entière; il suffirait de quelques millions et 
de quelques années . Plantez sur toutes les montagnes; 
il se formera de la terre végétale; les pluies devien- 
dront plus fréquentes ; les torrents se changeront en 
rivières ; le pays sera plus fertile : en sera-t-il plus 
beau? J'en doute. L'Acropole d'Athènes, qui est le 
plus admirable rocher du monde, est cent fois plus 
belle en été, quand le soleil a brûlé les herbes, qu'au 
mois de mars, lorsqu'elle est çà et là plaquée de ver- 
dure. Si un enchanteur ou un capitaliste faisait le mi- 
racle de changer la Morée en une nouvelle Norman- 
die, il obtiendrait pour récompense les malédictions 
unanimes des artistes. La Grèce n'a pas plus besoin 
de prairies que la basse Normandie n'a besoin 
de rochers, que la campagne de Rome n*a besoin 
de forêts. » 



3 



CHAPITRE II 



LES HOMMES 



I 



Population de la Grèce. — Les Hellènes d'aujourd'hui ne sont pas 
des Slaves. — Phanariotes. — Pallicares. — Insulaires. — Le 
costume national. 



La population de la Grèce est d'environ neuf cent 
cinquante mille habitants. Nous avons des départe- 
ments plus peuplés que ce royaume. 

La race grecque compose la grande majorité de la 
nation. C'est une vérité qu'on a essayé de mettre en 
doute. Suivant une certaine école paradoxale, il n'y 
aurait plus de Grecs en Grèce ; tout le peuple serait 
albanais, c'est-à-dire slave : on voit sans peine où 
tend une pareille doctrine, qui change les fils d'Aris- 
tide en concitoyens de l'empereur Nicolas. 

Mais il suffit d'avoir des yeux pour distinguer les 
Grecs, peuple fin et délicat, des grossiers Albanais. 
La race grecque n'a que fort peu dégénéré, et ces 
grands jeunes gens à la taille élancée, au visage ovale, 



LES HOMMES. 35 

à l'œil vif, à Tesprit éveillé, qui remplissent les rues 
d'Athènes, sont bien delà famille qui fournissait des 
modèles à Phidias. 

Il est vrai que la guerre de l'indépendance a dé- 
tmit la plus grande part de la population. Depuis que 
la Grèce est libre, elle s'est repeuplée, mais par Tac- 
cession de familles grecques. 

Les unes venaient de Constantinople, et de ce fa- 
meux quartier de Phanar qui a mené si longtemps 
les affaires de la Turquie. On sait qu'une partie de la 
noblesse byzantine resta à Constantinople après la 
conquête delà ville par Mahomet 11. Plus instruits et 
plus habiles que les Turcs, ces Grecs entreprirent de 
reconquérir par la ruse tout ce que la force des armes 
leur avait enlevé. Ils se firent les interprètes, les se* 
crétaires, les conseillers des sultans ; et, cachés mo- 
destement dans des positions secondaires, ils eurenl 
le talent de mener leurs maîtres. Plus d'un s'éleva 
jusqu'au rang d'hospodar, c'est-à-dire de gouverneur 
de province ; ceux qui n'arrivèrent pas ^ haut s'en 
consolèrent en s'enrichissant. On compte au Phanar 
plus de cinquante mille Grecs qui attendent le réta- 
blissement de l'empire byzantin, et qui font leurs 
affaires en attendant. 

Après la guerre de l'indépendance, lorsqu'on vit 
naître une patrie grecque, plusieurs familles pha- 
nariotes vinrent s'établir autour du roi. Ce qui les 
attirait, c'était la liberté d'abord, peut-être aussi la 
création d'une cour, dont ils espéraient remplir les 
principales charges. Les premières familles d'Athè- 
nes, les Mourousi, les Soutzo, les Mavrocordato, les 
ArgjTopoulo, etc., sont des familles phanariotes. 



36 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

C'est aussi après la guerre de T indépendance qu'un 
grand nombre de Grecs du nord, Télite de ces monta- 
gnards qui avaient commencé la révolte, s'arrachèrent 
à leur pays natal, que la diplomatie avait laissé aux 
mains des Turcs, et s'établirent dans ce royaume 
qu'ils avaient fondé au prix de leur sang. Ces mon- 
tagnards, ces anciens chefs de révoltés ou de brigands 
(car le brigandage était une des formes de la guerre), 
ont apporté jusque dans Athènes les mœurs étranges 
de leur pays. Avec les autres chefs qui habitaient 
autrefois la Morée, ils forment la partie la plus origi- 
nale et la plus colorée du peuple grec. Ils se donnent 
à eux-mêmes le titre de Pallicares, c'est-à-dire de 
braves. Ils sont restés fidèles au costume national, et 
portent fièrement le bonnet rouge, la veste d'or et la 
jupe blanche ; ils sortent armés, suivis d'un cortège 
d'hommes armés. Leurs maisons ressemblent un peu 
à des forteresses, et leurs domestiques, choisis parmi 
leurs anciens soldats ou leurs fermiers, forment une 
petite armée. Us pratiquentlargement une hospitalité 
ruineuse : tous les hommes de leur pays qui viennent 
à Athènes sont reçus chez eux et trouvent une place 
sous le hangar pour chaque nuit, du pain et quelque 
chose de plus pour chaque repas. Lorsqu'ils se visitent 
les uns les autres, ils imitent la réserve silencieuse 
des Turcs, parlent peu, fument beaucoup et boivent 
force tasses de café. Ils se saluent en posant la main 
sur la poitrine; ils disent oui en inclinant la tête, et 
non en la renversant en arrière. Leur langage est hé- 
rissé de mots turcs qui le rendent assez difficile à 
comprendre. Quelques-uns savent encore parler le 
turc ; la plupart peuvent dire quelques mots d'italien ; 



LES HOMMES. 37 

aucun d'eux ne sait le français, et ils se l'ont gloire 
de cette ignorance. 

Leurs femmes, sans être positivement enfermées, 
sortent peu de chez elles ; elles sont ignorantes, ti- 
mides dans le monde, et toujours tremblantes devant 
celui qu'elles appellent leur seigneur. Elles ignorent 
l'usage du corset, et portent le bonnet national. 

Les Phanariotes s'habillent à la française et mon- 
tent à cheval en selle anglaise. Ils parlent un grec 
épuré; ils savent le français et souvent plusieurs 
autres langues ; ils ressemblent à tous les peuples de 
l'Europe. Leurs femmes sont des dames qui font ve- 
nir leurs robes de Paris. 

Dans cent ans, sauf erreur, il n'y aura plus de 
Pallicares. Aujourd'hui, toute la race grecque est, 
pour ainsi dire, divisée en deux nations dont l'une 
se fond insensiblement dans l'autre. L'avenir est aux 
habits noirs. 

Entre les Pallicares et les Phanariotes, mais plus 
nrès des derniers, se placent les insulaires ; ils sont 
tous ou marins ou marchands, et le plus souvent l'un 
et l'autre ensemble. Ils portent le bonnet rouge avec 
un pli particulier, la veste courte et l'immense pan- 
talon des Turcs. 

C'est un fait digne de remarque que le prétendu 
costume national des Grecs est emprunté soit aux 
Turcs, soit aux Albanais. Le roi Othon, pour faire 
acte de patriotisme et se rendre populaire, revêt pour 
les jours de fête l'habillement d'une peuplade de 
Slaves; et les marins d'Hydra, pour se distinguer des 
barbares de l'Orient, se parent d'un costume turc. 

Tous les Grecs, de quelque condition et de quelque 




38 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

origine qu'ils soient, se rasent les joues et le menton, 
et gardent la moustache. Ils laissent pousser leur 
barbe lorsqu'ils sont en deuil. Les élégants qui por- 
tent des favoris à la mode d'Europe sont mal notés 
par les bons citoyens. 

Il est de bon goût chez les Pallicares de se serrer la 
taille outre mesure. Ce sont les hommes qui portent 
le corset; et, comme la race grecque est maigre et 
nerveuse autant que la race turque est lourde et puis- 
sante, en voyant le peuple assemblé sur une place, 
on croit être au milieu des guêpes d'Aristophane. 

Voici, en quelques mots, la toilette d'un Pallicare 
d'Athènes : une chemise de percale avec un grand col 
rabattu, sans cravate; un caleçon court en coton; des 
bas quelquefois ; toujours des guêtres agrafées jus- 
qu'au genou, assez semblables aux cnémides des guer- 
riers d'Homère; des babouches rouges; un fousta- 
nele ou jupe très-ample, serrée à petits plis autour 
de la taille ; une ceinture et des jarretières étroites en 
soie de couleur ; un gilet sans manches ; une veste à 
manches ouvertes ; un bonnet rouge à gland bleu ; 
une large ceinture de cuir où l'on suspend le mou- 
choir brodé, la bourse, le sac à tabac, l'écritoire et 
les armes . La veste et les guêtres sontpresque toujours 
en soie et souvent brodées d'or. Le costume d'un do- 
mestique de bonne maison, ou d'un employé à six 
cents francs par an, vaut six cents francs. En hiver, 
les Pallicares s'enveloppent dans un manteau de laine 
blanche qui imite assez bien la toison d'une brebis, 
ou dans un énorme surtout de feutre grossier, im- 
perméable à la pluie. En été, pour se défendre des 
coups de soleil, ils enroulent un mouchoir, en guise 



LES HOMMES. 39 

de turban, autoui de leur bonnet rouge. Dans quel 
ques villages, le turban est encore de mode, et Ton 
rase les cheveux. 

Le costume des femmes est varié à Tinfini : non- 
seulement chaque village a le sien , mais chaque femme 
le modifie à sa guise. Les Athéniennes portent une 
jupe de soie ou d'indienne, suivant leur condition, 
avec une veste de velours ouverte par devant ; elles 
se coiffent du bonnet rouge tombant sur l'oreille, et 
le plus souvent elles se contentent de rouler autour de 
leur tête une grosse natte de cheveux tortillée avec un 
foulard. Cette énorme natte leur appartient, car elles 
l'ont payée ou reçue en héritage. 

Les Albanaises portent une longue chemise de 
toile de coton, brodée au bas, au col et aux manches, 
avec de la soie de toutes couleurs ; c'est la partie es- 
sentielle de leur vêtement. Elles y ajoutent un tablier 
et un paletot de grosse laine, une large ceinture de 
laine noire, et pour la coiffure, une écbarpe de 
coton brodée comme la chemise. On rencontre à 
chaque pas des femmes qui n'ont sur elles que cet 
habillement élémentaire. 



u 



Le type grec. — Les femmes d'Athènes. — Beauté des hommes. 
— Sobriété de tout le peuple. — Effets du vin dans les pays 
chauds. 

La beauté de la race grecque est tellement célèbre, 
et les voyageurs s'attendent si fermement à trouver 




60 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

en Grèce la famille de la Vénus de Mile, qu'ils se 
croient mystifiés lorsqu'ils entrent dans Athènes. 

Les Athéniennes ne sont ni belles ni bien faites; 
elles n'ont ni la physionomie spirituelle des Fran- 
çaises, ni la beauté large et opulente des Romaines, 
ni la délicatesse pâle et morbide des femmes turques. 
On ne voit guère dans la ville que des laiderons au 
nez camard, aux pieds plats, à la taille informe. 

C'est qu'Athènes, il y a vingt-cinq ans, n'était qu'un 
village albanais. Les Albanais formaient et forment 
encore presque toute la population de l'Attique, et 
Ton trouve à trois lieues de la capitale des villages 
qui comprennent à peine le grec. Athènes s'est peu- 
plée rapidement d'hommes de toute nation et de 
toute espèce; et c'est ce qui explique la laideur du 
type athénien. Les belles Grecques, qui sont rares, 
ne se rencontrent que dans certaines îles privilé- 
giées, ou dans quelques replis de montagnes où les 
invasions n'ont pas pénétré. 

Les hommes, au contraire, sont beaux et bien faits 
dans tout le royaume. Leur haute taille, leur corps 
svelte, leur visage maigre, leur nez long et arqué et 
leur grande moustache leur donnent un air martial. 
Ils conservent quelquefois jusqu'à l'âge de soixante- 
dix ans une taille fine et une tournure libre et dé- 
gagée. L'obésité est un mal inconnu chez eux, et les 
goutteux sont les seuls qui prennent de l'embonpoint. 

La race grecque est sèche, nerveuse et fine comme 
le pays qui la nourrit. Il suffirait d'assainir quelques 
marais pour supprimer toutes les fièvres épidémiques 
et faire des Grecs le peuple le plus sain de l'Europe, 
comme ils en sont le plus sobre. 



LES HOMMES. 41 

La nourriture d'un laboureur anglais suffirait en 
Grèce à une famille de six personnes. Les riches se 
contentent fort bien d'un plat de légumes pour leur 
repas; les pauvres, d'une poignée d'olives ou d'un 
morceau de poisson salé. Le peuple entier mange 
de la viande à Pâques pour toute Tannée. 

L'ivrognerie, si commune dans les pays froids, est 
un vice très-rare chez les Grecs. Ils sont grands bu- 
veurs, mais buveurs d'eau. Ils se feraient scrupule 
de passer auprès d'une fontaine sans y boire, mais 
s'ils entrent au cabaret, c'est pour jaser. Les cafés 
d'Athènes sont pleins de monde, et à toute heure; 
mais les consommateurs ne prennent point de li- 
queurs fortes. Ils demandent une tasse de café d'un 
sou, un verre d'eau, du feu pour allumer leurs ciga- 
rettes, un journal et un jeu de dominos : voilà de 
quoi les occuper toute une journée. Je n'ai pas ren- 
contré, en deux ans, un homme ivre-mort dans les 
rues; et je crois qu'on aurait bientôt fait de compter 
tous les ivrognes du royaume. 

Quand la sobriété ne serait pas naturelle à ce peu- 
ple, elle lui serait imposée par le climat. Sous un 
ciel brûlant, il suffit de quelques gouttes de liqueur 
pour terrasser un homme. La garnison anglaise de 
Corfou s'enivre tous les jours avec sa ration de vin ; 
nos matelots en station au Pirée se grisent abomina- 
blement en croyant se rafraîchir; et si jamais les 
Suisses se rendent maîtres de la Grèce, il faudra, sous 
peine de mort, qu'ils se condamnent à la sobriété. 



42 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 



III 



.'.es Grecs n'onl point de passions violentes. — Les fous sont très- 
rares dans le royaume et très-communs aux îles Ioniennes : 
pourquoi ? 

On peut dire que le peuple grec n'a aucun pen- 
chant pour aucune sorte de débauche, et qu'il use de 
tous les plaisirs avec une égale sobriété. Il est sans 
passions, et je crois que de tout temps il a été de 
même; car les habitudes monstrueuses dont l'his- 
toire l'accuse, et dont il s'est défait, venaient plutôt 
de la dépravation des esprits que de la violence des 
sens. Ces mémorables horreurs n'étaient que des so- 
phismes en action. 

Aujourd'hui, les Grecs sont capables d'amour et de 
haine ; mais ni leur haine ni leur amour ne sont 
aveugles; ils font le bien et le mal avec réffexion, et 
le raisonnement se mêle toujours à leurs actions les 
plus violentes. Ils ne vont tuer un ennemi qu'après 
s'être assurés de l'impunité; ils ne séduisent une 
fille qu'après s'être informés de sa dot. 

Aussi la folie est-elle une maladie excessivement 
rare dans le royaume. On vient de construire dans 
Athènes un hôpital pour les aveugles : on n'aura ja- 
mais besoin d'en bâtir un pour les fous. 

Chose curieuse! la folie est presque épidémique 
aux îles Ioniennes. M. le docteur Delviniotis, avec 
qui j'ai visité l'hospice des aliénés à Corfou, me di- 
sait : € Comprenez-vous cette contradiction? Nous 



LES HOMMES. U^ 

avons ici près de cent aliénés enfermés, sans parler 
de ceux qui sortent en liberté ou qui sont détenus 
par leurs familles; c'est un préjugé populaire que 
dans chaque maison noble il doit se rencontrer un 
fou; nous avons des fous par amour, des fous par 
terreur, des fous par ambition, tandis que dans tout 
le royaume de Grèce on compte à peine dix aliénés ! 

— Quelle langue, demandai-je au docteur, parle- 
t-on dans vos campagnes? 

— L'italien. Le grec est notre langue nationale, 
mais nous l'apprenons à peine, et nos mères ne le 
savaient pas. 

— Voilà pourquoi vous avez un hôpital de fous, » 
Les habitants des îles Ioniennes ont beau se pas- 
sionner pour la Grèce et aspirer à une réunion qui 
les rendrait misérables : leur patrie est à Venise. 
Ils n'auront jamais cette indifférence remuante, ce 
flegme bruyant, cette raison ardente, qui n'appar- 
tiennent qu'au peuple grec. 



IV 



Le peuple grec est encore un des peuples les plus spirituels de 
rEarope : il travaille facilement. — Curiosité. — Un maître 
d'école énidit et un village qui veut s'instruire. 

Les Grecs ont précisément autant de passion qu'il 
en faut pour mettre en œuvre ce qu'ils ont d'esprit. 

Ils ont de l'esprit autant que peuple du monde, et 
il n'est pour ainsi dire aucun travail intellectuel dont 
ils soient incapables. Ils comprennent vite et bien; 



M LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

ils apprennent avec une facilité merveilleuse tout ce 
qu'il leur plaît d'apprendre, c'est-à-dire tout ce qu'ils 
ont intéRt à savoir. Je ne crois pas qu'ils soient très- 
aptes aux sciences de haute spéculation, et il se pas- 
sera probablement quelques siècles avant que la Grèce 
produise des métaphysiciens ou des algébristes ; mais 
les ouvriers grecs apprennent en quelques mois un 
métier même difficile; les jeunes commerçants se 
mettent rapidement en état de parler cinq ou six 
langues; les étudiants en droit, en médecine et en 
théologie acquièrent rapidement les connaissances 
nécessaires à leur profession : tous les esprits sont 
ouverts à toutes les connaissances utiles ; l'amour du 
gain est un maître qui leur enseignera un jour tous 
les arts. 

Ils étudient par nécessité; ils étudient aussi par 
vanité. Un peuple qui a de l'intelligence et de l'a- 
mour-propre est un peuple dont il ne faut point 
désespérer. Ils apprennent, tant bien que mal, le 
grec ancien, pour se persuader qu'ils sont les fils 
des Hellènes; ils étudient leur histoire pour avoir 
de quoi se vanter. Us s'instruisent enfin par curio- 
sité pure, et ils montrent un égal empressement à 
raconter ce qu'ils savent et à apprendre ce qu'ils 
ignorent. 

Je me souviens qu'un jour, après une longue 
course dans les montagnes de l'Arcadie, nos agoya- 
tes, qui s'étaient un peu égarés, nous conduisirent 
à un village escarpé, éloigné '^^ \ins battus et 

de la circulation ''' 'labitants ne 

se so"- européen. 

ue le maî- 



LES HOMMES. Ub 

tre d'école s'empara de nous et se mit à nous faire 
les honneurs de son village, en nous énumérant 
toutes les gloires mythologiques du pays : 

« Cette montagne couverte de neige, c'est le Cyl- 
lène, où naquit Mercure. C'est ici que dans son en- 
fance il vola les bœufs d'Apollon, et, tandis qu'Apol- 
lon faisait la grosse voix pour le forcer de les 
rendre, il trouva moyen de lui dérober son carquois. 

— Et vos élèves, lui demandai-je, sont-ils encore 
dans les mêmes principes? 

— Non pas précisément, mais il en reste quelque 
chose : mauvais exemple porte toujours ses fruits. 
C'est là-bas, derrière l'éghse, qu'Hercule atteignit la 
biche d'Érymanthe. » En effet, nous apercevions le 
sommet de FÉrymanthe, et, sans faire tort au mérite 
incontestable d'Hercule, je ne pensais, je l'avoue, 
qu'à ces vers charmants d'André Chénier, le dernier 
des poètes grecs : 

coteaux d'Érymanthe l ô vallons l ô bocage ! 
vent sonore et frais qui troublais le feuillage, 
Et faisais frémir Tonde, et sur leur jeime sein 
Agitais les replis de leur robe de lin ! 



visage divin, ô fêtes, ô chansons ! 

Des pas entrelacés, des fleurs, une onde pure, 

Aucun lieu n est si beau dans toute la nature, 

€ Monsieur, me disait le maître d'école, en des- 
cendant par la maison de M. le maire (le parèdix)^ 
vous arriveriez à Gortyne, qui fut la patrie du dieu 
Pan. C'est à no^ ancêtres qu'il inspirait une terreur 
panique! Vous ^avez que c'est là-bas, sur les bords 



U^ LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

du Ladon, qu'il poursuivait Syrinx, lorsque cette 
femme vertueuse fut, pour ses mérites, changée en 
roseau. t> C'est ainsi que le maître d'école se plaisait 
à étaler sa modique érudition en nous apprenant les 
choses que nous savions mieux que lui. Lorsqu'il eut 
tout dit, il voulut à son tour nous faire quelques 
questions. Si j'ai jamais regretté d'être une encyclo- 
pédie vivante, c'est durant l'examen que ce brave 
homme me fit subir. Toute la jeunesse du pays re- 
cueiUait avidement mes réponses, et ne manquait 
pas une si belle occasion de s'instruire. S'il me lais- 
sait reposer un instant, tous ses voisins lui suggé- 
raient des questions nouvelles. Il fallait leur parler 
de la France, de Paris, de nos grands fleuves, des 
chemins de fer, des ballons, de l'Angleterre et de la 
Chine, et surtout de la Californie. Leur curiosité n'é- 
tait pas trop ignorante, et leurs questions mêmes 
montraient qu'ils savaient passablement de choses. 
Ils écoutaient mes réponses dans un tumultueux si- 
lence, et les transmettaient à ceux qui étaient trop 
loin pour m'entendre. C'est ainsi qu'on devait écou- 
ter Hérodote, lorsqu'il racontait les merveilles de 
l'Egypte et de l'Inde à ce peuple pétri d'intelligence 
et de curiosité. 



LES HOMMES. â7 



Pasïion pour la liberté : il y a toujours eu des hommes libres eu 
Grèce. — Le brigandage et la piraterie sont deux formes de li- 
berté. — Le Magne n'a jamais obéi à personne. — Impôt payé au 
bout d'un sabre. 

Tout homme intelligent est fier de sa qualité 
d'homme et jaloux de sa liberté. Quand les Russes 
sauront penser, ils ne voudront plus obéir. Les Grecs 
naissent Tobéissance. Il faut que l'amour de la li- 
berté soit bien enfoncé dans leurs âmes, pour que 
tant de siècles d'esclavage n'aient pu l'en arracher. 

La nature du pays est singulièrement favorable 
au développement de l'individualisme. La Grèce est 
découpée en une infinité de fractions par les monta- 
gnes et par la mer. Cette disposition géographique a 
facilité autrefois la division du peuple grec en petits 
États indépendants les uns des autres, qui formaient 
comme autant d'individus complexes. Dans chacun 
de ces États le citoyen, au lieu de se laisser absorber 
par l'être collectif ou la cité, défendait avec un soin 
jaloux ses droits personnels et son individualité pro- 
pre. S'il se sentait menacé par la communauté, il 
trouvait un refuge sur la mer, sur la montagne, ou 
dans un État voisin qui l'adoptait. 

Grâce à la mer et aux montagnes, la Grèce eut 
beau être asservie, le Grec put rester libre. L'archi- 
pel n'a jamais manqué de pirates; les montagnes 
n'ont jamais manqué de brigands ou de clephtes. 



48 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

Les deux presqu'îles méridionales de la Morée sont 
restées insoumises. Les Mavromichalis, beys du Ma- 
gne, administraient eux-mêmes tout ce pays, et ne 
payaient aux Turesqu'un impôt dérisoire, que l'agent 
du fisc venait recevoir en tremblant sur la frontière. 
On lui tendait, au bout d'un sabre nu, une bourre 
contenant quelques pièces d'or. 

Les montagnards du Magne sont rudes et incultes 
comme leur pays. Ce peuple se nourrit de glands, 
comme autrefois les habitants de Dodone. Les glands 
doux du chêne valanède ne sont pas un trop mauvais 
manger. Les Maniotes parlent une langue à part, qui 
se rapproche beaucoup du grec ancien ; ils ne pro- 
noncent pas comme les gens d'Athènes. Leurs danses 
et leurs mœurs leur appartiennent exclusivement : 
on prétend même que leur religion a conservé quel- 
ques traces du paganisme. 

Ils sont, avec les clephtesde l'Acarnanie, les plus 
courageux de tous les Grecs ; ils sont aussi les plus 
robustes. Les portefaix et les terrassiers d'Athènes 
sont des Maniotes ; ils ne travaillent pas avec beau- 
coup d'adresse, mais ils ont des épaules à porter un 
bœuf Lorsque Beulé faisait ses fouilles à l'Acropole, 
il avait confié la direction des travaux à deux ou- 
vriers : l'un était vif, adroit et flâneur ; il était d'A- 
thènes. L'autre était lourd, puissant et infatigable; 
c'était un Maniote. Il nous semblait que la guerre du 
Péloponèse allait recommencer et que nous voyions 
Athènes et Sparte en présence. 

Les voyageurspénètrent rarement dans le Magne, 

car la Laconie a toujours été plus riche en vertus 
qu'en chefs-d'œuvre, et l'on n'y trouve rien d'an- 




Maliiolra. il>,e.- 4«.) 



LES HOMMES. 49 

tique que les mœurs. Les habitants sont, coinm3 
autrefois, brigands et hospitaliers. Un étranger qui 
n'est connu de personne est sûr de revenir sans? 
bagages. J'ai vu un jour, dans la ville de Mistra,sur 
la frontière du Magne, aux portes d'une préfecture, 
un de mes amis qui se débattait en plein jour contre 
une douzaine de Maniotes. Ces bonnes gens insis- 
taient poliment pour qu'il leur donnât une pièce de 
cent sous; il la refusait avec une politesse au 
moins égale. Pour l'exhorter à la munificence, ils lui 
parlaient à mots couverts de coups de bâton, et ils 
lui montraient quelques armes à feu dont ils étaient 
ornés. Le chef de la bande était un petit employé de 
la préfecture, qui faisait sonner très-haut son titre 
officiel. J'arrivai à temps pour dégager mon compa- 
gnon de voyage : on accorde à deux hommes ensem- 
ble le respect qu'on refuserait à chacun d'eux sépa- 
rément. Je menaçai le chorége de cette troupe de 
coquins, et je fis sonner assez haut le nom d'un député 
de Mistra pour qui j'avais une lettre. Mon homme se 
mit à rire. « Un tel ! s'écria-t-il ; mais je le connais; 
c'est un homme à moi ! » 

Faites-vous recommander à un.Maniote un peu 
puissant : vous parcourrez tout le pays sans qu'il 
vous en coûte rien. Votre hôte vous adressera à tous 
ses amis. Vous serez conduit de village en village, 
embrassé sur la bouche, et, dans la maison la plus 
pauvre, on tuera un agneau en votre honneur. Cette 
libéralité n'est pas intéressée. Peut-être un jour votre 
hôte vous demandera-t-il votre montre ou quelque 
autre objet qui lui fait envie ; mais c'est un présent 
d'amitié, et dont il vous rendra la valeur. 




50 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

On sait combien les Anglais sont affables pour 
rétranger qui leur est présenté, et froids pour celui 
qui se présente lui-même. Les Maniotes ont la même 
qualité et le même défaut, un peu exagérés; ils 
poussent l'affabilité jusqu'à Tembrassade, et la froi- 
deur jusqu'au coup de fusil. Malgré ces petits tra- 
vers, ils sont plus intéressants que tous leurs com- 
patriotes, parce qu'ils sont plus hommes. 

Quels que soient à l'avenir les maîtres de la Grèce, 
le Magne sera toujours un pays inaccessible, et la 
liberté pourra s'y réfugier. 



VI 



Égalité. — Les Grecs étaient égaux du temps d'Homère : ils le 
seront éternellement. — Impossibilité de fonder une aristo> 
cratie. — Le ministre et l'épicier. — Ce qu'il faut penser des 
princes grecs qu'on voit à Paris. — Les nobles honteux ; leurs 
cartes de visite. 

Les Grecs ont eu de tout temps le sentiment de 
l'égalité. On peut voir dans Homère comment les 
soldats parlaient à leurs chefs et les esclaves à leurs 
maîtres. Le roi n'était pas fort au-dessus des peu- 
ples ; il n'y avait point d'inégalités marquées dans 
la société; les pauvres et les mendiants étaient 
frappés et insultés, mais non méprisés et humiliés. 
On leur jetait quelquefois à la tête un pied de bœuf 
ou un escabeau, mais ils parlaient librement aux 
chefs et mangeaient avec eux. Les esclaves eux- 
mêmes étaient traités avec honneur, et Eumée em- 
brassait familièrement le fils d'Ulysse. Tous les Ira- 



LES HOMMES. 51 

ducteurs d'Homère qui ont introduit le mot vous 
dans le dialogue ont fait un grossier contre-sens. Les 
Grecs se sont toujours tutoyés et ils se tutoient tou- 
jours. 

Aristophane nous apprend comment le peuple de 
son temps traitait ses gouvernants, ses orateurs et 
ses philosophes. Il y avait dans Athènes un parti 
aristocratique, mais il n'y avait point d'aristocratie; 
il n'y en a pas aujourd'hui, et je défie les plus ha- 
biles d'en établir une. L'almanach de Gotha n'aura 
jamais de clients au bord de l'Ilissus. 

En effet, pour établir une aristocratie tolérable 
ou excusable, il faut trouver une classe de la société 
qui ait à la fois plus de gloire, plus d'argent et plus 
d'intelligence que les autres. Point d'aristocratie 
sans gloire, c'est-à-dire sans ancêtres ; point d'aris- 
tocratie sans argent, c'est-à-dire sans indépendance ; 
et une noblesse qui n'a que de la gloire et de l'argent 
n'a pas longtemps à vivre. 

Tous les Grecs sont également dénués d'argent et 
de gloire. Il n'y a pas cent familles dans le royaume 
qui aient leur pain assuré : voilà leur richesse. Ils 
ont tous porté le poids de la domination turque 
jusqu'au moment où nous les avons délivrés; ils 
ont tous reçu les mêmes coups de bâton : voilà leur 
gloire. 

Pour de l'esprit et du savoir, ils en ont tous une 
dose à peu près égale, et tous, ou peu s'en faut, 
se piquent d'appartenir à l'aristocratie de l'intelli- 
gence. 

Lorsqu'un ministre passe dans la rue d'Hermès 
en se rendant au palais, l'épicier ou le barbier lui 



52 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

crie bien fort: « Hé! mon pauvre ami, que tu nous 
gouvernes mal ! » Le ministre répond : « On voit 
bien que tu ne tiens pas la queue de la poêle. » 

La constitution n'admet aucune espèce de distinc- 
tion nobiliaire, et elle fait bien. 

Cependant il n'est pas rare d'entendre annoncer 
an prince grec dans les salons de Paris; et les 
comtes grecs sont assez communs dans les hôtels 
garnis. Les comtes grecs peuvent être de bon aloi, 
mais ils viennent des îles Ioniennes et n'appartien- 
nent pas au royaume de Grèce ; quant aux princes, 
ils n'appartiennent à aucune aristocratie, ils se sont 
faits eux-mêmes ce qu'ils sont. 

Tous les Grecs qui ont rempli sous la domination 
turque les fonctions temporaires d'hospodar ou de 
bey, c'est-à-dire d'administrateur, ont changé le 
titre qu'ils n'avaient plus contre le nom plus pom- 
peux de prince. Leurs enfants et petits-enfants des 
deux sexes, pour être sûrs d'hériter de quelque 
chose, prennent à leur tour le titre de prince et de 
princesse. Si un sous-préfet destitué se décernait 
à lui-même le titre de prince, et si tous ses enfants 
se faisaient princes à leur tour, nous en ririons de 
bon cœur. Ainsi font les Grecs, et jamais ils n'ont 
pris aux sérieux les principautés phanariotes dont 
Athènes est inondée. Les princes grecs ont deux 
sortes de cartes de visite. Sur les unes ils écrivent : 
Jean, Constantin ou Michel X... ; sur les autres : le 
prince X. . . ; les unes sont pour les Grecs, les autres 
pour les dupes. 



LES HOMMES. 63 



VII 



i^atriotisme — Insnirectîon de Géphalonie. — La bravoure des 
Grecs. — Leur dégoût de l'agriculture. — Passion pour le 
commerce. — Petros veut acheter le cheval de son maître. 



J'ai reconnu aux Grecs deux vertus politiques : 
Tamour de la liberté et le sentiment de Tégalité; il 
faut en ajouter une troisième : le patriotisme. 

Sans doute il entre beaucoup d'orgueil dans l'a- 
mour des Grecs pour leur pays, et ils s'aveuglent 
étrangement sur l'importance de la Grèce. Selon 
eux, tous les événements de l'Europe ont la Grèce 
pour centre et pour fin. Si l'Angleterre a fait une 
expositioJQL universelle, c'était pour mettre en lu- 
mière les produits de la Grèce ; si la France fait une 
révolution, c'est pour fournir des articles intéres- 
sants aux journaux d'Athènes; si l'empereur Nicolas 
convoite Constantinople, c'est pour en faire hom- 
mage au roi Othon. Le peuple grec est le premier 
peuple du monde; la Grèce, un pays sans égal; la 
Seine et la Tamise, des affluents souterrains du Cé- 
phise et de l'Ilissus. Je passe sur ces ridicules. Il est 
certain que plusieurs Grecs des îles ont, comme le 
grand Condouriotis, sacrifié tous leurs biens, qui 
étaient considérables, pour affranchir leur patrie. 
Tous les monuments d'Athènes ont été construits par 
souscription, et la plupart des Grecs qui vivent à 
l'étranger lèguent leurs biens à la Grèce. Enfin, les 
habitants des îles Ioniennes, qui sont plus riches, 



\ 



5/1 L\ GRÈCE CONTEMPORAINE. 

plus heureux, et cent fois mieux administrés que les 
sujets du roi Othon, se sont révoltés à la suite des 
événements de 1848; ils voulaient être ruinés par les 
impôts, pillés par les percepteurs, incendiés par les 
brigands, maltraités par les soldats, et jouir de tous 
les avantages qu'un gouvernement déplorable pro- 
curait depuis vingt ans à la Grèce. 

Le patriotisme des Grecs va-t-il jusqu'à affronter 
les balles? C'est une question que j'ai souvent dé- 
battue avec les philhellènes. L'Europe a cru dans un 
temps que tous les Grecs étaient des héros : j'ai en^ 
tendu quelques vieux soldats assurer qu'ils étaient 
tous des poltrons. Je crois être plus près de la vé- 
rité en disant qu'ils ont un courage prudent et ré- 
fléchi. Pendant la guerre de l'indépendance, ils ont 
surtout combattu en tirailleurs, derrière les buissons. 
On n'aura pas de peine à me croire lorsqu'on saura 
qu'ils appuient volontiers leur fusil sur un arbre ou 
sur une pierre pour assurer le coup. Les chasseurs 
ne tuent guère de gibier au vol, ils tirent les perdrix 
au posé et les lièvres au gîte. C'est ainsi qu'ils ont 
fait autrefois la chasse à l'homme. Sans doute il s'est 
rencontré parmi eux des soldats assez hardis pour se 
risquer en plaine; mais ce n'est pas le plus grand 
nombre. Canaris, qui allait incendier une Hotte à 
bout portant, était un sujet de stupéfaction pour la 
nation entière. Il ne faut pas croire que tous les 
Grecs soient semblables à Canaris, et c'est toujours 
un mauvais système que de juger un peuple sur un 
échantillon. Ce n'est pas la flotte grecque qui a atta- 
qué Xerxès à Salamine : c'est un homme, c'est The- 
mistocle. Les Grecs ne voulaient pas se battre, et 



LES HOMMES. 55 

Hérodote raconte qu'il s'éleva dans les airs une voix 
qui leur disait : « Lâches! quand cesserez-vous de 
reculer? » 

Le peuple grec n'est pas né pour la guerre, quoi 
qu'il dise. Eût-il autant de courage qu'il s'en attri- 
bue, la discipline, qui est le principal ressort de la 
guerre, lui manquera toujours. Il prétend qu'il n'est 
pas né pour l'agriculture : je crains bien qu'il n'ait 
raison. L'agriculture réclame plus de patience, plus 
de persévérance , plus d'esprit de suite que les Hellènes 
n'en ont jamais eu. Ils aiment les voyages lointains, 
les entreprises hardies, les spéculations aventureuses. 
Le Grec se trouve à sa place sur la porte d'une bou- 
tique où il attire les chalands, ou sur le pont d'un 
navire où il amuse les passagers. Assis, il se complaît 
dans sa dignité; debout, il s'admire dans son élégance ; 
mais il lui répugne de se courber vers la terre. Nos 
laboureurs le traiteraient de fainéant, et ils auraient 
tort; il a l'activité de l'esprit. Les Grecs qui cultivent 
la terre se sentent humiliés : ils ambitionnent une 
place de domestique ou la propriété d'un petit caba- 
ret. Le sol ingrat qu'ils tourmentent ne dit rien à leur 
cœur; ils n'ont pas, comme nos paysans et comme 
leurs ancêtres, l'amour de la terre; ils ont oublié 
les fables poétiques qui en faisaient la mère des 
hommes. Le paysan français ne songe qu'à arrondir 
son champ; le paysan grec est toujours prêt à le 
vendre. 

Au reste, ils vendent tout ce qu'ils peuvent, d'abord 
pour avoir de l'argent, ensuite pour le plaisir de 
vendre. En France, si vous proposiez à un ouvrier de 
lui acheter un habit, il vous répondrait, en enfonçant 



\ 



56 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

ses mains dans ses poches : « Mon habit n'est point à 
vendre. » En Grèce, arrêtez un bourgeois à la pro- 
menade et demandez-lui s'il veut vendre ses souliers. 
Pour peu que vous en offriez un prix raisonnable, il 
y a dix à parier contre un qu'il s'en retournera nu- 
pieds à la maison. Dans nos voyages, lorsque nous 
logions chez des particuliers un peu aisés, nous n'a- 
vions pas besoin d'envoyer au bazar : nos hôtes nous 
donnaient au plus juste prix le vin de leur cave, le 
pain de leur four et les poules de leur poulailler. Ils 
se déshabillaient au besoin pour nous vendre leurs 
vêtements. J'ai rapporté une chemise albanaise fort 
bien brodée que j'avais achetée toute chaude. En re- 
vanche, une fois ou deux les paysans nous ont priés de 
leur vendre ce qu'ils voyaient dans nos mains. Un 
jour, à Sparte, un homme qui était venu pour me 
vendre des médailles, voulut acheter l'encrier dont 
je me servais. Petros, notre domestique, ayant appris 
que Beulé voulait vendre son cheval, vint le trouver 
en tournant son bonnet entre ses doigts, et lui de- 
manda la préférence. « Mais, au nom du ciel, lui de- 
manda Beulé, que ferais-tu de mon cheval? — Je 
vous le louerais, monsieur, pour la promenade. » 



LES HOMMES. i>7 



VIII 



Hevers de la médaille. — Les Grecs sont indisciplinés et jaloux. 
— Le roi des autochthones et des hétérochtliones. — La probité 
grecque. — Deux ministres se disputent un pot-de-vin. — Le 
président de l'Aréopage met son jardin en loterie. 

Toute médaille a son revers, et il est bien rare 
qu'une vertu ne soit pas doublée d'un vice. 

Chez les Grecs, l'amour de la liberté est doublé du 
mépris des lois et de toute autorité régulière ; l'amour 
de l'égalité se manifeste souvent par une jalousie fé- 
roce contre tous ceux qui s'élèvent ; le patriotisme 
étroit devient l'égoïsme, et l'esprit mercantile touche 
de près à la friponnerie. 

Les Pallicares ont appris depuis leur naissance à 
violer les lois, les Phanariotes à les éluder; la masse 
du peuple n'a jamais obéi qu'à la force et ne se croit 
obligée à rien envers un gouvernement faible; la re- 
ligion, comme nous l'expliquerons plus tard, ne 
prescrit aux fidèles que les pratiques superstitieuses, 
et oublie de prêcher la morale ; l'autorité ne sait pas 
se faire respecter et semble douter d'elle-même : bref, 
tout contribue à faire du peuple grec le peuple le 
plus indiscipliné de la terre. 

La même jalousie qui dictaitautrefois les sentences 
sévères de l'ostracisme fait proscrire aujourd'hui tous 
les hommes qui dépassent un certain niveau. Les uns 
sont assassinés à coups de couteau, les autres sont 
tués à coups de langue. Interrogez un Grec sur tous 
les grands noms de son pays, il n'en touchera aucun 



68 'LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

sans le salir. Celui-ci a trahi, celui-là a volé, tel autre 
a conseillé ou commandé des assassinats; les plus 
purs ont eu des mœurs infâmes. Il n'y a pas un 
Grec qui soit estimé en Grèce. 

Le patriotisme grec se manifeste de deux façons 
entièrement opposées, au dehors et au dedans du 
pays. Les Grecs du dehors adorent la patrie commune; 
ils se dépouillent pour elle, ils ne songent qu'aux 
moyens de la rendre plus riche et plus grande. Les 
Grecs du dedans ne s'occupent qu'à fermer le pays 
aux Grecs du dehors. Les uns ont le patriotisme pro- 
digue, les autres le patriotisme conservateur. C'est le 
patriotisme prodigue qui a créé tous les grands éta* 
blissements de la Grèce; c'est le patriotisme conser- 
vateur qui a fait la loi du 3 février 1844 sur les 
autochthones et les hétérochthones. 

Cette loi, la plus injuste et la plus inepte qui ait 
jamais été votée chez un peuple civilisé, donne le 
monopole exclusif des emplois publics aux habitants 
de la Morée et de l'Attique; elle ferme la Grèce à 
tous les Grecs qui ne sont pas nés dans le petit 
royaume d'Othon; elle exclut du gouvernement la 
partie la plus intelligente, la plus riche et la plus dé- 
vouée de la nation. 

Les autochthones sont les Grecs nés dans le 
royaume ; les hétérochthones sont les Grecs nés sur 
un territoire soumis à la Turquie. 

Un insulaire de Chio ou de Candie, un Grec de 
Smyrne,deCorfououdeJanina, quia combattu pour 
l'indépendance, mais qui ne s'est établi dans le 
royaume ou qui n'y a fait venir sa famille qu'en 1838, 
est incapable de remplir les fonctions de garde cham- 



LES HOMMES. 69 

pêtre.lla le droit de donner un million à la Grèce, 
de construire un observatoire, une école militaire, un 
séminaire, un hospice ; il n'a pas le droit de se mettre 
sur les rangs pour la députation : ainsi le veut la loi 
du 3 février 1844. 

Le premier effet de cette loi a été d'expulser un 
grand nombre d'employés et de désorganiser tous les 
services; le second a été d'empêcher la population 
de s'accroître. 11 ne paraît pas que la Grèce soit plus 
peuplée aujourd'hui qu'il y a vingt ans, malgré la 
fécondité des mariages ; la fièvre, qui tue un enfant 
sur trois, décime régulièrement les familles, et la loi 
sur les hétérochthones est une barrière qui arrête 
les imaginations. 

Il est un dernier point sur lequel les apologistes les 
plus ardents du peuple grec sont forcés de passer lé- 
gèrement : c'est le chapitre de la probité. Les Grecs 
se sont fait à l'étranger une réputation détestable : 
en tout pays, on dit un Grec comme on dirait un filou 
de bonne compagnie. Je suis contraint d'avouer qu'ils 
ne valent pas mieux que leur réputation. On m'a 
montré à la cour du roi Othon tel officier supérieur 
qu'on a surpris plusieurs fois à voler au jeu; mais on 
ne montre pas les juges qui ont vendu la justice, les 
hommes d'État qui se sont vendus eux-mêmes et les 
grands officiers de la couronne qui ont commandé 
des bandes de brigands : on aurait trop à faire. C'est 
un axiome chez les Grecs que tous les moyens sont 
bons pour s'enrichir; le vol heureux est admiré, 
comme autrefois à Sparte ; les maladroits sont plaints ; 
celui qui s'est laissé prendre ne rougit que d'une 
chose : de s'être laissé prendre. 




60 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

Un jour, un haut personnage de Valachie envoya 
au ministre des affaires étrangères de Grèce un ser- 
vice d'argenterie qui pouvait valoir cinquante mille 
francs. La caisse portait cette simple suscription : 
« A monsieur le ministre des affaires étrangères. » 
Pendant que l'argenterie était en route, survint un 
changement de ministère. Le nouveau ministre reçoit 
la caisse et la garde de confiance. L'Excellence déchue 
la réclame, prétendant que c'est un pot-de-vin qui 
lui était dû. Il y eut procès, mais il n'y eut pas scan- 
dale. Les plus honnêtes gens d'Athènes seraient des 
gens tarés en France ou en Angleterre. Que pense- 
rions-nous d'un très-haut fonctionnaire de l'ordre 
judiciaire qui met en loterie un enclos et une cabane, 
qu'il intitule pompeusement l'académie de Platon ! 
L'homme qui a fait cette spéculation et qui a envoyé 
des billets à toute l'Europe, est un ancien ministre, 
qui préside la .plus haute de toutes les cours de jus- 
tice, et qui jouit dans son pays d'une fort bonne ré- 
putation. 

Je résume en quelques mots les observations pré- 
cédentes. 

Le peuple grec est nerveux, vif, sobre, sensé, spi- 
rituel, et fier de tous ses avantages ; il aime passion- 
nément la liberté, l'égalité et la patrie; mais il est 
indiscipliné, jaloux, égoïste, peu scrupuleux, ennemi 
du travail des mains. Enfin, et c'est une observation 
qui domine toutes les autres, la population est sta- 
tionnaire et n'a reçu aucun accroissement sensible 
en vingt-cinq années. 



LES HOMMES. 61 



IX 



Les Albanais et les Valaques, laboureurs et bergers. — Les Maltais. 
— L'italien s'oublie et Ton apprend le français. — Histoire des 
Bavarois en Grèce. — Polonais. — Turcs. 



Les Albanais forment prés du quart de la popula- 
tion du pays. Ils sont en majorité dans TAttique, 
dans TArcadie et dans Hydra. C'est une race forte 
el patiente, aussi propre à Tagriculture que les Hel- 
lènes le sont au commerce. Les Albanais, peuple 
sédentaire, et les Valaques, peuple nomade et pas- 
teur, travaillent pour nourrir les Hellènes. Us ne re- 
cherchent pas les places, et leur ambition n'est point 
d'entrer dans les bureaux. Tous les soirs, au cou- 
cher du soleil, on rencontre autour d'Athènes de 
longues processions d'Albanais qui reviennent avec 
leurs femmes du travail des champs. Ils habitent 
presque tous sur le versant de l'Acropole, au même 
endroit où se tenaient autrefois les Pélasges. Les Va- 
laques couchent en plein air dans la montagne, au 
milieu de leurs troupeaux. Ainsi vivait autrefois 
Eumée. 

< Le pasteur ne veut point dormir sur sa couche, 
loin de ses troupeaux. Il sort et s'arme. Il jette son 
épée tranchante sur ses robustes épaules ; il revêt un 
large manteau qui le garantit contre le vent, et met 
sur son dos la peau d'une grande chèvre. Il prend 
un javelot aigu, arme contre les chiens et contre les 
liommes, et il va dormir au milieu des porcs aux 



■ 

\ 



J 



62 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

dents blanches, sous un rocher creux, au souftle 
des vents. » Les chiens des Valaques sont, comme 
ceux d'Eumée, des animaux féroces contre lesquels 
il est bon d'avoir un javelot. 

11 n'y a dans la langue grecque qu'un seul mot 
pour désigner un Valaque et un berger. 

Les Albanais parlent une langue originale qui ne 
se confond avec aucun des autres idiomes slaves. 
Les Valaques parlent une sorte de latin corrompu et 
méconnaissable. 

Les Maltais, ces Savoyards de la Méditerranée, sont 
nombreux à Athènes et au Pirée : on y en compte 
plus de quinze cents. Par une exception assez cu- 
rieuse, ils sont en Grèce d'une probité irréprocha- 
ble, tandis qu'à Smyrne et à Constantinople ils for- 
ment la lie delà population. A Constantinople, leurs 
principales occupations sont le vol et l'assassinat; à 
Athènes, ils sont commissionnaires, terrassiers, jar- 
diniers : ils partagent avec les robustes habitants du 
Magne tous les travaux pénibles dont les journaliers 
athéniens ne voudraient pas. Si les Maltais sont les 
Savoyards d'Athènes, les Maniotes en sont les Auver- 
gnats. 

La puissance vénitienne n'a laissé que des souve- 
nirs dans la Grèce continentale et dans la Morée. Les 
Grecs donnent le nom de Castro vénitien à toutes con- 
structions qui semblent remonter au moyen âge. 
Mais la langue italienne s'oublie de jour en jour da- 
vantage; elle est remplacée parle français. Quant 
aux Italiens, ils ont disparu du pays : on n'en trouve 
plus que quelques familles dans les îles de TAr- 
chipel. 



LES HOMMES. 63 

Les Bavarois, qui semblaient avoir*envahi la Grèce, 
ont également disparu. 

Le roi Othon, second fils du roi Louis de Bavière, 
fut proclamé roi de Grèce à la conférence de Lon- 
dres, en février 1832. 

Il débarqua à Nauplie, mineur soumis à un con- 
seil de régence composé de trois Bavarois, et es- 
corté d'une petite armée de 3500 Bavarois, le 6 fé- 
vrier 1833. 

Jusqu'au jour de sa majorité (1" juin 1835), la ré- 
gence bavaroise disposa de toute chose en Grèce, ar- 
bitrairement et sans contrôle : toutes les places im- 
portantes furent données à des Bavarois; un Bavarois 
fut nommé inspecteur des eaux et forêts de l'île de 
Syia, qui n'a ni eau ni forêts ; l'armée grecque se 
recruta de 5000 volontaires bavarois. 

Une fois majeur, le roi, qui avait un pouvoir ab- 
solu, le remit tout entier auxmainsdeM.d'Armans- 
perg, Bavarois qui gaspilla les finances et révolta le 
peuple. En 1837, le roi, qui venait de se marier à une 
princesse d'Oldenbourg, renvoya M. d'Armansperg, 
et le remplaça par M. Rudhart, Bavarois, qui accorda 
une haute paye de cinq sous par jour aux volontaires 
bavarois, persécuta la presse, mécontenta les Grecs, 
et ne respecta pas même le roi, qui le destitua au 
mois de novembre. 

De novembrel837 àseptembrelSAS, l'administra- 
tion fut partagée entre les Grecs et les Bavarois, les 
Grecs gagnant, les Bavarois perdant tous les jours du 
terrain. En même temps, Tarmée se remplissait de 
Grecs, les étrangers retournaient en Bavière, si bien 
que le 15 septembre 1843 il ne restait plus dans le 




64 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

pays que quelques employés et cent cinquante sol- 
dats bavarois, lorsque le peuple fit une révolution 
pour les chasser. 

Aujourd'hui, à l'exception de quelques serviteurs 
attachés à la personne du roi et payés sur sa liste ci- 
vile, les seuls Bavarois qu'on rencontre en Grèce sont 
les habitants d'un pauvre petit village voisin d'A- 
thènes et qu'on nomme Héraclée. 

A l'époque démon arrivée en Grèce (février 1852), 
il y avait à Athènes vingt-cinq ou trente Polonais 
qui, après avoir fait la guerre en Italie, trouvaient 
dans ce maigre pays une plus maigre hospitalité. Le 
climat leur était mauvais ; presque tous avaient la 
fièvre, et tous seraient mort de faim sans la généro- 
sité d'un Grec, M. Négris, qui leur fournit l'argent 
nécessaire pour fonder un manège. Ils y travaillaient 
à perte, et M. Négris, en deux ans, y dépensa une 
trentaine de mille francs; mais enfin ils vivaient. Le 
peuple d'Athènes, qui ne comprend pas qu'on fasse 
le bien sans intérêt, accusait M. Négris de conspirer 
contre la paix de l'Europe avec cette poignée de fié- 
vreux et de vieillards. Les Polonais étaient maltraités 
assez régulièrement; deux ou trois furent assassinés. 
Un officier grec insulta un Polonais sur la route du 
Pirée : le Polonais lui demanda raison; le Grec re- 
fusa de se battre, en disant qu'il ne savait pas à qui 
il avait affaire. « Monsieur, répondit le Polonais, je 
suis officier comme vous, et plus que vous, car je me 
suis déjà battu, et je suis prêt à le faire encore. > Le 
Grec eut le courage de tenir bon et de ne point se 
battre. Malgré ces indignes traitements, les pauvres 
gens cherchaient à se rendre utiles. Un incendie se 



'^ 



LES HOMMES. 65 

déclara dans Athènes. Les Grecs y coururent selon 
leur coutume, pour voir du feu et pour faire du 
bruit. Les Polonais y exposèrent leur vie. Peu de 
temps après, ils furent chassés d'Athènes : ils por- 
taient ombrage à la Russie. On les arracha de chez 
eux avec une brutalité qui ajoutait à l'odieux de cette 
exécution. Ils furent embarqués sans avoir pu mettre 
ordre à leurs affaires, et ils prirent le chemin de 
TAmérique sans argent. Le gouvernement grec, pour 
justifier sa conduite, publia dans le journal offi- 
ciel trois pièces saisies chez le chef des Polonais, 
le général Milbitz. C'étaient trois proclamations 
adressées deux ans auparavant aux Grecs de Bulga- 
rie et de Servie, pour les exhorter à se défier de la 
Russie. 

11 restait quelques tîimî!îes turques dans l'île de 
Négrepont, lorsque la guerre d'Orient a éclaté : je 
suppose qu'elles ont quitté le royaume. Les Grecs les 
toléraient à peu près comme ils tolèrent les juifs : 
je ne sais rien de plus intolérant que leur tolérance. 
Ces Turcs avaient cent fois plus de raisons de se 
plaindre que les Grecs rayas n'en ont jamais eu d'ac- 
cuser les Turcs. Jamais les Turcs n'ont traité les 
églises grecques comme les gamins de Négrepont 
traitaient les mosquées. 

Les Grecs témoignent très-hautement leur mé- 
pris pour les Turcs. Depuis qu'on les a délivrés, ils 
"Je figurent qu'ils se sont délivrés eux-mêmes; cha- 
cun se rappelle les beaux faits d'armes qu'il aurait 
pu faire, et le plus modeste a toujours tué cent 
Turcs pour le moins. Cependant j'ai vu le temps ofi 
il était fort difficile de décider un domestique hei- 



66 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

lènc à passer la frontière de Turquie. Ces héros se 
serraient contre leurs maîtres à l'approche du 
moindre turban, et le plus mince cavas aurait pu 
les bâtonner sans résistance. 



X 



Sentiments des Grecs pour les étrangers. — Les Anglais anx îles 
Ioniennes. — Un Anglais qui ne veut pas perdre son accent. — 
Are you a gentleman ? — La haute cour de justice à Gorfon. 

Les sentiments des Grecs pour les peuples de 
rOccidcnt, et en particulier pour leurs protecteurs, 
ne sont pas faciles à démêler. Le paysan que le ha- 
sard a mis en contact avec un voyageur commence 
par lui demander s'il est Français, Russe, Allemand 
ou Anglais, et, suivant la réponse, il ajoute d'un 
air pénétre : « J'aime beaucoup les Français, ils 
sont vifs et généreux »; ou : «J'adore les Russes, ils 
sont orthodoxes »; ou : « Je vénère les Allemands, 
ils nous ont donné le meilleur des rois » ; ou : c J'ai 
la plus grande admiration pour les Anglais, ils sont 
aussi bons marins que nous » . 

Le fond de toutes ces protestations est une grande 
indifférence qui n'est point sans un mélange de 
haine. S'ils aiment les étrangers, c'est comme le 
chasseur aime le gibier. Ils témoignent la même af- 
fection aux Français, aux Anglais et aux Russes, en 
les volant uniformément sur tout, en leur vendant 
impartialement les choses au double du prix qu'on 
les vend aux Grecs, et en les trompant, sans préfé- 
rence aucune, sur le change des monnaies. Un Grec 



LES HOMMES. 67 

se croirait déshonoré s'il ne vous dérobait pas quel- 
que chose en vous rendant la monnaie de cinq 
francs : lorsqu'on s'en aperçoit et qu'on le lui dit, 
il répare son erreur, et sourit d'un air aimable qui 
veut dire : « Nous nous comprenons : vous avez de- 
viné que j'étais un fripon; vous êtes un homme 
d'esprit, peut-être un peu fripon vous-même ; nous 
sommes faits pour nous entendre. » Un cafetier grec 
n'est nullement embarrassé lorsqu'un Français et un 
Grec qui ont pris le même café à la même table, 
viennent en même temps lui payer l'un deux sous, 
l'autre un sou. Si vous lui en faisiez la remarque, 
il vous répondrait : « Les Grecs ne se mangent pas 
entre eux*. » 

Il y a fort peu d'Anglais établis dans le royaume 
de Grèce; mais l'Angleterre protège les îles Ionien- 
nes, et le rapprochement des Grecs et des Anglais, 
les deux peuples les plus personnels de la terre, 
offre un spectacle assez curieux. 

Ce n'est point ici le lieu de rechercher si les An- 
glais ont fait aux Ioniens tout le bien qu'ils pou- 
vaient leur faire. 

Ce qui est certain, c'est que Gorfou est pour les 
Anglais une position militaire aussi importante que 
Malte ou Gibraltar, et qu'ils tiennent à la conserver. 



1. Cette inégalité dans le prix des choses s'explique aussi par 
an préjugé oriental. Les Grecs, non plus que les Turcs, n'ont 
aucune notion de la valeur absolue. Ils pensent que le prix d'un 
objet ou d'un service est déterminé par la misère du vendeur et 
la fortune de l'acheteur. Le prix d'un bain turc à Gonstantinople 
est d'une piastre pour le mendiant et de cent piastres pour le 
pacha. Les Grecs considèrent tous les étrangers comme des pachas 
en voyage. 






G8 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

Ce qu'on devine encore, et au premier coup d'œil, 
c'est que Corfou et les six autres îles sont mieux 
cultivées et plus florissantes qu'aucune province du 
royaume de Grèce; les communications sont faciles 
par terre et par mer, le pays est traversé en tous 
sens par des roules admirables; toutes les îles sont 
reliées entre elles par un service régulier de bateaux 
à vapeur. On pourrait donc croire que les îles ont 
autant de plaisir à garder les Anglais que les An- 
glais en ont à garder les îles. On se tromperait 
grossièrement. 

Cependant les Ioniens font bon visage aux An- 
glais. Ils retrouvent à l'occasion ces sourires gra- 
cieux et ces flatteries ingénieuses que la grécaille 
du temps d'Auguste prodiguait aux Romains ses 
maîtres. J'ai vu grandir à Corfou une génération de 
jeunes élégants qui cherche à oubUer le grec et l'ita- 
lien pour apprendre l'anglais, qui fredonne le God 
save the Queen, qui taille ses favoris en brosse et 
qui voudrait pouvoir les teindre en rouge. Cepen- 
dant les Anglais sont détestés de tous, excepté des 
hommes de jugement froid et d'esprit pohtique, qui 
ne forment pas la majorité dans les sept îles. 

Il est vrai que les Anglais sont terriblement An- 
glais. On a dit avec quelque raison : « Ce qui a fait 
la force de ces gens-là, c'est qu'ils se répètent vingt 
fois par jour : < Je suis Anglais j. Je suis sûr qu'aux 
îles Ioniennes ils se le disent une fois de plus. 

Un des Anglais qui ont rendu le plus de services 
aux Ioniens, un véritable philhellène, lord..., qui 
parlait le grec comme M. Hase ou M. le Normant, 
demandait un jour à un Ionien s'il ne trouvait pas 



LES HOMMES. 69 

quelque chose à reprendre dans son langage : « Oui, 
dit le Grec, vous avez gardé un léger accent. — Je 
le sais, répliqua l'Anglais, et j'ai soin de ne point le 
perdre. Je veux que, même en m' entendant parler 
grec on reconnaisse que je suis Anglais. » 

Un Ionien qui se promenait à cheval par une des 
routes de Corfou, tombe et son cheval sur lui. Un 
Anglais qui passait en voiture arrête ses chevaux, 
CDurt à l'homme et tend les mains vers lui pour le 
relever, lorsqu'une réflexion l'arrête : Are you a 
gentleman ? Heureusement le cavalier tombé s'appe- 
lait Dandolo, et comptait des doges de Venise parmi 
ses ancêtres. On ne dira plus que les ancêtres ne 
servent de rien ; les Dandolo du xv* siècle ont sauvé 
une jambe à leur postérité. 

Les Anglais fou*, peu de chose pour se rapprocher 
des Grecs, et les Grecs, à part l'exception que j'ai 
signalée, font tout pour s'éloigner des Anglais. Le 
gouvernement a fondé quelques institutions qui for- 
cent les deux races de s'asseoir côte à côte. Ainsi, 
la haute cour de justice est mi-partie de Grecs et 
d'Anglais. Il est vrai que les magistrats qui la com- 
posent sont collègues sans être égaux. Pour remplir 
les mêmes fonctions et s'asseoir dans deux fauteuils 
pareils, un Grec reçoit six mille francs par an et un 
Anglais vingt-cinq mille. Les Grecs ne sont pas con- 
tents. 



\ 



70 LA GRECE CONTEMPORAINE. 



XI 



La colonie française en Grèce. — Les philhellènes. — Le colonel 
Touret. — Le général Morandi. — Un procès inouï. — L'école 
française d'Athènes. 

La colonie française n'est pas nombreuse en 
Grèce. Elle se compose de deux grands proprié- 
taires, MM. de Mimont et Lapierre, qui ont créé, à 
force de talent et de patience, deux belles exploita- 
tions agricoles; deux négociants, MM. Michelon et 
Bruno, qui ont le magasin le mieux achalandé 
d'Athènes; un boulanger, un aubergiste, deux ou 
trois réfugiés qui végètent; M. Bareaud, jardinier 
du roi ; quelques anciens philhellènes restés au ser- 
vice de la Grèce, et enfin l'école française. 

Nous sommes si loin de ces temps d'enthousiasme 
où la France entière se passionnait pour les Grecs et 
contre les Turcs, que le mot philhellène a déjà be- 
soin d'un commentaire. 

On se souvient à peine que, pendant la guerre de 
l'indépendance, la jeunesse la plus ardente de l'Eu- 
rope courut à la défense de la Grèce. Ces amis des 
GrecSy ou ces philhellènes^ auront été les derniers 
chevaliers errants. Ils comptaient parmi eux nombre 
de cerveaux brûlés qui n'avaient rien de mieux à 
faire que d'aller mourir en Grèce, et bon nombre 
aussi d'âmes énergiques et droites, passionnées 
pour la liberté. Leur chef, Fabvier, avait les talents 
et les vertus des grands capitaines : on pouvait 



LES HOMMES. 71 

croire que cet homme extraordinaire s'était échappé 
d'un volume de Plutarque, au bruit de la guerre*. 
Sans le corps des philhellènes, les Grecs n'auraient 
jamais pu attendre Navarin; le maréchal Maison se- 
rait arrivé trop tard. Le royaume de Grèce doit la 
vie à cette poignée d'hommes. 

Un de nos plus fins romanciers, M. Alphonse Karr, 
raconte l'histoire d'un philhellène à qui les Grecs 
ont volé sa montre aux Thermopyles et sa tabatière 
à Marathon. Je pourrais raconter à mon tour l'aven- 
ture arrivée au pauvre docteur Dumont, philhellène 
que nous avons enterré il y a deux ans. Au plus fort 
de la guerre, et tandis qu'il passait une moitié de son 
temps à se battre et l'autre à panser les blessés, il 
fut presque mis en pièces par les Grecs. Les Grecs 
ont souvent intercepté les convois de vivres, d'armes 
et de munitions que l'Europe envoyait à la Grèce : ils 
venaient ensuite les revendre à l'Europe. Les Grecs 
plaçaient les philhellènes au premier rang dans les 
batailles, et se cachaient modestement au second. Un 
jour que les Grecs étaient bloqués dans l'Acropole, 
sans poudre, les philhellènes pénétrèrent dans la for- 
teresse, sous le feu des Turcs, apportant chacun un 
sac de cartouches sur le dos. En récompense de ce 
dévouement, les assiégés leur signifièrent qu'il leur 
seraitdéfendu de sortir, et les forcèrent de subir avec 
eux un blocus de plusieurs mois, sans bois, sans 
eau et sans aucun abri contre une pluie de boulets. 

La guerre terminée, les Grecs se hâtèrent d'oublier 



1. Aujourd'hui le capitaine Fabvier est général de division en 
Pranee. 



V 



72 LA GRÈGE CONTEMPORAINE. 

ce qu'on avait ftiit pour eux. Beaucoup de philhel- 
lènes étaient morts; quelques-uns retournèrent dans 
leur patrie; les autres demeurèrent en Grèce : on 
le leur permit. Ils forment la troisième des catégo- 
ries désignées dans la loi sur les hétérochthones. 

L'homme le plus remarquable et le plus apparent 
de cette vieille troupe est un Français, M. Touret. Il 
était, si je ne me trompe, sous-lieutenant de hussards 
lorsqu'il abandonna la France. Il est aujourd'hui co- 
lonel, directeur de l'hôpital militaire, chargé de l'ins- 
pection de la complîibilité de l'armée, et décoré d'une 
multitude d'ordres ; mais il est resté jusqu'au bout 
sous-lieutenant, hussard et philhellène. Dans un pays 
où la mémoire des bienfaits se perd vite, il s'estfait le 
prêtre de la religion des souvenirs. Ce grand vieillard, 
plus vif, plus svelte et plus infatigable que les jeunes 
gens, est la personnification vivante de la guerre 
de l'indépendance. Tant qu'il vivra, les Grecs auront 
beau faire pour oublier les services qu'ils .ont reçus, 
le colonel se charge de les leur rappeler. Il a cons- 
truit, dans une église de Nauplie, un monument à 
ses frères d'armes : un monument de bois dans la 
patrie du marbre ; un monument qui pourrira avanl 
dix ans ; mais, si le colonel est encore de ce monde, 
il en fera faire un autre à ses frais. C'est le colonel 
Touret qui a forcé la municipalité d'Athènes à donner 
à une rue le nom de Fabvier : il y a tout juste deux 
ans qu'il a obtenu cette tardive satisfaction : chez les 
Grecs d'aujourd'hui, la vengeance a les pieds agiles, 
et c'est la reconnaissance qui est boiteuse. 

Il est probable que si le colonel Touret était re- 
tourpé en France g^vec Fabvier, il serait général au- 



LES HOMMES. 73 

ourd'hui. Il ne le sera jamais en Grèce. Pour l'élever 
u rang où il est parvenu, il a fallu l'autorité du roi : 
es ministres ne lui veulent aucun bien*. Le colonel 
a pour le roi le dévouement le plus passionné. 11 s'est 
nommé lui-même conservateur de la vie du roi, el 
il vaque nuit et jour à cette fonction toute gratuite. 
Que le roi sorte achevai, qu'il sorte en voiture, le 
colonel chevauche à ses côtés. Au mois d'avril 1852, 
le roi et la reine revenaient à quatre heures du matin 
du Pirée, où l'amiral Romain Desfossés leur avait 
donné un bal à son bord : le colonel, à cheval à la 
portière de la voiture, veillait au salut de ses chères 
Majestés. Son cheval, un cheval de troupe qu'il avait 
emprunté pour la circonstance, fut frappé d'apo- 
plexie et tomba. Le roi et la reine étaient déjà au 
palais que le colonel, étendu auprès de sa monture, 
une jambe engagée sous la selle, attendait encore 
qu'on vînt le relever. Le ministre de la guerre réclama 
le prix du cheval. 

Le colonel Touret a pour commensal et pour ami 
un autre philhellène, Vénitien de naissance, le géné- 
ral Morandi. M. Morandiest homme d'esprit comme 
tous les Italiens, et homme de tête comme presque 
tous les Lombards. Je n'ai jamais rencontré d'homme 
plus pénétrant, plus subtil, qui connût mieux les 
hommes, ni qui eût moins conservé d'illusions. 11 
était né pour organiser la gendarmerie dans un pays 
de brigands; et c'est ce qu'il a fait en Grèce. Après 

1. Le colonel est en faveur depuis l'occupation anglo- française. 
U commande la place d'Alhèncs. 11 vient d'organiser un corps de 
pompiers, dont la ville avait bon besoin. 

(Note de la 2^ édilion.) 




7/1 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

avoir conspiré contre l'Autriche, souffert sous les 
plombs de Venise, fait connaître son nom à toute 
ritalie par des évasions aussi hardies que celles de 
Latude et du baron de Trenck, défendu les libertés 
de l'Espagne contre l'invasion française en 1824, et 
l'indépendance de la Grèce contre la domination tur- 
que jusqu'en 1828, ce conspirateur et cet insurgé a 
fait de l'ordre comme il avait fait du désordre, avec 
autant de talent et avec plus de succès. Pendant près 
de vingt ans, la tranquillité publique, le respect des 
lois et la vie du souverain ont été confiés à la garde 
de M. Morandi. Il était l'homme indispensable du 
royaume. 

En 1848, Venise chassait les Autrichiens et procla- 
mait la république, M. Morandi se souvint qu'il était 
Vénitien. 11 demande un congé, on le lui refuse; il 
part, ses concitoyens le reçoivent à bras ouverts ; il 
prend une part active au gouvernement de la répu- 
blique, et Manin lui confie un des forts de la ville 
pendant le siège. 

Après la capitulation, le général revint en Grèce. 
La vengeance de l'Autriche l'y poursuivit. La reine, 
toute dévouée à la Russie et à l'Autriche, qui ne fai- 
saient qu'un en ce temps-là, le traduit devant un 
conseil de guerre : il est acquitté à l'unanimité. 

Cependant, on ne lui rend ni son grade ni sa 
solde, on refuse de lui donner le traitement de dis- 
ponibilité qui lui était dû. Il veut partir pour le 
Piémont, où il aurait pu prendre du service comme 
général : on lui refuse un passe-port, et le gouver- 
nement lui défend à la fois la sortie de la Grèce et 
les moyens d'y subsister. 



LES HOMMES. 75 

Quatre années se passent. Le général avait épuisé 
ses dernières ressources; le gouvernement refusait 
obstinément de lui payer la solde qui lui était due. 
Le niinistre de la guerre, honteux du rôle qu'on le 
condamnait à jouer, alla dire de lui-même au général 
Morandi : « Mettez une saisie sur mon traitement : 
il faudra bien que votre affaire arrive devant les tri- 
bunaux. » 

En première instance, M. Morandi fut condamné. 
Le gouvernement avait intimidé les juges : on les 
menaça d'une destitution. Le plus honnête des trois 
venait de se marier; sa femme était enceinte, il crai- 
gnait de perdre sa place, et il vota contre sa cons- 
cience. 

En cour d'appel, M. Morandi gagna. Le gouver- 
nement se pourvut en cassation et perdit. Tout le 
monde croyait que M. Morandi allait enfin obtenir 
justice : on se trompait. Le pouvoir exécutif refusa 
d'exécuter le jugement, et l'on fit dire au général 
qu'il pouvait recommencer les poursuites et faire 
saisir le traitement du ministre; qu'après tous les 
jugements, les sentences et les arrêts, il reviendrait 
toujours au même point. 

On pai'lait autrefois de la justice turque; M. Mo- 
randi a fait à ses dépens l'épreuve de la justice 
grecque. 

L'école française d'Athènes est mal connue en 
Grèce, peu connue en France. Voici, en quelques 
mots, toute son histoire. 

En 1846, M. de Salvandy, ministre de l'instruction 
publique, convaincu que l'Académie de France à 
Rome était une institution utile aux arts, résolut de 



V 



76 LA GRECE CONTEMPORXINE. 

fonder en Grèce une école parallèle, dans Tintérêt 
des lettres. Il fut décidé que les membres de l'école 
seraient choisis parmi les jeunes professeurs de l'uni- 
versité, qu'ils resteraient à Athènes deux ou trois 
ans, et qu'ils profiteraient de ce séjour pour visiter 
l'Italie et une partie de la Turquie. 

Les premiers qui débarquèrent en Grèce furent 
assez embarrassés : ils ne savaient pas précisément 
ce qu'ils y venaient faire. Les uns se mirent à ap- 
prendre le grec moderne avec un vieux professeur 
athénien que la France payait fort bien ; les autres 
s'amusèrent à enseigner le français à quelques étu- 
diants de l'université d'Athènes; les uns voyagè- 
rent, les autres restèrent au logis; tel prépara de 
grands travaux, tel autre ne fit rien, ou peu de 
chose. 

Depuis cette époque, les Grecs se sont fait ime 
idée arrêtée sur le but et l'utilité de l'école. Les 
uns s'imaginent qu'on y vient tout exprès pour 
étudier pendant trois ans le grec moderne, qui est 
la plus belle langue du monde ; les autres se sonl 
mis dans l'esprit que la France faisait hommage 
de cinq ou six professeurs de français à la jeunesse 
d'Athènes, qui est la plus brillante jeunesse de l'Eu- 
rope ; d'autres enfin se persuadent que cette insti- 
tution n'a pas d'autre utilité que d'introduire en 
Grèce quarante mille francs d'argent français tous 
les ans. 

En France, l'école avait contre elle un bon nom- 
bre d'ennemis, que je ne blâme pas. Les gens éco- 
nomes pouvaient sans injustice blâmer une insti- 
tution assez coûteuse et qui semblait assez stérile. 



LES HOMMES. 77 

Il est vrai que les jeunes professeurs que le ministre 
envoyait à Athènes en revenaient plus savants et plus 
artistes; mais le public n'en savait rien, et les éplu- 
cheurs du budget n'en croyaient rien. 

Pour satisfaire les esprits positifs, un décret en 
date du 7 août 1850 plaça Fécole d'Athènes sous le 
patronage de l'Académie des inscriptions et belles- 
lettres, et décida que chaque membre enverrait tous 
les ans à l'Académie un mémoire sur quelques ques- 
tions d'histoire, de géographie ou d'archéologie 
grecque. Ce décret fut provoqué par M. Guigniaut, 
membre de l'Institut, qui protégea l'école dès sa 
naissance, qui la défendit contre ses ennemis, et 
qui lui servit, comme il l'avoue en souriant, de père 
nourricier. Dès ce jour, l'école fut préservée de la 
mort violente ; mais elle faillit mourir de mort na- 
turelle. Les candidats ne se présentaient point. Les 
professeurs de notre université n'ont pas les goûts 
nomades; ceux qui sont à Paris aspirent à y res- 
ter ; ceux qui n'y sont pas aspirent à y venir : per- 
sonne ne se souciait, en ce temps-là, d'aller voir le 
roi Othon sur son trône. 

Mais, au milieu de l'année 1852, un des membres 
de l'école, M. Beulé, fit une fouille heureuse, une 
belle découverte et un bon livre : l'Acropole d'Athè- 
nes, Son nom acquit en peu de mois une grande 
célébrité, dont il retomba quelque chose sur l'école. 
L'émulation s'empara de nos jeunes professeurs; 
Athènes leur parut un séjour plus désirable que 
Chaumont ou Poitiers, et les places vacantes se rem- 
plirent comme par enchantement. 

Aujourd'hui, l'école est au complet, c'est-à-dire 




78 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

composée de cinq membres. Ces jeunes érudits ap- 
prennent le grec moderne sans autre maître que le 
peuple grec, et la géographie sans autre maître que 
le pays : ils se dispensent d'enseigner le français aux 
petits Athéniens, qui ne leur en sauraient aucun gré ; 
ils écrivent pour l'Institut des mémoires sérieux, 
pour la Sorbonne des thèses savantes : lorsqu'ils re- 
tourneront en France, rien ne les empêchera de de- 
venir, en quelques mois, docteurs es lettres et pro- 
fesseurs de Faculté. En attendant, leurs études ne les 
absorbent pas tellement qu'ils ne puissent jouir de 
l'ombre en été et du soleil en hiver. 



XII 



ilistoîre de deux ^andes dames étrangères qui s'élaient 

fixées en Grèce. 



Les Grecs, pour qui nos mères ont brodé des dra- 
peaux, ne sont ni galants ni hospitaliers. Ils croient 
avoir fait beaucoup pour un étranger, et même pour 
une étrangère, lorsqu'ils n'ont tiré que quelques 
coups de pistolet aux oreilles de son. cheval, et 
qu'ils n'ont pas lancé trop de cailloux dans les gla- 
ces de sa voiture. Si je connaissais une femme éprise 
de la solitude, je lui conseillerais les déserts de la 
Bretagne plutôt que ce Quimper-Corentin glorieux 
que nous vénérons sous le nom d'Athènes. 

Cependant Athènes possédait encore en 1853 deux 
femmes célèbres qui, après avoir brillé dans les 
plus belles cours de l'Europe, étaient venues en 



LES HOMMES. 79 

Grèce cacher leur vie et semblaient devoir Ty 
finir. 

L'une, fille d'un ministre de Napoléon, mariée 
dans une des trois plus grandes familles de l'em- 
pire, aimée de Marie-Louise, qu'elle servit en qua- 
lité de dame d'honneur, admirée de la cour pour 
sa beauté, à laquelle il ne manquait qu'un peu de 
grâce, estimée de l'empereur pour sa vertu, qui n'a 
pas même été soupçonnée, séparée de son mari sans 
autre cause que la diflërence de leurs humeurs, 
et renfermée dans l'amour d'une fille unique qui 
lui ressemblait en toutes choses ; après s'être mon- 
trée à tout l'Orient, avec cette fille pour qui elle ne 
rêvait rien moins qu'un trône, résignée enfin à vivre 
obscurément dans une condition privée, s'est fixée 
pour toujours à Athènes, dans toute la force de 
son âge et de son caractère. La mort prématurée 
de sa fille, une maladie incurable, la vieillesse 
qui est venue la surprendre, la solitude dont elle 
n'a pas eu soin de se préserver, un penchant invin- 
cible pour tout ce qui n'est point ordinaire, et peut- 
être la lecture assidue d'un même livre, l'ont jetée 
dans une religion qui n'appartient qu'à elle, très- 
éloignée du christianisme, et qui se rapproche de la 
foi israélile, sans cependant s'y confondre; religion 
sans adeptes, dont elle est à la fois la prêtresse et la 
prophétesse. Dieu, qu'elle consulte et qui lui répond, 
lui a mspiré l'idée d'élever un grand autel sur le 
Pentélique. C'est un projet qu'elle exécutera dés 
qu'elle aura trouvé pour cet autel un plan digne 
de Dieu et d'elle-même. C'est du haut de ce mo- 
nument qu'elle conversera avec Dieu, si Dieu lui 




80 LA GRECE CONTEMPORAINE. 

prête vie. L'exaltation de ses idées et la singularité 
de sa foi n'ôtent rien à la finesse de son esprit ni à 
la solidité de son jugement dans les choses ordi- 
naires, ni à la fidélité de sa mémoire, qui va jus- 
qu'à réciter les longues tirades de vers moraux 
qu'on lui a fait apprendre dans son enfance, et les 
petites histoires de la cour impériale qu'elle n*a pas 
pu s'empêcher d'écouter dans sa jeunesse. Son carac- 
tère est entier comme celui de peu d'hommes, sa 
volonté inébranlable, ses inimitiés constantes, son 
amour de la vie extrême, sa prudence toujours 
éveillée. Cinq ou six gros chiens cxipables de dévo- 
rer un homme, et qui l'ont prouve, sont ses gardes 
du corps et ses meilleurs amis. Elle est riche : ses 
revenus, tant en France qu'en Grèce, s'élèvent à près 
de trois cent mille francs ; elle a hypothèque sur les 
plus belles maisons d'Athènes, et de grands person- 
nages lui adressent des pétitions pour lui emprunter 
de l'argent. Elte est libérale par accès, mais seu- 
lement envers les riches, et non sans quelques vel- 
léités de reprendre ses dons. Sa fortune, dont la 
moindre part placée en aumônes mettrait toute la 
ville à ses pieds, se dépense en constructions bizar* 
res, qu'elle laisse inachevées, à dessein, dit-on, et 
par une crainte superstitieuse de mourir lorsqu'elle 
aura terminé quelque chose. Son jardin d'Athènes, 
immense et traversé par Tllissus, est un désert qu'elle 
entretient soigneusement pour empêcher qu'il n'y 
croisse des arbres. Elle habite une maison ébau- 
chée, isolée, démeublée et déserte, lorsqu'une vie 
confortable, une société choisie, cinq ou six amis dé- 
voués (au prix où sont les amis), et l'adoration pu- 



LES HOMMES. 81 

blique, ne lui coûteraient pas cent mille francs par 
an. Cettefemme extraordinaire, qui vit et qui mourra 
malheureuse, quoiqu'elle ait plus d'esprit, d'argent 
et de vertu qu'il n'en faut pour être heureux en ce 
monde, est Mme Sophie de Barbé-Marbois, duchesse 
de Plaisance. 

La duchesse aime les nouveaux visages, et tout 
homme qui met des gants peut hardiment se présen- 
ter chez elle : il sera le bienvenu. Elle le promènera 
dans sa voiture, en compagnie d'un chien; elle l'in- 
vitera à dîner à sa maison du Pentélique, en com- 
pagnie d'une meute. Il est vrai que ces fusées d'ami- 
tié s'éteignent vite ; mais tous les étrangers qui ont 
passé par Athènes se sont donné le plaisir d'en allu- 
mer une. A quelques semaines de distance, la du- 
chesse m'a présenté au premier sculpteur du siècle, 
M. David d'Angers, et je lui ai conduit Théophile 
Gautier. Les femmes aussi ont part à cette bienveil- 
lance de passage; la princesse Belgiojoso a reçu 
Fhospitalité chez la duchesse ; et ce n'est qu'au bout 
de plusieurs jours d'intimité que ces deux personnes 
extraordinaires ont commencé à se haïr. 

La seule femme qui ait inspiré à la duchesse une 
amitié durable, c'est Janthe. 

le confesse, avant tout, que je n'ai pas le droit de 
désignerJantheparson nom de baptême. Si je la traite 
si familièrement, c'est que ce nom est le seul qui lui 
restedetous ceuxqu'elleaportés. Elle a pris et perdu 
successivement le nom de lady E..., de baronne F... 
et de comtesse T...; et quoique le comte T..., le 
baron F... et lord E... soient vivants tous les trois, 
Janthe aujourd'hui s'appelle Janthe, et rien de plus. 



■ 



82 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

Le hasard a voulu que Janthe se trouvât chez la 
duchesse le jour de ma présentation. Ces deux amies 
intimes formaient un contraste frappant. La duchesse 
est une petite femme d'une maigreur fabuleuse, et 
qui semble n'avoir que lô souffle. Le costume inva- 
riable qu'elle porte, hiver comme été, achève de lui 
donner l'apparence d'un fantôme : c'est une robe 
blanche en étoffe de coton, et un voile blanc, à la 
juive, qui enveloppe sa figure pâle et ses cheveux 
blancs. Janthe est une admirable incarnation de la 
force et de la santé. Elle est grande et svelte, sans 
maigreur; si elle avait la taille un peu plus longue, 
il serait impossible de trouver une femme mieux 
faite. Ses pieds et ses mains annoncent une origine 
aristocratique : les lignes de son visage sont d'une 
pureté incroyable. Elle a de grands yeux bleus, pro- 
fonds comme la mer ; de beaux cheveux châtains, re- 
levés çà et là par quelques tons plus chauds : quant 
k ses dents, elle appartient à cette élite de la nation 
anglaise qui a des perles dans la bouche et non des 
touches de piano. Son teint a conservé cette blan- 
cheur de lait qui ne fleurit que dans les brouillards 
de l'Angleterre; mais à la plus légère émotion il se 
colore. Vous diriez que cette peau fine et transpa- 
rente n'est qu'un réseau où l'on a enfermé des pas- 
sions : on les voit s'agiter dans leur prison, toutes 
frémissantes et toutes rouges. Janthe a plus de qua- 
rante et moins de cinquante ans. 

11 y a vingt et quelques années, elle était, comme 
toutes les jeunes filles à marier, un livre relié en 
mousseline et tout plein de papier blanc. Elle atten- 
dait qu'elle eût un mari pour avoir un caractère, un 



LES HOMMES. 83 

esprit et un bon ou mauvais naturel. C'est l'histoire de 
toutes les femmes; elles sont ce qu'on les fait. Janthe, 
qui n'avait qu'une fortune médiocre, rencontra ce 
qu'on appelle un beau mariage : elle épousa lord E... 
Lord E. . . était en amour un gourmet un peu bien 
blasé : il fallait qu'il fût terriblement aflfriandé par 
cette beauté rose et blanche, pour qu'il s'embarquât 
dans un mariage disproportionné. Cet homme, qui 
épousait pour son plaisir, traita sa femme comme 
une chose qu'on a payée. lien futbienlôtpuni. Janthe 
distingua le prince de S..., secrétaire d'une des 
grandes ambassades d'Allemagne. Le prince était fort 
beau : j'ai vu une miniature que Janthe conserve 
précieusement en souvenir de son premier amour. 
D'ailleurs il portait un grand nom, il était plein d'es- 
prit; il était destiné à devenir premier ministre dans 
son pays: mais ce point-là ne la préoccupait guère. 
Elle aima le prince comme on lui avait appris à ai- 
mer. Dans les premiers jours, elle garda son bonheur 
secret; mais bientôt elle n'y tint plus. Son mari avait 
été nommé gouverneur d'une province anglaise plus 
grande que l'Europe : elle ne voulait point quitter 
l'Angleterre. Un beau matin, elle monta sur les toits 
et cria très-distinctementàtoutle Royaume-Uni : a Je 
suis la maîtresse du prince de S. . . ! » Toutes les ladics 
qui avaient des amants et qui ne le disaient pas furent 
grandement scandalisées : la pudeur anglaise rougît 
jusqu'au bout des cheveux; lord E... témoigna son 
indignation par un bon procès, et le prince de S... 
fut condamné à payer l'honneur d'un pair d'Angle- 
terre au tauxTnarqué par la loi. Janthe devint libre 
par un divorcé qui la condamnait à quitter l'Angle- 




84 LA GÏIÈCE CONTEMPORAINE. 

teire, puisqu'il lui fermait toutes les portes. Elle 
voyagea deux ans avec son amant ; elle en eut une 
fille que le prince a fait élever et qu'il a mariée quel- 
ques mois avant de mourir. Janthe ne songea pas un 
instant à devenir princesse de S... : elle aimait trop 
le prince pour vouloir devenir sa femme. Il la quitta. 

Elle se remit à courir le monde pour se distraire 
et pour changer d'amour. Elle visita la France, et se 
fixa en Allemagne. Sa fortune personnelle, qui ne lui 
aurait point suffi en Angleterre, lui peiinit de tenir 
un certain rang dans certaines principautés. Elle 
avait et elle a encore trente-sept mille francs de 
rente. Ce qu'elle fit de son temps et de son cœur 
jusqu'au moment où elle épousa le baron F..., Dieu 
seul le sait: elle était libre et ne devait compte de ses 
actions à personne. Je suis porté à croire que les 
distractions ne lui manquèrent jamais, qu'elle eut 
quelques attachements, et que de préférence elle 
s'attacha assez haut. Elle me demandait un jour ce 
que je pensais des cartes : 

f Rien que de bon, lui répondis-je : nous sommes 
chez les Grecs, et je dois respecter la religion du pays. 

— Vous ne voulez pas m' entendre. Je vous de- 
mande si vous croyez à la cartomancie. J'ai consulté, 
il y a longtemps, Mlle Lenormant : elle m'a prédit 
que je ferais tourner bien des têtes... 

— Il ne fallait pas être sorcière. 

— Et entre autres trois têtes couronnées. 

— Eh bien? 

— Eh bien, j'ai beau chercher, je n'en trouve que 
deux. 

— C'est que la troisième est dans l'avenir. » 



LES HOMMES. 85 

Il ne faut pas croire cependant qu'elle n*ait aimé 
que les puissances. Dans un séjour qu'elle avait fait à 
Bade, elle s'était liée avecun proscrit français que nous 
avons vu à la tête d'un ministère depuis 1848. En ce 
temps-là, elle parlait et écrivait déjà fort bien le 
français et l'allemand. Aussi le roi de Bavière lama- 
ria-t-il dans ses États au baron de F. . . , dont elle eut 
deux enfants. Mais elle rencontra dans un bal le 
comte T..., héritier d'une des plus anciennes familles 
des îles Ioniennes. Le comte T..., comme tous les 
héritiers de ce pays-là, ne possédait qu'un beau nom 
et une jolie figure; mais il portait si élégamment le 
bonnet grec et le jupon traditionnel, que Janthe 
s'aperçut aussitôt que les Allemands étaient trop 
laids. Elle commanda des chevaux, et partit le soir 
même avec le comte. On prétend que le pauvre 
baron F..., qui revenait d'un petit voyage, se croisa 
avec la chaise de poste qui emportait sa femme : 
mais il refusa de croire le témoignage de ses yeux. 
Il ne pouvait admettre que la baronne eût quitté 
le domicile conjugal, puisqu'il avait la clef dans sa 
poche. 

Janthe s'était fait enlever, mais à bonne intention 
et pour contracter un mariage légitime. Elle renvoya 
au baron la foi qu'il lui avait donnée; et, pour pou- 
voir épouser son cher comte, elle embrassa la religion 
grecque. On sait que les Grecs baptisent par immer- 
sion : c'est ce qui les autorise à nous appeler chiens 
mal baptisés. Ils aiment l'empereur de Russie parce 
qu'il est un chien bien baptisé. La comtesse se fit bap- 
tiser dans une baignoire. 

Après quelques années de bonheur, elle remarqua 




86 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

que la plupart des Grecs portaient des jupons blancs 
et des bonnets rouges, et qu'ils avaient au moins 
aussi bonne tournure que son mari. Elle fit une pen- 
sion très-convenable au comte, qui s'en alla vivre en 
Italie. Pour elle, elle resta en Grèce et fit quelques 
voyages en Turquie. Elle parle assez bien le grec et 
le turc. Sa maison était alors le rendez-vous des jeu- 
nes gens aimables d'Athènes; on y vivait à la fran- 
çaise, et on y dansait quelquefois. 

Mais, dans un voyage qu'elle fit au nord, elle tra- 
versa la petite ville de Lamia. Le général comman- 
dant la place était un de ces héros de la guerre de 
l'indépendance, demi-soldats, demi-brigands, que 
le gouvernement est forcé d'employer pour n'avoir 
pas à leur couper la te te. Ce galant homme s'appelle 
Hadji-Petros : il est bon cavalier, il a la taille fine, il 
se dandine en marchant et porte le plus légèrement 
du monde les soixante-dix ans qu'il a sur la tête. Ces 
Grecs du bon vieux temps ne sont pas dépourvus 
d'une certaine grâce. Ils s'habillent tout en or pour 
montrer des chevaux harnachés d'argent. Ils parlent 
peu, n'ayant que peu d'idées à débourser. Tx>ut ce 
qu'on peut leur reprocher, c'est de manger de Tail 
et d'ôter leurs babouches par contenance, pour 
prendre leur pied dans la main. 

Lorsqu'elle vit Hadji-Petros dans sa gloire, Janthe 
s'imagina qu'elle était née Pallicare : le lendemain, 
elle régnait sur Lamia. Toute la ville était à ses pieds, 
et lorsqu'elle sortait pour faire sa promenade, les 
tambours battaient aux champs. Cette femme délicate 
vécut avec des soudards, courut à cheval dans la 
montagne, mangea littéralement sur le pouce, but 



LES HOMMES. 87 

du vin résiné, dormit en plein air auprès d'un grand 
feu de Icnlisques, et s'en trouva bien. 

Lorsqu'on apprit dans Athènes que l'heureux Had- 
ji-Petros avait succcdc au comte T.,., la jalousie pu- 
blique murmura hautement. On enviait le bonheur 
du vieux général, et surtout (faut-il le dire?) l'ai- 
sance dont il allait jouir. Dans un pays où les minis- 
tres ont sept ccntvingt francs de traitement par mois, 
on ne dispose pas de Irente-sept mille livres de rentes 
sans faire bien des jaloux. Hadji-Petros fut destitué. 
En apprenant cette nouvelle, iJ forma une résolution 
qui paraîtra invraisemblable à tous ceux qui ne con^ 
naissent pas les Grecs d'aujourd'hui. 

Il écrivit à la reine une lettre conçue à peu près en 
ces termes : 

<r Votre Majesté m'a fait destituer : c'est sans doute 
parce que je vis avec la comtesse de T. . . ; mais quoi que 
mes ennemis aient pu vous dire, je vous déclare sur 
mon honneur de soldat que si je suis l'amant de cette 
femme, ce n'est point par amour, mais par intérêt. 
Elle est riche, et je suis pauvre : j'ai un rang à sou- 
tenir, des enfants à élever. J'espère donc », etc. 

Cette lettre a été rendue publique, toute la ville a pu 
la lire ; mais je ne crois pas que le commun des Grecs 
l'ait trouvée étrange ou inconvenante. Silladji-Petros 
l'a adressée de préférence à la reine, c'est qu'il savait 
que, dans le royaume de Grèce, le roi règne et la 
reine gouverne. Il devinait fort bien en supposant 
que c'était elle qui l'avait destitué. La reine est une 
personne irréprochable : elle a donc le droit d'être 
sévère. Elle a brisé la carrière de plusieurs officiers 
qui s'étaient permis d'avoir des maîtresses; et l'an 




88 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

dernier, lorsqu'un des ministres du roi a été pris en 
flagrant délit d'adultère, si elle ne Ta pas destitué, 
c'est qu'elle le savaitdévoué à la Russie. Hadji-Petros, 
malgré sa lettre justificative et ses sentiments de père 
de famille, fut forcé de quitter Lamia. Il revint à 
Athènes, et Janthe avec lui. Elle loua près de la ville 
deux petites maisons jumelles avec un jardin com- 
mun : le Pallicarc habitait l'une avec ses sous-bri- 
gands; elle occupait l'autre avec ses domestiques. 

En Grèce, comme partout, l'opinion publique est 
pleine d'indulgence pour qui la respecte, impitoyable 
pour qui la brave. Du jour où Janthe afficha sa liai- 
son avec Hadji-Petros, toutes les maisons lui furent 
fermées. Elle ne vit plus que quelques femmes d'offi- 
ciers, pauvres créatures sans éducation etsans esprit 
C'est alors que la duchesse, par pitié, par curiosité et 
par esprit de contradiction, lui tendit les bras. A son 
âge, elle pouvait, sans se compromettre, fréquenter 
une femme compromise. Janûie, d'ailleurs, prenait 
bien ses mesures pour que l'on ne fût point exposé à 
rencontrer son sauvage doré; et quand même la du- 
chesse se serait croisée avec lui, comme elle ne sait 
pas le grec et qu'il ignore le français, la conversation 
n'eût pas été longue. Cette bonne duchesse trouvait 
un plaisir paradoxal à excuser les faiblesses de son 
amie. Elle baptisait du nom d'unions libres ce que 
Gorgibus appelle brutalement le concubinage. Au 
demeurant, sa religion, j'entends la reUgion qu'elle 
a inventée, n'était pas contraire à ces sortes de liai- 
sons, théorie plaisante et dont on peut se passer la 
fantaisie lorsqu'on a derrière soi plus de soixante-dix 
ans de vertu. Un seul point contrariait la duchesse : 



LES HOMMES. 89 

c'était cette pension que Janthe servait fidèlement à 
son mari. Elle lui conseilla de divorcer par économie. 
Mais, comme les tribunaux pouvaient refuser le di- 
vorce, Janthe plaida la nullité. On sait qu'en Grèce 
le mariage est un acte purement religieux. Or les 
prêtres grecs ne sont point incorruptibles; il ne faut 
qu'un peu d'argent pour leur faire avouer qu'ils ont 
omis telle formalité de la plus haute importance, et 
que deux personnes qui ont eu huit enfants ensem- 
ble sont étrangères l'une à l'autre. Comme Janthe 
n'avait eu qu'un enfant du comte T..., elle fut dé- 
mariée en un clin d'œil, ou plutôt on reconnut 
à la majorité des voix Qu'elle n'avait jamais été 
mariée. 

Toute la ville se disait : « Elle va épouser Hadji- 
Petros ». En effet, elle avait donné congé au proprié- 
taire de cette masure, où elle avait l'air d'un portrait 
de Lawrence pendu dans une cuisine; elle s'était fait 
bâtir une grande et belle maison dont la chambre 
à coucher ressemblait à une salle du trône; le géné- 
ral avait un appartement magnifique, la garnison, un 
corps de garde très-confortable : elle venait de faire 
prix avec un capitaine, un vrai capitaine en retraite, 
qui devait lui servir de portier. 

Au moment de déménager, elle s'avisa que son 
écurie neuve était digne de loger un beau cheval 
arabe, et elle courut en Syrie pour en choisir un. 
Elle partit sans Hadji-Petros, qui se faisait vieux, qui 
la battait quelquefois et qui aurait pu la tuer un beau 
matin, non par amour, mais par intérêt. Son départ 
fut si précipité que ses amis eurent à peine le temps 
de lui dire adieu. Pendant toute une année, j'ai de- 



\ 



90 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

mandé vainement de ses nouvelles : on m'en a donné 
cette semaine. 

Janthe a trouvé dans une tribu arabe le cheval pur 
sangqu'ellechercliait. L'animal appartenaitau cheik ; 
le cheik était jeune et bienfait. Il dit à Janthe : « Ce 
cheval est malheureusement indomptable ; s'il était 
dressé, il n'aurait point de prix, et je le préférerais à 
tout, môme à mes trois femmes. » Janthe répondit au 
cheik : « Unbeau cheval est un trésor; mais trois femmes 
ne sont pas à dédaigner lorsqu'elles sont belles. Mais 
fais amener ton cheval, afin que je voie s'il est indomp- 
table. » Deux Arabes amenèrent l'animal à Janthe, 
qui le dompta. Pendant qu'elle le faisait galoper en le 
conduisant à sa fantaisie, le cheik la trouva plus belle 
que ses trois femmes ensemble. 11 lui dit : «La 
femme réussit quelquefois oùrhomme succombe, car 
elle sait plier. Cette bête est inestimable depuis que 
tu as pu la soumettre, et ce n'est pas avec ton argent 
que tu la payeras, si tu veux l'avoir. » Janthe, qui 
admiraitdepuis quelques instants la beauté ducheik, 
lui répondit : « Je payerai ton cheval comme tu l'en- 
tendras; je ne suis pas venue de si loin pour mar- 
chander. Mais les femmes de mon pays sont trop 
fières pour partager le cœur d'un homme : elles 
n'entrent sous une tente qu'à la condition d'y régner 
seules, et je ne te payerai ton cheval que si tu ren- 
voies ton harem. » Le cheik répliqua vivement: 
I Les hommes de mon pays prennent autant de fem- 
mes qu'ils en peuvent nourrir; si je renvoie mon 
harem pour vivreavecune seule femme, j'aurai l'air 
d'un employé à douze cents francs. D'ailleurs, je dois 
suivre ma religion, donner l'exemple à mon peuple 



LES HOMMES. 9* 

et ménager le vieux parti turc. La monogamie est un 
cas... » Bref, on discuta longuement, puis on tran- 
sigea, et, à l'heure qu'il est, Janthc est la seule 
femme du cheik. Elle a passé un bail de trois ans, à 
l'expiration duquel le cheik rentrera, si bon lui sem- 
ble, en possession de son harem. Le bail pourra être 
renouvelé. Le sera-t-il? J'en doute. La femme est 
un fruit qui mûrit vite sous le ciel de la Syrie. 

Lord E... siège à la chambre des lords; le baron 
F... élève ses enfants; le comte T... espère que le 
gouvernement du roi Othon le nommera à quelque 
consulat; Iladji-Petros a repris la casaque de soldat : 
il commande un corps d'insurgés sur la frontière de 
Turquie ; il se querelle assidûment avec les autres 
généraux de son parti ; il vient d'écrire, au roi cette 
fois, pour lui annoncer qu'il n'avait plus ni argent ni 
munitions, et les journaux ont déjà enregistré deux 
ou trois de ses défaites. 

La duchesse s'est bientôt consolée du départ de 
Janlhe. Elle avait pris la précaution de se brouiller 
avec elle pour n'avoir point à la regretter *. 

1. Hadji-Pelros est rentré en Grèce et il se dandine, plus jeune et 
plus adoré que jamais, sur la route de Palissia. Janlhe annonce son 
retour pour l'hiver de 185G. La pauvre duchesse est la seule qui ne 
reviendra pas. Elle est morte l'an dernier, tandis qu'on imprimail*^* 
première édition de cet ouvrage. 

(Note de la 2° édition,) 




CHAPITRE III. 



AGRICULTURE, INDUSTRIE, COMMERCE. 



I 



Poids et mesures. — Mesures officielles et mesures usitées. — 
Tout se vend au poids. — La monnaie n'est pas en rapport 
avec les autres mesures. — L'or et l'argent moDnayé ont 
disparu. 

Avant de parler de Tagriculture, de l'industrie et 
du commerce en Grèce, je crois nécessaire de dire 
un mot des poids, mesures et monnaies usités dans 
le pays. 

Une ordonnance en date du 28 septembre 1836 
impose aux citoyens le système métrique. Le législa- 
teur a pris la peine de baptiser à nouveau toutes nos 
mesures, auxquelles nous avions donné des noms 
grecs. Il appelle le centimètre un doigt, le décimètre 
une main, le mètre une coudée. Le peuple ne veut 
pas surcharger sa mémoire de cette nomenclature : 
il emploie pour toute mesure de longueur, la pipe 
de 65 centimètres, comme au temps des Turcs. 



AGRICULTURE, INDUSTRIE, COMMERCE. 93 

Les poids légaux lui semblent trop difficiles à 
retenir : il ne reconnaît que Toque, poids turc de 
1250 grammes. L'oque se divise en 400 drammes 
(drâmia). Ce sont les seuls poids que j'aie entendu 
nommer en Grèce , dix-huit ans après que le gouver- 
nement on en a imposé d'autres. 

Les mesures de capacité ont été établies en pure 
perte. Le peuple a du bon sens. Il sait que les mar- 
chands le voleront s'il ne fait peser sa marchandise : 
il achète donc tout au poids, même le vin. 

La drachme, base du système monétaire, n'est pas 
en rapport avec les autres mesures légales. 

Elle pèse 4 grammes 447 milligrammes, ou, pour 
parler le patois administratif de la Grèce, la drachme 
pèse 4 drachmes, 4 oboles, 4 coki et 4/10 de cokos. 

La drachme contient 4029 grammes de fin, et 
0448 d'alliage. 

Elle vaut 89 centimes 54, argent de France, ou, en 
chiffres ronds, 90 centimes. 

Elle représente donc à peu près les 9/10 d'un 
franc, et lorsque le lecteur trouvera un chiffre in- 
diqué en drachmes, il n'aura qu'à le réduire d'un 
dixième pour en trouver la valeur approximative en 
francs. 

La drachme se divise en cent parties égales appe- 
lées lepta. Un lepton (prononcez lepto) vaut donc 
9/10 de centime, et un sou grec équivaut sensible- 
ment à 4 centimes 1/2. 

L'État a frappé des pièces de 20 francs en or, ap- 
pelées des othons : elles sont sorties du pays ; 

Des pièces d'argent de 5 drachmes : on n'en trouve 
plus qu'en Turquie • 



9û LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

Des pièces d'argent d'une drachme : je n'en ai pas 
manié plus de quinze en deux ans; 

Des pièces d'argent de 50 et 25 lepta : elles ont 
été fondues ou exportées; 

Des pièces de cuivre de 10, de 5, de 2 lepta, et de 
1 lepton : c'est la seule monnaie grecque qui circule 
dans le pays. 



II 



Agricullure : quelles ressources offre-t-elle ù la Grèce? — Le pays 
n'est pas stérile. — DifAculté de connaître rôtendue des terres 
arables : le cadastre n*cst pas fait. — Les eaux courantes. — 
Culture des céréales, du coton, de la garance, du tabac. .— 
L'olivier. — La vigne ; les vins de Santurin cl de Malvoisie. — 
Le vin résiné. — Les raisins de Corintlic. — La soie. — Les 
fruits : pourquoi les Grecs ne mangent-ils que des fruits verti 
et ne mangent-ils jamais d'asperges? — Les forêts. 

Depuis plus de vingt ans la Grèce a vécu de l'agri- 
culture et du commerce, sans industrie. 

Tant qu'elle n'aura pas de fabriques, et elle n*en 
aura pas de longtemps, elle sera tributaire des pays 
qui en ont, et elle importera des produits manufac- 
turés. 

Il ne faut pas songer à improviser une industrie 
dans le pays le moins industriel du monde : on y 
dépenserait en vain des capitaux, des hommes et 
du temps. Je ne trouve pas mauvais que ce petit 
royaume achète encore pendant un siècle ou deux 
les produits des manufactures étrangères, pourvu 
qu'il prenne dans l'agriculture et le commerce l'ar- 
gent nécessaire pour les payer. 



AGRICULTURE, INDUSTRIE, COMMERCE. 95 

Le jour où la Grèce exportera pour 50 millions 
de soies, de vallonces, de vins et de raisins de 
Corinlhe, elle pourra sans aucun inconvénient ache- 
ter tous les ans pour 50 millions de fers et de 
tissus. 

Jusqu'au moment présent, elle a exporté environ 
moitié moins de marchandises qu'elle n'en impor- 
tait, et elle a perdu tous les ans plus de 10 millions 
dé numéraire. Si l'on veut que le pays se rétablisse, 
ilfaut mettre l'exportation en équilibre avec l'impor- 
tation, non pas en diminuant la quantité des choses 
importées, car elles sont nécessaires à la consom- 
mation du peuple, mais en augmentant la quantité 
de ces produits échangeables qui s'écoulent par l'ex- 
portation. 

La principale ressource de la Grèce est dans l'a- 
griculture. 

Le pays, sans être très-fertile, pourrait nourrir 
2,000,000 d'habitants. Il en a 950,000, et il ne les 
nourrit pas. 

Je voudrais pouvoir, à l'appui de cette assertion, 
donner le chiffre précis des terres arables contenues 
dans le royaume. Mais je ne le connais point. Je suis 
aussi ignorant à cet égard que le roi Othon et ses 
ministres, qui n'ont jamais fait le cadastre du pays. 

L'étendue du royaume est de 7,618,496 hectares. 

On compte approximativement 2,500,000 hectares 
de montagnes et de rochers; 

1,120,000 hectares de forêts; 

2,008,000 de terres arables, dont 800,000 hec- 
tares appartenant à l'État. 

Les marais et les lacs entretiennent dans la 




ÔC LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

Grèce septentrionale quelques pâturages. Si la terre 
venait à manquer aux bras qui la cultivent, ce qui 
n'arrivera pas avant cent ans, on n'aurait qu'à des- 
sécher le lac Copaïs pour donner à l'agriculture 
30,000 hectares de terres admirables. 

L'eau courante est assez rare en Morée, très-rare 
dans certaines îles. C'est un grand malheur pour la 
culture, car les pluies sont toujours insuffisantes, et 
les vignes et les oliviers ont besoin d'être arrosés. 
Mais l'eau ne manque jamais absolument, et les 
paysans grecs sont très-habiles à tirer parti du 
moindre ruisseau pour arroser leurs plantations. 

Il existe dans tout le pays un double système d'eaux 
courantes. Les unes sont à la surface de la terre, les 
autres coulent sous les rochers et n'apparaissent que 
par intervalles. Tel lac qui n'a point d'écoulement 
visible se déverse à dix lieues de distance sous forme 
de torrent. C'est un fait qui n'a aucune importance 
pour l'agriculture, mais que j'ai dû signaler comme 
curieux et particulier au pays. 

Le sol de la Grèce est raisonnablement approprié 
à la culture des céréales, de la vigne, du mûrier et 
des arbres à fruit. 

Le blé, le seigle, l'orge et le maïs sont assez beaux 
dans les cantons pierreux, où la terre végétale n'a 
que quelques centimètres d'épaisseur. L'avoine réus- 
sit médiocrement, la pomme de terre tout à fait mal; 
c'est une culture à laquelle il faut renoncer. Les 
pois, les haricots, les fèves viennent bien et rendent 
beaucoup. Le riz se cultiverait avec succès dans les 
terrains humides. 

Le coton herbacé réussit partout où on le plante. 



AGRICULTURE, INDUSTRIE, COMMERCE. 97 

Il prospère surtout dans la plaine d'Argos et dans les 
îles. La Grèce peut en récolter assez pour sa con- 
sommation, et en exporter encore à l'étranger. C'est 
dans les îles de l'archipel grec que le gouvernement 
français a fait chercher des graines de coton pour 
nos colonies d'Afrique. La garance réussit dans les 
provinces du Nord aussi parfaitement que le coton 
dans le Midi. Les premières plantations qu'on en 9 
bites ont rapidement accru de cent mille drachmes 
le revenu de la nation. Les économistes pensaient 
qu'au bout de quelques années elles rapporteraient 
jusqu'à un million. Si ces espérances n'ont pas été 
tout à fait justifiées, c'est parce que les cultivateurs 
manquaient d'argent, et non parce que la terre man- 
quait de fécondité. 

Le tabac grec est d'une belle qualité et d'un par- 
fum délicieux. Il seTécolte dans l'Argolide et dans la 
province de Livadie. Les tabacs d'Argos sont plus 
noirs et moins fins que ceux du Nord ; ils sont néan- 
moins très-estimés et très-estimables. La culture du 
tabac est si peu coûteuse que les paysans peuvent le 
livrer au commerce au prix d'une drachme l'oque, 
quatre-vingt-dix centimes les douze cent cinquante 
grammes. Il y a huit ans, le gouvernement français 
a fait à ce prix une commande s' élevant à huit cent 
mille francs. Mais les intermédiaires ont abusé de 
la confiance de l'administration en achetant à vi) 
prix des tabacs avariés, et la régie des contri- 
butions indirectes a rompu ses relations avec la 
Grèce. 

Le sol du pays est couvert d'oliviers sauvages qui 
n'attendent que la greffe pour donner d'excellents 




i 



98 LA GRECE CONTEMPORAINE. 

fruits. Les oliviers greffés sont innombrables. Le 
peuple se nourrit toute Tannée d'olives marinées tant 
bien que mal dans la saumure ; on fait une grande 
consommation d'huile, car la chandelle de suif est 
inconnue dans le pays, la bougie n'est employée que 
dans quelques maisons d'Athènes; on n'a jamais 
songé à fabriquer des chandelles de résine, et toutes 
les lampes du royaume brûlent exclusivement de 
l'huile d'olive. Et cependant, malgré l'usage et Ta- 
bus qu'on en fait à l'intérieur, on peut encore en 
exporter une quantité considérable. 

La vigne a été jusqu'à ce jour la principale ri- 
chesse de l'agriculture. Il faut distinguer deux sortes 
de vignes : celles qui fournissent du vin, et celles 
dont le raisin se conserve en nature sous le nom de 
raisin de Corinthe. 

Les premières suffisent abondamment à la con- 
sommation d'un pays sobre. Toutes les espèces de 
raisin, sans exception, réussissent sur le sol de la 
Grèce. On en compte, seulement dans l'île de San- 
toriUy plus de soixante variétés, toutes excellentes, 
au dire des vignerons. 

Toutes les provinces produisent du vin, mais le 
meilleur cru du royaume est sans contredit l'île de 
Santorin. 

Je ne compare pas le vin de Santorin au vin de 
Chypre, puisque Chypre, heureusement pour elle, ne 
fait point partie de la Grèce; mais il ne serait pas 
impossible de trouver des gourmets assez indépen- 
dants pour préférer le vin de Santorin. L'île de 
Chypre exporte tous les ans pour un million et demi 
de vins de cinq ou six espèces, dont le plus cher el 



AGRICULTURE, INDUSTRIE, COMMERCE. 09 

le plus agréable est le vin de Commanderie. Mais celte 
précieuse liqueur ne se conserve pas. Pendant sept 
ou huit années, elle se clarifie et passe du roux foncé 
au jaune pâle ; puis elle se rembrunit graduellement, 
et change de goût ainsi que d3 couleur. Le vieux vin 
de Chypre, soit à le boire, soit à le regarder, res- 
semble à du jus de pruneaux; et les amateurs payent 
fort cher pour mettre dans leur cave ce qu'ils se 
procureraient pour rien dans leur cuisine. 

Le vin de Santorin se conserve longtemps ; il ré- 
siste aux plus longues traversées. Il flatte les yeux 
par une belle couleur topaze et satisfait le goût par 
une saveur fmnche. Il porte l'eau à merveille; je 
n'ai pas bu d'autre vin à mes repas pendant deux 
ans. Il rappelle un peu le vin de Marsala ; il a aussi 
un arrière-goût de soufre. Il se sent de son origine. 
Né sur un volcan mal éteint, il est le lacryma-christi 
de la Grèce. 

Les Russes sont très-friands du vin de Santorin ; 
ils en achètent tous les ans pour cinquante mille 
drachmes; mais ils préféreraient l'avoir pour rien et 
le boire sur place. 

Le vin de Malvoisie, si célèbre au moyen âge, 
n'existe plus guère que dans l'histoire. Il se faisait à 
Moncmvasia, en Laconie, au nord du cap Malée ou 
Saint-Ange. Les habitants du Magne ont à peu près 
abandonne la culture de la vigne, et c'est tout au plus 
s'ils fabriquent tous les ans de quoi noyer Clarence ; 
mais les plants de Malvoisie, transplantes dans les 
îles, et surtout à Tinos, donnent encore un vin des 
plus agréables. 

Malheureusement les Grecs n'ont point de caves; 




100 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

à peine ont-ils des futailles. Les bouteilles, qui vien- 
nent d'Europe, coûtent fort cher dans les ports. Il 
ne faut pas songer à les transporter dans l'intérieur 
du pays : elles arriveraient en miettes. Le vin se con- 
serve dans des outres et se dépose dans des chambres. 

Pour Tcmpécher de se gâter, on le mélange de ré- 
sine. C'est un peu le raisonnement de l'homme qui 
se jetait à l'eau de peur d'être mouillé. J'ai connu 
bon nombre de voyageurs qui rejetaient avec indi- 
gnation leur première gorgée de vin résiné, et qui 
aimaient autant boire de la poix liquide. J'en ai vu 
beaucoup d'autres, sans me compter, qui s'accoutu- 
maient à ce breuvage très-hygiénique du reste, et 
qui, à force d'étude, parvenaient à faire abstraction 
de la résine et à deviner la saveur du vin sous ce 
malheureux déguisement. 

Le même raisin sert à fabriquer des vins fins et 
des vins ordinaires, et l'on récolte souvent dans la 
même vigne deux liqueurs de qualité, de goût et de 
prix très-différents. Si, au moment de porter la ven- 
dange au pressoir, on en réserve une partie pour 
l'exposer au soleil sur les terrasses, ce raisin, après 
quinze jours d'évaporation, fournit un vin plus doux, 
plus spiritueux et plus facile à conserver. 

Le rino sanlo de Santorm, préparé de cette ma- 
nière, est encore plus estimé que le santorin sec ; 
mais il est difficile de le boire pur à Athènes. Les 
marchands craindraient de se faire montrer au 
doigt, s'ils vendaient quelque denrée sans la fre- 
later. 

Il y a en Grèce plus de trente-deux mille hectares 
de vignes appartenant aux particuliers. 



AGRICULTURE, INDUSTRIE, COMMERCE. 101 

Le raisin de Corinthe se cultive depuis Tisthme 
jusqu'à Arcadia, sur presque tous les rivs^es du 
nord et de l'ouest de la Morée. Le grain est d'une 
couleur violacée et de la grosseur d'une groseille; 
il n'a point de pépins, et pend en longues grappes 
très-lachcs. On vendange le raisin de Corinthe à la 
même époque que tous les autres. Aussitôt cueilli, 
on le sèche au four, on l'emballe, et on l'expédie 
en Angleterre. Si la Grèce cessait de produire ces 
précieux petits grains noirs, il n'y aurait plus ni 
plum-puddingSj ni plum-cakcs^ ni aucune de ces 
friandises dont les plumSy ou raisins de Corinthe, 
sont la base. Si la maladie du raisin, qui a détruit, 
en 1852, les deux tiers de la récolte, avait fait 
mourir les ceps, l'Angleterre eût été privée du plus 
pur de ses plaisirs, et la Grèce du plus clair de ses 
revenus: car les huit ou dix mille hectares qui 
produisent le raisin de Corinthe ont fait entrer dans 
le pays, en 1849, plus de six millions de drachmes 
d'argent anglais. 

Les Grecs sont plus friands d'argent que de raisin 
de Corinthe : ils exportent à peu près la totalité de 
la récolte. A peine peut-on se procurer à Athènes 
quelques grappes frajiches, et des raisins secs on n'a 
que le rebut. 

Un fait digne de remarque, c'est que les Anglais 
sont le seul peuple de l'univers qui recherche pas- 
sionnément le raisin de Corinthe. Si la France, 
l'Amérique et la Russie étaient possédées du même 
amour, la consommation de ce produit serait illi- 
mitée, et la Grèce aurait dans ses vignes la source 
d'un revenu inépuisable. Le peuple grec n'aurait pas 



■ 

V 



103 LA GRÈGE GONTEMPOR/LINE. 

besoin de cultiver autre chose, et le plus sage serait 
de planter des vignes de Corinthe sur toutes les 
terres du royaume. Mais une pareille imagination ne 
serait guère plus raisonnable que le projet de mettre 
en port de mer toutes les côtes de France. La con- 
sommation du raisin de Corinthe étant limitée par 
les besoins de l'Angleterre, la production doit s'im- 
poser des bornes. L'expérience a déjà démontré que 
le prix de cette marchandise était en raison inverse 
des quantités exportées, et que plus les vignes ga- 
gnaient de terrain, plus les fruits perdaient de leur 
valeur. Le raisin de Corinthe a subi, dans les der- 
nières années, une dépréciation énorme, et quoique 
la Grèce possède environ quatre fois plus de vignes 
qu'il y a dix ans, le prix total de la récolte est à peine 
doublé. 

L'État doit donc encourager toute espèce de cul- 
ture plutôt que celle du raisin de Corinthe, et mo- 
dérer l'empressement des vignerons, qui, séduits 
par la perspective d'un gain considérable, emprun- 
tent pour acheter un champ, empruntent pour le 
planter, empruntent pour le cultiver, empruntent 
pour le vendanger, à un intérêt de quinze et de vingt 
pour cent, et, à force de travaux, de soucis et de 
peines, arrivent à faire baisser les raisins sur le mar- 
ché de Londres ! 

La soie trouve son emploi dans tout l'univers ci- 
vilisé ; elle est demandée sur tous les marchés du 
globe, et Ton n'en produira jamais assez pour une 
consommation qui fait des progrès tous les jours. 
La Grèce en peut produire beaucoup; non-seule- 
ment elle a reçu du ciel un climat (livorable à ia 



AGRICULTURE, INDUSTRIE, COMMERCE. 103 

culture du mûrier, mais elle a reçu des Turcs 
rhéritage de beaux et grands mûriers en plein 
rapport. 

Elle peut trouver encore des ressources assez 
importantes dans la culture des arbres à fruit. Les 
fruits d'Europe, tels que les poires, les pommes, 
les noix, réussissent assez mal sous un ciel si brû- 
lant; les fraises, les framboises et les groseilles ne 
s'obtiennent qu'à grands frais et à force de soins; 
les cerises et les prunes y sont petites et insipides; 
mais les abricots, les figues, les amandes, les gre- 
nades, les oranges et les citrons y viennent admira- 
blement. 

Les figues de l'Attique n'ont pas dégénéré depuis 
l'antiquité. Elles sont plus petites, mais plus savou- 
reuses que celles de Smyrne, et elles peuvent, sur 
tous les marchés, soutenir la concurrence. Les abri- 
cots sont délicieux : on en ferait, avec un peu d'in- 
dustrie, des pâtes égales ou supérieures à celles de 
l'Auvergne. Les amandes s'exporteraient avantageu- 
sement. On pourrait joindre aux autres fruits secs 
les jujubes, qui réussissent très-bien à Corfou et dans 
toutes les îles Ioniennes. Les fruits frais qui se ré- 
coltent à Poros, à Calamata, à Navarin et dans les 
îles, les grenades, les oranges et les citrons feraient 
bonne figure chez les marchands de Paris et de Lon- 
dres. Il ne faut pas songer à tirer profit du dattier, 
quoiqu'il s'acclimate assez bien dans certains can- 
tons : il ne peut servir qu'à l'ornement des jardins. 

Les Grecs ont la malheureuse habitude de cueillir 
les fruits avant qu'ils soient mûrs. 

Allez au bazar d'Athènes, et achetez des fruits. Ib 




iOû LA GRÈCE CONTEiMPORAINE. 

sont trop verts et bons pour les indigènes, qui les dé- 
vorent tels quels. « Ne serait-il pas possible de se 
procurer des pêches mûres ?demandais-je un soir à 
un Athénien. 

— J'en doute. 

— Mais sauriez-vous me dire pourquoi ? 

— Nous n'avons pas de routes, et, si l'on trans- 
portait des fruits mûrs à dos de mulet dans nos 
sentiers, il n'arriverait au marché que de la mar- 
melade. 

— Mais, lui dis-je, j'ai remarqué que les fruits de 
Gorfou, qui sont, sans vous offenser, beaucoup plus 
beaux que les vôtres, n'étaient pas beaucoup plus 
mûrs. Cependant on les apporte en voiture, sur des 
routes aussi égales et aussi douces que les allées d'un 
parc. 

— Ah ! répondit le Grec, il y a encore une autre 
raison. Les cultivateurs n'ont pas d'argent, et ils ont 
des créanciers. » 

Toute l'agriculture grecque en est là, il faut faire 
à tout prix de l'argent comptant. 

L'an dernier, un jardinier français vint à Smyme. 
Il remarqua que les Grecs n'avaient pour ainsi dire 
point de légumes dans leurs jardins, et que tous les 
efforts de l'horticulture se bornaient à faire pousser 
des tomates. Il offrit à plusieurs propriétaires aisés de 
leur semer des asperges, assurant qu'ils en tireraient 
sans travail et sans frais un revenu considérable. 

c Dans combien de temps ? dirent les Grecs. 

— Dans quatre ans au plus tard. 

— Êtes-vous fou? Et croyez-vous que nous allons 
dépenser notre argent pour gagner quelque chose 



AGRICULTURE, INDUSTRIE, COMMERCE. 105 

dans quatre ans? Nous aurions le temps de faire 
banqueroute vingt fois daiis Tintervalle. » 

Je retourne aux Hellènes, qui sont les dignes 
frères des Rayas de Smyrne. 

Usent en Grèce, sur le Taygète, sur le Parnasse, 
dans la plaine de Doride, 1,120,000 hectares de forêts 
peuplées d'arbres des meilleures essences. Le nord 
de Tîle d'Eubée renferme de beaux bois. On trouve 
en Acarnanie de véritables forêts vierges. Ces res- 
sources, exploitées par une administration intelli- 
gente, seraient une fortune pour le pays, qui a be- 
soin de bois de construction pour les maisons et les 
navires, et qui est réduit à les acheter au dehors. 

Les chênes qui produisent la vallonce sont les 
seuls arbres forestiers dont la Grèce tire du profit. 
La vallonée est très-demandée en Europe ; les Grecs 
trouveraient presque autant de profit à semer des 
chênes qu'à planter des mûriers. 



III 



Agriculture : emploi des ressources. — Progrès rapides et brusque 
arrêt de la production agricole. — Culture des céréales; les 
femmes à la charrue. — L'huile cl le vin sont mal fabriqués. 
— Les forêts ne sont ni gardées ni exploitées. — Budget des 
ponts et chaussées. — Danger de traverser une rivière sur un 
pont — Les forêts sont régulièrement incendiées. — Un bon 
garde forestier. — Résumé. 

Telles sont les ressources que le sol de la Grèce 

oITre à ses habitants. Voyons quel profit ils en ont su 
tirer. 



\ 



106 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

De 1833 à 1837, la production agricole s'est élevée 
^aduellemcnt de 30 à 50 millions de drachmes. 

De 1837 à 1849, elle n'a point fait de progrès; 
depuis 1850, elle est en pleine décadence. 

Je ne veux pas insister sur les malheurs des quatre 
dernières années : ils ont eu d'autres causes que la 
fainéantise du peuple et l'incurie du gouvernement. 
Ce qu'il importe de rechercher, c'est pourquoi, de 
1837 à 1849, en douze années de paix, l'agriculture 
n'a pas fait un pas en avant. 

Je commence par les céréales. Les céréales sont 
le principal produit de l'agriculture grecque. Dans 
les douze années dont il s'agit, la Grèce a pro- 
duit annuellement pour 25 millions de céréales. Le 
blé, l'orge, l'avoine, le seigle et le maïs représen- 
tent donc la moitié de la production annuelle du 
pays. 

Cependant la Grèce n'exporte pas de céréales; 
elle en importe. En 1851, elle en a importé pour 
12 millions de drachmes. C'était une année de di- 
sette. Année moyenne, le déficit varie de 1 à 2 
millions. Dans une bonne partie du royaume, les 
paysans ne mangent que des galettes de maïs, nour- 
riture lourde et malsaine; et n'en a pas qui veut. 
J'ai vu en Arcadie des cantons où l'on ne se nour- 
rit que d'herbes et de laitage, sans pain d'aucune 
sorte. 

Pour combler ce déficit, il sui&rait de mettre en 
culture quelques plaines fertiles qui n'attendent 
que des bras et des semences. Sur 3 millions d'hec- 
tares de terre arable, on ne compte pas plus de 
500,000 licctarcs en culture. La Grèce pourrait donc 



AGRICULTURE, INDUSTRIE, COMMERCE. 107 

produire six fois plus de céréales qu'elle n'en pro- 
duit. 

Malheureusement, les hommes aiment mieux se 
pavaner sur la place du village que de travailler aux 
champs. Ils y envoient leurs femmes et leurs filles. 
Ne croirait-on pas que je raconte l'histoire d'une de 
ces tribus sauvages où le chasseur charge son gibier 
sur le dos de sa femme, et revient leste et joyeux, 
sans autre bagage que sa carabine? 

L'exportation des produits de la Grèce se monte 
en moyenne à 12 millions de drachmes par an. L'a- 
griculture en fait tous les frais. Mais on n'exporte 
pas plus d'un 1/2 million d'huile d'olive, et l'expor- 
tation du vin ne s'élève pas àl million. 

C'est que l'huile est mal faite, et qu'il faut l'épu- 
rer avant de la vendre en pays civilisé. Non que le 
goût de fruit, qu'elle conserve, soit intolérable : le pa- 
lais s'y accoutume gi bien que Ton finit par préférer 
cette huile naturelle aux huiles épurées de la Pro- 
vence. Mais lorsqu'on la goûte pour la première fois, 
on est désagréablement surpris, et tous les consom- 
mateurs n'ont pas assez de constance pour faire l'é- 
ducation de leur palais. Voilà pourquoi les détaillants 
d'Athènes font venir de l'huile d'Aix pour les voya- 
geurs et les étrangers. 

Si l'exportation du vin est si restreinte, c'est pour 
une raison analogue. La Grèce en vendrait trois fois 
plus si elle savait le préparer et le conserver sans ré- 
sine. Partout où l'on trouve une cave et un tonneau, 
le vin se conserve excellent, sans une goutte de 
poix. Le monastère de Mégaspiléon, qui a l'avantage 
d'être construit dans une cave, est un but de pèleri- 




108 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

nage pour les dévots hellènes, qui viennent adorer 
une grande tonne, pleine d'un vin qui n'est pas 
résiné. 

r 

Si les forêts ne rapportent rien à TEtat, si la Grèce, 
qui devrait exporter du bois, en importe, c'est pour 
deux raisons principales : 

1° L'impossibilité d'exploiter les forêts, faute de 
routes. 

Le budget des travaux public s'élève, dans les 
bonnes années, à 250,000 drachmes. Sur cette 
somme, 80,000 drachmes seulement sont affectées 
au service des ponts et chaussées. 

Pour l'entretien des routes 23,000 dr. 

Pour l'ouverture des routes nouvelles. 57,000 

Total partiel 80,000 dr. 

Grâce à cette munificence d'un gouvernement qui 
ne dépense que 45,000,000 drachmes pour l'armée, 
le royaume de Grèce est en possession de 30 lieues 
de routes carrossables, ou à peu près. 

D'Athènes au Pirée, route passable. . 2 lieues. 
D'Athènes à Eleusis, route passable. . à 
D'Eleusis à Thèbes, mauvaise route. . 9 
D'Athènes à Képhissia, route mé- 
diocre • 4 

De Calamaki à Loutraki, bonne route* . 2 

A reporter 21 lieues. 

1. Cette ronto a été construite par le Lloyd antrichien et à ses 
fraii. {NoU de la 2« édUUm.) 



AGRICULTURE, INDUSTRIE, COMMERCE. 109 

Report 21 lieues. 

De Calamaki à Corinthe, route mé- 
diocre 3 

De Nauplie à Argos, bonne route. . . 3 

De Navarin à Modon (route que je n'ai 

pas vue) 3 

Total 30 lieues. 

Trente lieues de route en sept tronçons, voilà 
tout ce que le gouvernement a fait pour le pays 
depuis 1832 jusqu'en 185A, dans un royaume où 
l'État est possesseur de plus de la moitié des terres, 
où les expropriations se font sans difficulté, où les 
paysans sont toujours disposés à vendre leurs ter- 
rains et même à prêter leurs bras pour les travaux 
d'utilité publique. Il n'y a point de route entre Athè- 
nes et Sparte, point de route entre Athènes et Corin- 
the, point de route entre la capitale du royaume et 
Patras, qui, grdce aux raisins, devient la capitale du 
commerce. A l'exception de la mauvaise route qui 
relie Athènes à Thèbes en passant par Eleusis, tous 
les chemins qui partent d'Athènes ne sont que des 
promenades pour les chevaux de la reine. On s'est 
amusé, il y a deux ans, à tracer une route longue 
de deux lieues et bordée de poivriers, qui conduit 
aux rochers déserts de Phalères, parce que la reine 
va se baigner à Phalères; mais le commerce inté* 
rieur, l'exploitation des forêts, la sécurité du pays, 
réclameront encore longtemps quatre ou cinq voies 
de première nécessité. 

Lorsqu'une roule ti^averse un ruisseau ou une ri^ 




110 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

vièrc, on construit un pont, mais quel pont! Le^ 
seuls qui soient praticables sont l'ouvrage des Turcs 
ou des Vénitiens ; encore sont-ils si mal entretenus 
que les voyageurs préfèrent passer à côté en pous- 
sant leurs chevaux dans la rivière. 

Le cimetière d'Athènes est séparé de la ville par 
rilissus. Le lit du fleuve est quelquefois humide en 
hiver : on a attendu jusqu'en 1853 pour jeter un 
pont d'une rive à l'autre. J'ai vu encore, avant que 
le pont fut construit, les enterrements passer en 
sautillant au milieu des flaques d'eau. 

Tant que l'on n'aura pas établi des voies de com- 
miînication, les forêts ne pourront être exploitées; 
tant qu'elles ne seront pas exploitées, elles ne seront 
pas gardées, et les bergers continueront à les dé- 
vaster. 

2'' C'est un axiome très-accrédité en Grèce que, 
nuire à l'État, c'estne nuire à personne. Les paysans 
n'ont pas plus de respect pour la propriété nationale 
que si elle appartenait aux Turcs. Ils ne croient 
faire ni une mauvaise action ni un mauvais calcul 
lorsqu'ils causent à l'État un dommage de mille 
drachmes qui leur rapporte un sou. C'est en vertu 
de ce principe que les bergers incendient réguliè- 
rement les bois taillis, pour être sûrs que leurs trou- 
peaux trouveront au printemps de jeunes pousses à 
brouter. Ces naïfs incendiaires ne se cachent pas 
pour faire de pareils coups : on trouve souvent, 
dans la campagne d'Athènes, de grandes taches noi- 
res qui couvrent une demi-lieue carrée, et l'on se 
dit : (c Ce n'est rien, c'est un berger qui a fait de 
l'herbe pour ses brebis. > 



AGRICULTURE, INDUSTRIE, COMMERCE. 111 

Les laboureurs s'amusent aussi de temps en temps 
à débarrasser le sol de tous les arbres dont il est 
encombré. Ceux-là ne détruisent point par intérêt, 
mais par hygiène. Ils sont convaincus que Tarbre 
est une créature malsaine, et que personne n'aurait 
plus la fièvre si le pays était une bonne fois nettoyé. 
Voilà pourquoi l'imprudent qui se permet de faire 
des plantations trouve quelquefois ses élèves coupés 
parle pied ou dépouillés de leur écorce. 

D'autres, enfin, détruisent par désœuvrement et 
pour le plaisir de détruire. Us sont d'avis que notre 
bien se compose du mal d'autrui. C'est la même idée 
qui préside à la conduite des singes, les plus spiri- 
tuels des animaux malfaisants. 

Lorsque j'allais à la chasse, je n'emmenais pas 
Patres avec moi, parce qu'il a la malheureuse habi- 
tude de mélanger la poudre avec le plomb pour 
les couler dans le fusil. Je prenais un autre domes- 
tique, grand chasseur, et qui a peut-être couru 
l'homme dans sa jeunesse. Je ne suis jamais sorti 
avec lui sans qu'il demandât la permission d'amasser 
des branches mortes pour mettre le feu à un buis- 
son. Il est aujourd'hui garde forestier. 

J'ai suivi un jour pendant trois ou quatre heures 
le lit de Saranda-Potami : c'est une rivière de La- 
conie. J'y ai vu peut-être mille platanes, tous énor- 
mes, tous vigoureux, et tous d'une rare beauté. Il 
n'y en avait pas un qu'on n'eût essayé de brûler par 
le pied. 

Voilà pourquoi, en 1849, il s'est importé en 
Grèce pour 1,092,690 drachmes de bois de cons* 
tniction. 



V 



112 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

Ces faits sont authentiques, ces chiffres o£Bciels : 
quelles conséquences en peut-on tirer? 

Le peuple grec est pauvre, mais le pays ne Test 
pas. Le pays, bien cultivé, produirait : pour la con- 
sommation, des céréales, des cotons, des fruits, des 
légumes, des bois ; pour Texportaiion, des raisins 
de Corinthe, des huiles, du vin, du tabac, de la ga- 
rance, de la vallonée * et de la soie. 

Le pays est mal cultivé faute de bras, faute de ca- 
pitaux et faute de routes. 

Les bras ne manqueraient pas , si le pays était 
sain, si la fièvre ne décimait pas les familles, si une 
loi d'exclusion ne repoussait pas les hétérochtones 
et les étrangers. 

Les capitaux ne manqueraient pas, si les affaires 
offraient quelque sécurité, si les prêteurs pouvaient 
compter ou sur la probité des emprunteurs, ou sur 
l'intégrité de la justice, ou sur la fermeté du pou- 
voir. 

Les routes ne manqueraient pas, si les revenus 
de rÉlat, qu'on gaspille pour entretenir une flotte 
et une armée, étaient employés à des travaux d'uti- 
lité publique. 

Le devoir d'un gouvernement est de procurer, 
par tous les moyens honnêtes, l'accroissement et le 
bien-être de la population, l'observation rigoureuse 
des lois et le meilleur emploi possible des revenus 
de l'État. 



1. La vallonée est la cupUle, le dé do gland do chêne valanède 
(querctu œgilops) : on remploie en teinture, comme la noix de galle, 
pour fixer les couleurs. 



AGRICULTURE, INDUSTRIE, COMMERCEc 113 

D'où je conclus que, sans autres ressources que 
son agriculture, la Grèce serait riche si le gouverne- 
ment faisait son devoir. 



IV 



Les jardins d'Athènes. — Le printemps à la ville. — Jardin de la 
reine. — Ce que coûte une pelouse. — Comment la reiûe ouvre 
son jardin au public. — Jardin botanique d'Athènes. — Ëcole 
d'agriculture de Tyrinthe. — Colonie agricole de M. de Roujoux, 
à Garvati. 

La Grèce manque du nécessaire : elle s'en console 
par le superflu. 

Depuis plusieurs années, on ne construit pas une 
maison dans Athènes sans y joindre un petit jar- 
din d'agrément. Les bourgeois les plus pauvres et 
les plus endettés se donnent le plaisir de cultiver 
quelques orangers et quelques fleurs. Jamais, dans 
leurs jardins, ils ne laissent une place pour la cul- 
ture des plantes potagères : ils se croiraient désho- 
norés s'ils surprenaient derrière leur maison un 
oignon furtif ou un chou dissimulé. La vanité est plus 
forte chez eux que l'intérêt et le besoin. 

Cependant un jardin coûte cher. Les arbustes se 
payent deux drachmes, l'un dans l'autre, chez les 
pépiniéristes grecs ou chez les Génois Bottaro. Si l'on 
veut avoir de la terre végétale, il faut l'acheter ; si 
Ton veut arroser les arbres (et les arbres veulent tous 
être arrosés), il faut acheter, pour deux cents drach- 
mes par an, une prise d'eau que la municipalité vous 
vend sans la garantir, car les paysans coupent les 

8 




114 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

aqueducs au bénéfice de leurs champs ; ou bien il 
faut payer deux drachmes cinquante lepla par jour 
à un Maltais qui tire l'eau des puits. 

Les arbres ont souvent besoin d'être renouvelés ; 
la chaleur les décime régulièrement tous les étés : 
on dirait qu'ils sont sujets aux fièvres comme les 
hommes. 

Le propriétaire doit cultiver son jardin lui-même, 
ou le faire cultiver par des journaliers, car il ne faut 
pas compter sur les domestiques de la maison. L'un 
dit : « Je suis valet de chambre, et non pas jardi- 
nier; » l'autre : « Vous m'avez pris pour nettoyer 
vos chibouks et non pas vos allées »; un autre ne se 
plaint pas, mais saccage si habilement tout ce qu'il 
touche, qu'on lui défend bientôt de toucher à rien. 

Mais la possession d'un jardin est un plaisir qui 
console de bien des ennuis. Depuis le commencement 
de janvier jusqu'au milieu de mai, heureux qui peut 
vivre dans son jardin I Si l'on a pris soin d'élever 
contre le vent du nord une barrière de grands cy- 
près, on peut, neuf jours sur dix, se promener à 
l'abri du froid. Les citronniers ouvrent, dès les pre- 
miers jours de l'année, leurs gros boutons d'un blanc 
violacé; les poivriers, semblables à des saules pleu- 
reurs qui ne perdraient pas leurs feuilles, laissent 
pleuvoir au hasard leurs longues branches ; les pins, 
les arbousiers, les lentisques et vingt autres espèces 
d'arbres résineux ofir eut aux yeux une verdure douce 
et sérieuse dont on ne se fatigue jamais. Les ficoïdes 
forment çà et là de gros tapis verts; les cactus trapus, 
accroupis dans les coins ou rangés en haies, amon- 
cellent confusément leurs raquettes épineuses. Les 



AGRICULTURE, INDUSTRIE, COMMERCE. 115 

haies de romarin fleurissent tout Thiver, et attirent 
par leur âcrc parfum les artistes ailés qui travaillent 
sur THymette. Les narcisses se montrent en février, 
les anémones et les asphodèles en mars : à la fin 
d'avril, tout est fleur. C'est le temps où les mélias se 
parent de grappes violettes; les orangers frileux s'é- 
panouissent sans crainte; la vigne joue avec les 
amandiers; les jasmins et les passiflores courent en- 
semble le long des murs, la clématite allonge ses 
grands bras autour de la tonnelle, et les rosiers 
grimpants s'amusent à barbouiller de rouge les 
vieilles palissades. 

Nous avions dans notre jardin trois carrés incultes 
où l'on avait jeté une fois pour toutes quelques poi- 
gnées de graines de toute espèce. Tout fleurissait en 
avril : pavots, camomille, sainfoin, fumcterre, coque- 
licot. Pendant un mois entier, les fleurs, les abeilles, 
les papillons, les lézards, les scarabées, les oiseaux 
qui cachaient leur nid dans les hautes herbes, se mê- 
laient, s'agitaient, se culbutaient; et sous eux la terre 
inerte semblait s'animer d'une vie confuse. Au-des- 
sus de ce mélange bourdonnant planait une bonne 
grosse odeur de miel dont le cœur était tout réjoui. 

N'y pensons plus. Aussi bien tout ce luxe se fanait 
le 1" juin pour laisser venir les myrtes et les lauriers- 
roses, qui se retiraient en juillet devant la poussière 
et les sauterelles. 

La reine a, sans comparaison, le plus beau jardin 
duroyaume. On y dépense, bon an mal an, cinquante 
mille drachmes, un vingtième de la liste civile. S'il 
y a quelque chose à envier dans la petite royauté de 
Grèce, c'est la possession de ce grand jardin^ Je dis 




116 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

grand par retendue, et non par le plan : c'est un 
jardin anglais, plein d'allées tournantes, sans une 
avenue de grands arbres. Un jardinier du temps de 
Louis XIV en serait scandalisé et s'écrierait que la 
majesté royale se compromet dans des allées de cette 
sorte. N'en déplaise au bon le Nôtre, le jardin de la 
reine est une jolie chose, et M. Bareaud, quiracréé, 
un habile homme. 

Sans doute il eût peut-être été mieux de laisser le 
terrair comme il était, nu, inculte, brûlé et hérissé 
çà et là ir^ quelques plantes sauvages. Théophile Gau- 
tier s'indignait qu'on eût semé des verdures dans un 
endroit si pittoresque, et gâté de si beaux rochers. 
Mais la reine voulait amasser autour d'elle des om- 
brages, des parfums, des couleurs, des chants d'oi- 
seaux : on lui a donné ce qu'elle demandait. 

Ceux qui ont passé trois mois d'été en Grèce savent 
que le bien le plus précieux et le plus digne d'être 
recherché, c'est l'ombre. On trouve dans le jardin 
royal des massifs où le soleil ne pénétrera jamais. La 
salle à manger du roi est une chambre à ciel ouvert 
entourée de galeries couvertes : les murs et les 
voûtes sont en rosiers grimpants, serrés, entre- 
lacés, nattés ensemble comme le travail d'un van- 
nier. 

Par un de ces bonheurs qui n'arrivent qu'aux heu- 
reux, la reine a trouvé, en défrichant son jardin, les 
restes d'une villa romaine : quelque chose comme 
208 mètres carrés de mosaïques. On a réparé une 
partie de ce précieux travail, on a détruit le reste, et 
la reine est en possession d'une immense galerie et 
de cinq ou six cabinets délicieux dont le pavé est 



AGRICULTURE, INDUSTRIE, COMMERCE. 117 

fourni par les Romains, Tameublement par les ca- 
mélias, les murailles par les passiflores. 

Le plus grand charme de ce jardin, pour les voya- 
geurs qui viennent de France, c'est qu'on y voit fleu- 
rir en pleine terre des plantes que nous élevons auprès 
d'un poêle. Les orangers du Luxembourg et des Tui- 
leries ressemblent toujours un peu aux arbres frisés 
qu'on donne aux enfants pour leurs étrennes , avec 
six moutons et six bergers. La reine a un petit bois 
d'orangers qui sont des arbres et non des joujoux. 
Elle a des palmiers plus grands que ceux du jardin 
des Plantes, qui poussent au milieu d'une pelouse 
verte. Ce qui coûte le plus cher, c'est la pelouse, ce 
ne sont pas les palmiers. On ne saura jamais ce qu'il 
faut de soins, de travaux et d'eau fraîche pour entre- 
tenir un gazon dans Athènes au mois de juillet. C'est 
un luxe vraiment royal. Pour arroser ces herbages, 
la reine a confisqué un certain nombre d'aqueducs 
qui s'en allaient toutbourgeoii^ment porter leur eau 
à la ville et donner à boire aux citoyens. Sa Majesté 
les a pris à son service. Les Athéniens s'en trouvent 
mal, mais le gazon s'en trouve bien. 

Les ruines du temple de Jupiter Olympien s'élèvent 
dans la plaine, un peu plus bas que le jardin. Adrien 
ne se doutait guère qu'il construisait ce temple gi- 
gantesque pour embellir un jardin anglais et amuser 
les yeux d'une princesse d'Oldenbourg. 

La reine aime son jardin tel qu'il est; mais elle 
l'aimerait mieux si les arbres étaient plus grands. 
Elle aspire à une haute futaie ; elle ne l'aura point, 
et elle ne s'en consolera jamais. La terre végétale est 
trop rare, les racines des arbres ne sont pas assez 




118 Lk GRÈCE CONTEMPORAINE. 

profondes, les vents qui soufflent sur TAttique sont 
trop violents; j'ai vu des cyprès do cent ans culbutés 
en une seconde par le vent du nord. La reine ne se 
tient pas pour battue : elle force ses jardiniers d'é- 
brancher tous les arbres pour les faire monter plus 
haut. Après chaque orage, les ouvriers trouvent deux 
ou trois cents arbres les racines en l'air : et on les 
replante comme on peut, et on les taille de plus 
belle, 

. Le jardin de la reine est public : il est assez juste 
que ceux qui en font les frais aient le droit de s'y 
promener. Seulement, comme la reine s'y promène 
aussi, et qu'elle n'aime pas à rencontrer ses sujets 
face à face, le public n'est admis que depuis le mo- 
ment où Leurs Majestés sortent à cheval jusqu'à la nuit 
tombante. En été, la reine sort quelquefois à sept 
heures et demie du soir ; les promeneurs ont le temps 
d'entrer et de sortir. Si par aventure la reine ne sort 
pas avant la nuit, le jardin reste fermé tout le jour. 
Les soldats qui gardentles portes se montrent accom- 
modants pour leurs compatriotes et leur permettent 
souvent d'entrer avant l'heure prescrite. En revanche, 
il leur arrive de croiser la baïonnette sur un ambas- 
sadeur, à l'heure où tout le monde peut entrer. Le 
règlement est si bien conçu et si spirituellement exé- 
cuté que le jardin n'a rien à craindre de la foule et 
qu'on ne s'étouffera jamais dans ses allées. 

Athènes possède un jardin botanique, ou plutôt un 
établissement de jardinier pépiniériste régi par l'État. 
On y trouve les mêmes plantes que chez les marchands 
et au même prix. 

Capo d'Istria a fondé à Tyrinthe une école d'agri- 



AGRICULTURE, INDUSTRIE, COMMERCE. H9 

culture dont on espérait beaucoup dans le temps où 
l'on croyait encore au peuple grec. J'ai visité, avec 
Garcier et Curzon, ce spectre d'école. Le sous-direc- 
teur était un jeune émigré italien, d'une grande 
famille de Florence. Il avait toujours eu la passion de 
ragriculture,commetoutelajeunenoblesscitalienne, 
qui, faute d'avoir une patrie à adorer, se console en 
aimant la terre natale. Dans son exil, il était heureux 
d'avoir trouvé une occupation honorable et conforme 
à ses goûts; mais il désespérait de son école, de l'a-» 
griculture grecque et de l'avenir du pays. 

€ Croiriez-vous, nous disait-il dans cette belle lan- 
gue aspirée qu'on parle à Florence, croiriez-vous que 
cette école, la seule de ce genre qui soit en Grèce, ne 
compte que sept élèves? Cependant le prix de la pen- 
sion n'est pas trop élevé : 25 drachmes par mois ! 
Nous avons, comme vous le voyez, un bâtiment vaste 
et commode ; Capo d'Istria a donné àl'école des terres 
immenses; la France nous a envoyé deux beaux mo- 
dèles d'instruments d'agriculture. Eh bien, la mai- 
son est déserte, les instruments se rouillent, nos terres 
sont incultes : il nous est presque aussi difficile de 
trouver des ouvriers que d'attirer des élèves. Nous 
sommes réduits à faire travailler les femmes; encore 
ne nous en vient-il pas assez. » 

Nous étions arrêtés au milieu du jardin, auprès du 
laurier-rose que Capo d'Istria planta autrefois de ses 
propres mains : « Voilà, nous dit l'Italien, la seule 
chose qui ait prospéré. » Deux dès sept élèves de 
l'école vinrent nous apporter des bouquets de roses, 
c Pensez-vous, demandai-je à leur professeur, que 
ces jeunes gens profiteront un jour de vos leçons? 




120 LA GRÈGE GONTEMPORAINE. 

Les Grecs coraprennent-ils Ce que vous leur ensei- 
gnez? — Ils comprennent assez, répondit-il; vous 
devez savoir que ce n'est pas l'esprit qui leur manque. 
Mais, lorsqu'ils ont bien compris, ils courent expli- 
quer aux autres ce qu'ils viennent d'apprendre : il 
ne leur vient jamais à l'esprit de l'appliquer. Vous 
voyez ce petit carré de lin? Il a fait l'admiration de 
tous les habitants d'Argos et de Nauplie. Ils me de- 
mandaient : « A quoi bon ces petites fleurs bleues? j 
Je leur expliquais comment la tige du lin s'arrache, 
se rouit, se brise; comment cette plante à fleurs 
bleues peut fournir un fil plus fin, plus doux et 
plus solide que tout ce qu'ils fabriquent avec leurs 
cotons. Ils s'écriaient : « Ah! vraiment? voilà qui est 
« singulier ! on voit tous les jours du nouveau ; je 
« raconterai cela à mon grand-père : il sera bien 
« étonné. » Pas un ne s'est avisé de me demander 
de la graine. > 

J'ai su depuis que notre pauvre Florentin avait été 
destitué. Il portait ombrage à une grande puissance 
de l'Allemagne. 

Un Français, M. deRoujoux, consul des Cyclades, a 
fondé une colonie agricole à trois Ueues d'Athènes, 
entre l'Hymette et le Pentélique. Le village s'appelle 
Carvati ; il est bien bâti, bien fermé, bien aménagé et 
peuplé de plus de deux cents individus. Le domaine 
se compose de 7500 hectares, dont un tiers en bonnes 
terres. L'eau qui découle des deux montagnes entre- 
tient en toute saison une fraîcheur suffisante. Le 
fondateur de la colonie, M. de Roujoux, était non-seu- 
lement très-capable, mais encore très-habile. Il avait 
un patrimoine assez considérable et un assez beau 



AGRICULTURE, INDUSTRIE, COMMERCE. 121 

traitement pour pouvoir avancer des fonds à ses 
paysans et acheter les instruments de culture les plus 
parfaits. Sa position officielle et les relations de fa- 
mille lui assuraient beaucoup de crédit et même un 
peu de pouvoir. Grâce à toutes ces conditions de 
succès, Carvati devait prospérer. On attendait beau- 
coup de Carvati ; on montrait Carvati aux étrangers ; 
les hommes spéciaux qui avaient vu Carvati en di- 
saient des merveilles et le citaient dans leurs livres. 
M. de Roujoux est mort pendant mon séjour en Grèce, 
insolvable et ruiné, dit-on, par Carvati. 

J*ai cru devoir ajouter ce correctif à ce que j'ai dit 
sur la fertilité du sol de la Grèce. Je pense encore, 
malgré l'exemple de M. de Roujoux, que les étran- 
gers aussi bien que les indigènes peuvent s'y enrichir 
par l'agriculture; mais je ne réponds de rien, et je 
sais que dans les entreprises les plus sûres il n'est 
pas difficile de se ruiner. 



Les bêtes. — Le cheval, animal déraisonnable. — Un accident de 
voyage. — Un cavalier en robe de chambre. — Deux prudents 
diplomates. — L'âne et Ajax. — Les bôlcs à laine. — L'agneau 
à la Pallicare. — La chasse. — Inutilité du port d'armes. — 
Tolérance des propriétaires. — Les oiseaux de proie. — La tortue. 
— Y^es animaux qu'on ne nomme pas. 

J'ai vu plus d'une fois, le dimanche, à /a musique, 
certains petits chevaux qui semblaient détachés delà 
frise du Parthénon. Ces animaux à la courte enco- 
lure, au corps ramassé, à la tête énorme, sont les 




V22 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

arriére-neveux de Bucéphalc. Ils viennent de Macé- 
doine ou de Thcssalie. 

Leurs premiers maîtres les ont dressés par acquit 
de conscience. Lorsqu'on les a vus résignés, ou à peu 
près, à porter une selle et un homme, on leur a dit 
qu'ils pouvaient faire leur chemin dans le monde, et 
on les a dirigés sur la Grèce. La Turquie est en pos- 
session de fournir des chevaux au peuple hellène. Les 
officiers de cavalerie vont en remonte àSmyrne ou à 
Beyrouth; les maquignons et les agoyates vont sim- 
plement à Salonique. Ce qui s'élève do chevaux dans 
le royaume ne mérite pas d'être compté. 

Les Turcs, comme on sait, aiment à faire briller 
leurs montures ; les Grecs renchérissent sur cette 
passion : ils n'estiment que les chevaux semblables à 
la foudre, qui galopent sans toucher la terre, et dont 
la course ressemble à un feu d'artifice. Tous les Grecs 
appartiennent à la grande école de la fantaisie. On 
voit quelquefois à la promenade un cavalier sauter 
hors de la route, se jeter à corps perdu dans la cam- 
pagne, disparaître dans un nuage de poussière, et 
ramener, au bout de dix minutes, un animal fumant 
et couvert d'écume. Tout le temps que dure cet 
exploit, tous les promeneurs dont la route est peuplée 
tirent désespérément sur la bouche de leurs chevaux 
pour les empêcher de partir au galop. La plus belle 
qualité de ces agréables animaux est l'émulation, 
mère des grandes choses. Leur défaut principal est 
de n'avoir pas de bouche et de ne sentir le mors non 
plus que les chevaux de bois. 

Les modestes chevaux des agoyates sont capables 
de s'emporter tout comme les chevaux du grand 



AGRICULTURE, INDUSTRIE, COMMERCE. 123 

monde. Ce n'est pas au quarantième jour du voyage 
que les idées de galop leur viennent en tête ; mais, au 
moment du départ, le grand air, la vue des champs, 
l'influence du printemps, tout les enivre, et il n'est 
pas toujours prudent de leur laisser la bride sur le 
cou. Pour peu que vous soyez trois ou quatre com- 
pagnons de voyage et que vos chevaux s'avisent de 
lutter de vitesse, vous êtes engagés dans un steeple- 
chose assez périlleux. 

Le second jour de mon voyage en Morée, nous che- 
minions paisiblement vers l'isthme de Corintheet le 
village de Calamaki. Nous venions de traverser les 
roches Scironienncs, et je pensais, pour ma part, que 
si mon cheval était aussi fatigué que moi, il se cou- 
cherait de bonne heure. Au passage d'un petit ruis- 
seau, Curzon descendit pour boire, et continua la 
route à pied. Son cheval, livré à lui-même, prit les 
devants. J'étais en tête de la caravane, je le vis passer 
devant moi sans y prendre garde. Mais un vieil 
agoyate se mit dans l'esprit de le rejoindre. Le cheval 
prit le trot. L'agoyate trotta de son côté : le cheval 
prit le galop ; je riais de voir comme les animaux à 
quatre pieds sont mieux organisés pour la course 
que les bipèdes. Mais mon cheval, envoyant courir 
son camarade, faisait aussi ses réflexions. Il se di- 
sait en lui-même : « Voilà un animal bien vani- 
teux; parce qu'il n'a pas de cavalier sur le dos, il 
s'imagine qu'il va nous laisser en arrière. Nous ver- 
rons bien I » 

Et de partir au galop. 

Je serrai la bride, je serrai les genoux, je serrai 
lûut ce que je pus ; je rassemblai tous mes souvenirs 




m LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

du manège Leblanc. Bon gré mal gré, il fallut partir 
et lutter de vitesse. 

Cependant le cheval de bagage, susceptible comme 
tous les gens de petit métier, s'indignait dans son 
âme paysanne contre messieurs de la selle, qui af- 
fectaient de galoper devant lui. « Parce qu'on a 
quelques matelas sur le dos , et quelques cartons et 
quelques assiettes, vous pensez qu'on n'est qu'un 
âne! mais attendez; je vous montrerai si j'étais fait 
pour porter le bât. » Au premier bond, nos assiettes 
furent à terre : dix belles assiettes toutes neuves ! il 
n'en resta que des miettes. Au second, nos matelas 
s'implantèrent sur un buisson de lentisques. Au 
troisième, l'animal était loin. Son collègue, qui 
portait Lcftéri, rappelé au sentiment du devoir par 
la présence de son maître, et saisi d'horreur à l'as- 
pect des ruines que l'ambition sème sur son pas- 
sage, s'arrêta net et refusa de mettre un pied devant 
l'autre. Quant au cheval de Garnier, il courait depuis 
longtemps derrière le mien. 

Par malheur, nous étions en plaine, et dans une 
plaine inculte : pas un rocher pour arrêter les che- 
vaux; pas une terre labourée pour les fatiguer. Je 
dois dire, pour être juste, que le cheval de CurzoOj 
qui nous menait tous, suivait à peu près le droit 
chemin, et qu'il nous dirigeait sur Calamaki ; mais> 
nous aurions voulu arriver moins vite. 

Au bout d'une énorme minute, mon cheval arriva, 
toujours second, sur le sable de la mer. J'avais 
bonne envie de le pousser à l'eau pour le rafraîchir; 
mais j'eus beau tirer à gauche, son concurrent pre- 
nait à droite, il suivit à droite. Un peu plus loin je 



ACRICULTORE, INDUSTRIE, COMMERCE. 125 

découvris à ma portée un rocher d'une assez belle 
venue. Je songeai à casser la tête de mon cheval, 
mais je me retins en pensant à la mienne. Une se- 
conde minute s'écoula : je croyais courir depuis une 
heure. Derrière moi j'entendais le galop d'un cheval 
et le bruit d'une chose qui traîne. Je songeais avec 
horreur que c'était peut-être mon ami Garnier, et 
j'essayais d'arracher mon pied gauche de l'étrier : 
rétrier était pris entre ma guêtre et mon soulier. 

Nous avions quitté la grève, et nous courions en 
pays plat sur une étroite presqu'île. Je pensais en 
moi-même que les chevaux du champ de Mars font 
du chemin les jours de courses. Il me revenait aussi 
certains vers du récit de Zampa, et son terrible re- 
frain bourdonnait à mon oreille. La presqu'île allait 
finir, je retrouvais la mer, et cette fois la rive sem- 
blait escarpée. Le cheval de Curzon s'arrêta, je res- 
pirai; mais en entendant le galop du mien, il repar- 
tit de plus belle. J'étais haletant; ma main était 
coupée comme si j'avais fait de l'herbe pendant huit 
jours; mes oreilles entendaient le son des cloches, 
mes yeux se troublaient : je fis un effort désespéré 
pour dégager mon pied, et je sautai à terre, la tête 
la première. 

Je restai quelques instants étourdi : il me semblait 
que j'avais une grande foule autour de moi, qu'on 
faisait de la musique et qu'on m'offrait des glaces. 
J'entendis réciter cinq ou six madrigaux que je me 
promis de retenir. Lorsque j'ouvris les yeux et que 
je me reconnus, j'étais seul, étendu sur le dos, à cin- 
quante pas de mon chapeau. J'aperçus un grand oi- 
seau noir sur un arbre : c'était mon manteau, que je 



\^ 



m LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

croyais avoir attaché solidement au pommeau de ma 
selle* Je m'orientai comme je pus, le soleil aidant, 
et je marchai, chancelant un peu, du côté où de- 
vaient être nos gens. Je n'avais pas fait vingt pas 
que je vis accourir Leftéri, qui me demanda des 
nouvelles de ses chevaux. Je répondis qu'ils n'a- 
vaient pas la rate malade, et qu'ils couraient au-de- 
vant de Calamaki. Le pauvre garçon galopa à leur 
poursuite. Après lui arriva Garnier, sain et sauf. Son 
cheval, mis en demeure d'opter entre un succès d'a- 
mour-propre et un fossé de dix pieds, avait pris le 
bon parti. Curzon demandait à tous les buissons ses 
papiers et ses dessins perdus, et les agoyates s'accu- 
saient l'un l'autre d'avoir causé tout le mal. 

En arrivant à Calamaki, nous trouvâmes Leftéri 
au milieu de ses chevaux : les aimables bétes étaient 
arrivées, toujours au galop, jusqu'aux premières 
maisons du village, où l'on avait pu les arrêter fort 
heureusement, car, du train dont elles allaient, elles 
auraient pu faire le tour de la Morée et revenir à leur 
écurie. 

Les Grecs appellent le cheval Alogon^ c'est-à-dire 
animal par excellence. Alogon veut dire aussi dérai- 
sonnable, et cette traduction ne me déplaît pas. 
« Pierre, va seller mon déraisonnable 1 Attelle les dé- 
raisonnables, Nicolas 1 i^ 

Dans le temps où M. Piscatory habitait son petit 
palais de Patissia, un jeune diplomate français, à qui 
il donnait l'hospitalité, descendit un matin dans la 
cour, aperçut un déraisonnable qui semblait très- 
raisonnable^ et l'enfourcha par pure curiosité, sans 
songer qu'il n'était pas en habit de cheval. Le dérai- 



AGRICULTURE, INDUSTRIE, COMMERCE. 127 

sonnable partit comme une flèche et emporta jusque 
dans Athènes un cavalier en robe de chambre et en 
pantoufles. 

L'an dernier, le secrétaire et l'attaché d'une autre 
légation prirent au manège deux déraisonnables 
dont on leur garantit l'innocence. A cent pas de la 
ville, les deux jeunes gens crurent prudent de des- 
cendre de cheval; ils eurent le courage de traverser 
Athènes à pied, menant leurs montures par la bride, 
A cheval déraisonnable cavalier trop raisonnable. 

Les déraisonnables se nourrissent d'orge sèche 
pendant onze mois de l'année, et d'orge verte pen- 
dant un mois. L'orge sèche les échauffe abomina- 
blement. Au mois d'avril on les lâche dans un champ 
d'orge pour vingt ou vingt-cinq jours; ils en sortent 
maigres et purgés. 

Les puissances qui occuperont militairement la 
Grèce feront sagement de n'y transporter que de 
l'infanterie : nos chevaux ne s'accoutumeraient pas 
à ce régime, et nos soldats ne se feraient point aux 
chevaux du pays. 

Les pâturages de la Béotie et de la Locride ne 
restent verts que deux ou trois mois. On n'y récolte 
pas de foin; et quand même on en récolterait, on 
n'aurait aucun moyen de le transporter. 

L'âne est moins dégradé en Orient que chez nous. 
Les poètes en ont parlé comme d'un animal fou- 
gueux. Homère compare Ajax à un âne, sans songer 
à l'humilier. Les ânes d'aujourd'hui ne sont pas des 
Ajax, mais de braves petites bêtes qui ont le pied 
sûr, qui galopent au besoin, et qui font dix lieues 
par jour lorsqu'il leur plaît. 




128 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

Les bœufs, qui sont si beaux et si nombreux en 
Italie, sont rares et maigres dans la Grèce. Athènes 
ne possède que cinq ou six vaches. On n'y boit 
d'autre lait que le lait de brebis ; on n'y mange que 
leur beurre, qui est blanc, léger et assez agréable, 
malgré un arrière-goût de suif. 

Les brebis sont une des grandes richesses du pays. 
On compte plus de quatre millions de bêtes à laine 
dans le royaume*. Elles trouvent partout à se nour- 
rir; elles broutent les asphodèles et au besoin les 
chardons! On ne fait pas de moutons. La brebis n'a 
d'autre emploi que de fournir du lait et des agneaux. 
Le lait est transformé en fromage frais ; le fromage 
frais change de nom le lendemain et s'appelle min- 
siihra : c'est un régal délicieux. Le minsithra se 
sale dans des cuves; le fromage salé se renfenne 
dans des outres et s'expédie ainsi à toutes les villes 
du royaume. Devant chaque baccal ou boutique d'é- 
picier, on voit une outre éventrée, pleine d'une sub- 
stance blanchâtre et grumeleuse que le marchand 
puise avec ses mains : c'est du fromage de brebis. 

Les agneaux sont tous destinés à la Pàque. Le 
jour de cette grande fête, que les Grecs appellent par 
excellence la lambri^ la brillante, il n'est pas une 
famille dans le royaume qui ne mange un agneau. 
Le vendredi saint, la ville d'Athènes est envahie par 
une cinquantaine de grands Yalaques vêtus de hail- 



1. Ce nombre s'est accni d'un quart dans le courant de Tan- 
née 1856. Ce n'est pas que les brebis aient fait double portée; 
mais les héros de la Thessalie n'ont pas voulu rentrer sans butio. 
Ils sont partis soldats, ils sont revenus bergers. 

(Note de la 2« édition.'} 



AGRICULTURE, INDUSTRIE, COMMERCE. 129 

Ions des plus pittoresques, escortés de deux cents 
gros chiens frisés, et suivis de dix mille agneaux 
bêlants. Tout ce monde, bêtes et gens, s'installe sur 
les places de la ville ou dans les champs incultes du 
voisinage. Les citoyens sont régalés pendant deux 
mois d'un vaste concert de bêlements. Le samedi, 
tous les hommes qu'on rencontre dans la rue por- 
tent, comme le bon pasteur, un agneau sur les épau- 
les. Chaque père de famille, rentré chez lui, égorge 
la bête au milieu de ses fils et de ses filles, la vide le 
plus promptement qu'il peut, l'assaisonne d'herbes 
aromatiques et lui passe un bâton au travers du 
coi-ps. On réserve soigneusement la fressure pour la 
poêle. Le rôti embroché est exposé dans la cour ou 
devant la porte à un grand feu clair de fagots. Lors- 
qu'il est cuit à point, on le laisse refroidir (les Grecs 
ne tiennent pas à manger chaud), et l'on attend, pour 
se remplir le ventre, que le Christ soit ressuscité. 

Les sept dixièmes des sujets du roi Othon ne man* 
gent de la viande que ce jour-là. 

Les brigands qui achètent les agneaux sans les 
payer, se régalent assez souvent du rôti que je viens 
de décrire et dont l'invention leur appartient, dit-on. 
Un agneau rôti tout entier s'appelle un agneau à la 
Pallicare. 

Les étrangers qui ont contracté l'habitude de man- 
ger de la viande tousles jours, mangent de l'agneau 
pendant une grande partie de l'année. L'agneau 
bouilli, Tagneau rôti, le ragoût d'agneau, l'agneau 
en friture, la soupe à l'agneau, forment le fond de 
la nourriture des voyageurs. Pour varier un peu ce 
légirae, on peut manger du poulet bouilli ou rôti ; 






130 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

mais les poulets sont petits, durs, osseux, et secs 
comme un jour d'été : mieux vaut encore Tagneau, 
qui du moins est tendre. 

Les côtes de la Grèce sont Irès-poissonncuses, ce- 
pendant le poisson est cher dans Athènes. Les marins 
aiment mieux courir de port en port et faire la ca- 
ravane que s'arrêter dans une crique à tendre des 
filets. 

La chasse, en revanche, est un plaisir dont les 
Grecs sont très-friands. Elle est pour eux sinon l'i- 
mage de la guerre, du moins celle du brigandage. 

Le gouvernement impose aux chasseurs l'obligation 
de prendre un port d'armes qui coûte une drachme 
(90 centimes) pour trois mois. Mais le chasseur se 
dit : « A quoi bon une permission lorsqu'on a un 
fusil? Le meilleur port d'armes est une bonne arme. 
Si le gendarme me demande mon fusil, je lui ré- 
pondrai, comme un Spartiate d'autrefois : « Viens le 
prendre. » Les ports d'armes n'enrichiront jamais 
le trésor. 

Le gibier n'enrichira jamais le chasseur. Il faut 
aller loin pour tuer un lièvre ou une bécasse. Les 
chasseurs d'Athènes se font transporter en voiture à 
cinq ou six lieues de la ville, s'ils ne veulent pas re- 
venir bredouilles. Les lièvres sont assez communs à 
Marathon, les perdrix rouges à Égine ; les bécasses ne 
sont pas rares dans les ravins qui environnent Kc- 
phissia. Le meilleur temps pour la chasse est le vent 
du nord : la neige qui couvre les montagnes chasse 
le gibier jusque dans la plaine; mais le vent dn 
nord ne souffle pas tous les jours. 

Le passage des canards fournit de belles occasions 



AGRICCLTUBE, INDUSTRIE, COMMERCE. 131 

aux voisins du lac Copaïs. J'ai vu arriver au marché 
d'Athènes des charretées d'oiseaux aquatiques. Le 
passage des cailles nourrit le Magne pendant un mois. 
Les pauvres bêtes sont si lourdes en arrivant qu'on 
les tue à coups de bâton. 

Le passage des tourterelles amuse le cliasseur au 
printemps et à l'automne. On les tire au vol dans les 
orges, au posé sur les figuiers. L'arrivée des grives 
m'a souvent fait courir les champs au mois de mars 
et d'avril. C'est une guerre d'embuscades où le gibier 
et l'homme se cachent à qui mieux mieux derrière 
les oliviers. L'avantage ne reste pas toujours à 
l'homme. 

Les paysans sont pour le chasseur d'une tolérance 
fabuleuse et qui scandaliserait les habitants de la 
Normandie. Vous pataugez dans les orges, vous en- 
jambez les murs d'enclos au risque de les dégrader, 
vous les culbutez même, si bon vous semble, car ils 
sontconstruits en briques crues ; le propriétaire vous 
voitetneditrien. Il pense qu'un hommequi prend des 
libertés pareilles est sans doute un seigneur puissant 
à qui il ne faut point se frotter. Je connais un Fran- 
çais qui allait tirer le pistolet trois fois par semaine 
dans laporte d'un clos situéà cinquantepas d'Athènes. 
Le propriétaire n'a jamais murmuré. 

Les seuls ennemis que les chasseurs aient à redou- 
ter sont les gros chiens de bergers. Ces monstres 
frises se précipitent en nombre sur tout Européen 
qui passe ; leurs maîtres, au lieu de les retenir, s'a- 
musent souvent à les exciter. On ne s'en débarrasse 
qu'à coups de pierres. Les chiens de la ville, qui de- 
vraient se piquer d'urbanité, n'ont pas plus d'égards 



I 



132 hk GRECE CONTEMPORAINE. 

pour les passants dès qu'il fait nuit, et les élégants 
qui sortent d'une soirée font sagement de glisser 
quelques pierres dans les poches de leur habit. Ces 
animaux n'ont aucun respect pour le bâton. Si vous 
les menaciez d'un coup de canne, vous seriez mordu 
pour le moins. Mais les pierres leur inspirent une 
terreur superstitieuse. 

Le gibier qu'on mange en Grèce est excellent : les 
lièvres, les bécassines, les grives ont un fumet déli- 
cieux. La perdrix rouge, la seule qu'on ait occasion 
de tuer, est à peine mangeable. Sa chair est dure, 
cotonneuse et insipide. On lui adresse les mêmes re- 
proches en Algérie et dans presque tous les pays 
chauds. Si elle pouvait répondre, elle dirait : « Alors, 
pourquoi me tuez-vous? » 

On trouverait dans la Morée, en cherchant bien, 
quelques renards et même quelques chacals. On ren- 
contre, sans les chercher, des aigles et des vautours 
magnifiques. L'Hymette, le Pentélique et toutes les 
montagnes du royaume en sont peuplées. J'ai vu 
des vols de plus de cinquante aigles se rassembler 
au-dessus de notre jardin pour marcher ensemble 
à la conquête d'une charogne. J'ai rencontré des 
vautours qui prenaient paisiblement leur repas sur 
le corps d'un âne ou d'une brebis, et j'ai rapporté 
quelques grandes plumes cueillies sur le vautour 
lui-même. 

La chouette habite toujours la ville de Minerve ; 
mais elle n'y règne plus. L'Acropole est habitée en 
été par une charmante espèce d'épervier qu'on ap- 
pelle lacrécerellette. Ce petit oiseau de proie ne pour- 
suitpas d'autre gibier que les sauterelles. Cependant 



AGRICrjLTURE, INDUSTRIE, COMMERCE. 133 

il ne manque pas de courage. Lorsqu'il arrive, au 
mois d'avril, il commence par délivrer T Acropole de 
touslescorbcaux dont elle est infestée. Lorsqu'ilpart, 
en octobre, les corbeaux reviennent triomphalement 
prendre possession du champ de bataille, et salissent 
en signe de joie le marbre de tous les monuments. 

On sait que la tortue est commune en Grèce, dans 
les champs et dans les ruisseaux. Ce qu'on ignore, 
c'est que la tortue terrestre, aussi bien que la tortue 
aquatique, inspire une grande répugnance au peuple 
grec. Nous avons voulu contraindre notre cuisinier à 
nous faire une soupe à la tortue; son préjugé a été 
plus fort que notre autorité . 

f Je ne veux pas, disait-il, cuisiner cette bête-là. 

— Mais pourquoi? 

~ Parce que c'est de la vermine. 

— Que t'importe? tu n'en mangeras pas. 

— Ni vous non plus. Je ne veux pas qu'il soit dit 
que j'ai fait cuire de la vermine. » 

De tous les animaux que l'on rencontre dans le 
pays, les plus communs sans contredit sont les ani- 
maux portatifs que Mahomet nous recommande de 
laisser brouter en paix sur notre corps. Les Grecs, 
ces grands chasseurs, négligent un peu trop de leur 
donner la chasse. 



13) LA^ GRÈCE CONTEHPORÂISQ. 



VI 



les mines et les carriôres. — Le Pentéliqae et Paros. — Charbon 
de terre à Marcopoulo et à Koumi. — Plomb argentifère de Zea. 

— Marbre de Garysto. — Êmeri de Naxos. — La propriété de 
toutes les mines et carrières, à Texception de deux, est en litige. 

— Incurie et impuissance du gouvernement 



Si la Grèce avait un gouvernement, les mines et 
les carrières suffiraient presque à Tenrichir. 

Le marbre y est si commun que les montagnes 
en sont faites. Le mont Pentélique contient encore 
TétofFe de plusieurs Parthénons, et les carrières de 
Paros ne sont pas épuisées pour avoir enlanté un 
Olympe. 

Les marbres du Pentélique et de Paros sont encore 
aujourd'hui les plus beaux marbres du monde. Le 
premier est serré, fin et brillant; le second est d'une 
transparence limpide : ses larges paillettes, sa cou- 
leur chaude et vivifiante, donnent aux statues comme 
une apparence de chair. 

Pour exploiter les carrières du Pentélique, il ne 
faut que des ouvriers et des voitures. Le chemin est 
le ut tracé de la montagne au Pirée, et du Pirée au 
monde entier. 

Pour exploiter les carrières de Paros, il faudrait 
tracer un chemin dont le devis, établi par les 
hommes les plus compétents, s'élève à 17 ou 
18,000 francs. 

Les frais d'extraction ne seraient pas plus consi- 







Vv 



AGRICULTURE, LNDUSTRIE, COîiïMERCE. 135 

dérables au Pentélique ou à Paros que dans les car- 
rières de Carrare ; le transport par mer ne serait 
pas beaucoup plus coûteux, surtout si Ton employait 
des navires grecs; or les marbres de la Grèce sont 
plus beaux que ceux d'Italie, et ils obéissent mer- 
veilleusement au ciseau. 

U n'y a pas un an qu'on a retrouvé, dans TArchi- 
pel, des carrières de rouge antique, et, dans le 
Taygète, des carrières du marbre admirable que 
nous connaissons sous le nom de vert antique. 

Aucune de ces quatre carrières n'est exploitée. 

Il existe à Marcopoulo, en Bcotie, une mine de 
lignite ou charbon de terre. « Les produits en sont 
de qualité médiocre; ils équivaudraient aux qua- 
rante-cinq cenlicmcs de leur poids de carbone pur, 
et au point de vue calorifique ils seraient com- 
parables à du bois *. » Cette mine n'est pas ex- 
ploitée. 

Oo trouve à Koumi, dans l'ile d'Eubée, un gise- 
ment considérable d'un lignite infiniment meilleur. 
D'après l'analyse faite par un savant ingénieur fran- 
çais, il équivaut aux deux tiers d'un poids égal de 
houille de Newcastle. D'après les expériences faites 
par M. de Lauriston, à bord du bateau à vapeur 
français le Rtibis^ le rapport de production de va- 
peur du charbon de Koumi au charbon anglais est 
des trois cinquièmes. Suivant les calculs établis par 
un économiste français très-distingué, le lignite 
de Koumi, bien exploité, rapporterait Hicilement 
150,000 drachmes de bénéfice par an. Il ne serait 

1. Rapport de M. Sauvage, ingénieur des mines. 




136 *.A GRECE CONTEMPORAINE. 

pas avantageux d'en tirer parti pour la navigation 
à vapeur, parce qu'il tient trop de place et qu'il ne 
s'allume pas assez vite ; mais on l'emploierait très- 
utilement dans les usines. 

Aujourd'hui les mines de Koumi, tous frais payés, 
rapportent à l'État 12,000 drachmes par an ! 

Il existe en Grèce plusieurs gisements de plomb 
argentifère. Celui dont l'exploitation serait la plus 
facile et la plus avantageuse est situé sur la côte 
orientale de l'île de Zéa. Les filons descendent jus- 
qu'à la mer, au fond d'une petite crique où les 
caboteurs peuvent aborder. Le minerai de Zéa con- 
tient environ 80 pour 100 de plomb; le plomb ren- 
ferme en moyenne 0,00125 d'argent; c'est-à-dire que 
cent kilogrammes de plomb donneraient un lingot 
d'argent de 25 francs*. 

Les mines de Zéa ne sont point exploitées. Seule- 
ment, lorsque les pluies de l'hiver ont détaché quel- 
ques masses de minerai, la commune les revendique 
et les fait vendre. 

Les carrières de Carysto, en Eubée, sont abandon- 
nées, mais non pas épuisées. Elles fournissaient dans 
l'antiquité un beau marbre cipoUin dont les veines 
imitent la couleur et l'ondulation des vagues de la 
mer. On blâmait, du temps de César, la prodigalité 
d'un citoyen romain qui fit les colonnes de sa maison 
en marbre de Carysto. On ne reprochera rien de 
pareil aux Grecs d'aujourd'hui, qui savent à peine 
qu'ils ont d'admirables carrières. 

Les pierres et les plâtres de l'ile de Milo sont mal 

1. Rapport de M. Sauvage et de M. Leconte. 



ACniCULTlJRE, INDUSTRIE, COMMERCE. 137 

exploités et ne rendent pas ce qu'on en pourrait 
attendre; Témeri de Naxos, après avoir été exploité 
par des fermiers à des conditions onéreuses pour 
l'État, est aujourd'hui extrait et vendu par le gou- 
vernement. Les 100,000 francs qu'on en tire tous 
les ans sont le principal et pour ainsi dire le seul 
revenu que rapportent à la Grèce ses mines et ses 
carrières. 

Si l'État tire si peu de profit de toutes ses ri- 
chesses minéralogiques, ce n'est pas seulement par 
rincurie de l'administration ; c'est surtout par l'im- 
puissance du gouv<îmement. La propriété de toutes 
les mines et de toutes les carrières, excepté de 
celles de Naxos et de Koumi, est en litige. Les 
droits de l'État ne sont point établis; ceux des parti- 
culiers ne le sont pas beaucoup mieux. Qu'un ca- 
pitaliste français prenne la résolution d'exploiter à 
ses frais les mines de Zéa, ou les carrières de Paros 
ou de Carysto, s'il se ruine, on le laissera faire; 
s'il gagne une drachme, la Grèce entière viendra la 
lui disputer. 

« Rien n'est plus confus, dit M. Casimir Lcconte, 
que l'établissement de la propriété en matières de 
mines, et je puis en parler avec quelque assurance, 
attendu que la confiance de M. Colettis m'a appelé 
à remplir une mission tout à fait spéciale pour cette 
question. 

€ Il s'agissait de juger des facilités d'exploitation 
des mines de plomb argentifère de Zéa, des mi- 
nes de lignite de Koumi, des carrières de marbre 
de Paros et d'autres encore. Je me suis donc trans- 
porté sur les divers points signalés à mon atten- 




138 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

tibn, et presque partout je me suis trouvé au 
milieu d'une complète obscurité quant à rétablis- 
sement des droits, et d'une inexprimable confusion; 
quant à leur exercice. La propriété de telle mine 
est revendiquée à la fois par Tévêque du diocèse, 
par la commune ou par le monastère voisin; des 
individus se présentent contradictoirement* comme 
fermiers ou sous-fermiers de tel propriétaire pré- 
tendu, etc... » 

Le gouvernement grec se sent trop faible pour 
essayer de reprendre une mine à de prétendus pro- 
priétaires ; mais il se croit assez fort pour prendre 
un empire au propriétaire légitime. 



VII 



Induslrie. — Ce que la Grèce enverra à rertposition de 1S55. — 
Tous les produils manufacturés qui se consomment dans le 
royaume sont importés. — Tableau de l'importation.' — Procès 
de la Turquie. — La Grèce n'a que deux genres d'industrie : la 
filature de la soie et la construction des navires. — Conversation 
avec un lllateur de Mislra. — Comparaison du pri.x des navires 
à Syra et à Marseille. 

Un jour que j'étais en visite chez un ancien mi- 
nistre du roi Othon, la conversation tomba sur 
Paris. 

« J'ai habité Paris, me dit mon très-honorable 
interlocuteur, et c'est la ville du monde que je dési- 
rerais le plus revoir encore. 

— Eh bien, venez-y dans deux ans; vous y verrez 
l'exposition universelle. 



AGRICULTURE, mDUSTRlE, COMMERCE. 139 

— Oui ; mais je voudrais voir tout cela sans qu'il 
m'en coûtât rien. 

. — Allez-y aux frais de l'État. 

— J'y pensais; mais sous quel prétexte? 

— Ne nommcra-t-on pas un commissaire du gou- 
vernement pour l'exposition? 

— L'idée est bonne, et je vous en remercie. 
Vous avez profité de votre séjour en Grèce ; vous 
entendez les affaires; pourquoi n'avez-vous pas étu- 
dié la politique? Je ne suis pas mal en cour, le 
chargé d'affaires de Russie me protège, le roi me 
nommera; j'aurai soin qu'on me donne une in- 
demnité raisonnable : les ministres d'aujourd'hui 
sont si regardants! J'irai à Paris; je ferai mettre 
en lumière les produits de notre industrie : je ré- 
clamerai pour eux une place d'honneur. On ne parle 
pas assez de la Grèce; l'enthousiasme de l'Europe 
s'est refroidi : je me charge de te réchauffer. On 
verra ce que nous savons faire ! 

— A propos, lui dis-je innocemment, qu'est-ce 
que la Grèce enverra à l'exposition? 

— Vous le demandez? Elle enverra... la Grèce 
n'est pas en peine. Elle enverra... soyez tranquille, 
nous avons de quoi faire parler de nous. Elle en- 
verra... des raisins de Gorinllie ! 

— Sans doute, pardonnez-moi ; je ne sais où j'a- 
vais la tête. J'oubliais les raisins de Corinthe et le 
miel de l'Hymette. 

—J'allais votis en parler. EUe enverra vingt oques 
de miel de l'Hymette. Le miel de l'Hymette n'est pas 
si rare qu'on le croit en Europe. On s'imagine que 
rinduslrie nation,ile a dégénéré? Nous prouverons, 




lAO LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

si le roi me nomme commissaire, que nos abeilles 
travaillent mieux encore qu'au siècle de Périclès. Un 
immense bocal rempli de miel de l'Hymette ! 

— Vous enverrez encore autre chose? 

— En doutez-vous? Nous enverrons une grande 
bouteille d'huile d'olive, un tonneau de vin deSan- 
torin, une balle de coton, un peu de garance, une 
boîte de figues sèches, un sac de vallonée, un énorme 
écheveau de soie ! 

— Un bloc de marbie de Paros? 

— Dix blocs de marbre de Paros! si M. Cléantis 
veut bien nous les fournir. Nous y joindrons quel- 
ques oques d'émeri de Naxos, et un bloc de charbon 
de terre de Koumi. Soyez tranquille, la Grèce tiendra 
son rang dans cette grande assemblée des peuples 
civilisés. 

— Quant à l'industrie proprement dite, ajoutai-je 
TiVecun peu d'hésitation... 

— Quelle industrie? 

— L'industrie. . . industrielle. 

— Je vous entends. Eh bien, nous enverrons un 
joli costume grec. 

— Bravo ! l'idée est bonne. Vous savez que j'adore 
vos costumes. Je vous garantis qu'ils auront du suc- 
cès. Envoyez un costume. Qu'enverrcz-vous encore? 

— Nous enverrons un fez, une veste brodée, une 
foustanelle, une jolie ceinture... 

— Sans doute, et puis... 

— Nous enverrons un costume grec. C'estquelque 
chose que cela ! Je défie tous vos peuples d'Europe 
d'envoyer un costume grec. » 

Je pris congé du futur commissaire, et, sur le 



AGRICULTURE, INDUSTRIE, COMMERCE. 1/il 

seuil de sa maison, je repassai dans ma mémoire ce 
que la Grèce avait envoyé à Texposition de Londres. 
Je me souvins de la déception que j'avais éprouvée 
en entrant dans Tenceintc réservée aux produits de 
la Grèce, lorsque j'avais vu du miel dans un pot, des 
raisins de Corinthe dans un bocal, un peu d'huile, un 
peu de vin, ui} peu de coton, un peu de garance, 
une poignée de figues, un peu de vallonée, un cube 
de marbre et une vitrine où s'étalaient quelques cos- 
tumes grecs. 

L'industrie nationale en est toujours au même 
point, et nous verrons tous à Paris ce que j'ai eu 
la douleur de voir à Londres. 

Les deux seules manufactures qui se soient éta- 
blies en Grèce, la verrerie du Pirée et la raffinerie 
des Thermopylcs, ont ruiné leurs actionnaires, et 
l'on a dû les abandonner. 

Tous les produits manufacturés qui se consomment 
dans le royaume viennent de l'étranger. On ne sait 
pas faire en Grèce un de ces couteaux fermés que 
l'on vend à Paris pour cinq sous ! 

L'importation a été de 22,300,000 drachmes 
en 1845. 

L'Angleterre y prenait part pour 9 millions, la 
Turquie pour 4,300,000^ drachmes, l'Autriche pour 
4 millions, la France pour 2. La Russie fournissait 
pour 2 millions de matières premières. L'industrie 
des Russes a autant de progrès à faire que celle des 
Grecs. On remarquera qu'après l'Angleterre, c'est 
la Turquie qui prenait la plus grande part à l'im- 
portation. 

En 1849, la Turquie se rapprochait sensiblement 



^>, 



l/l2 LA GRÈCE CONTEMPOnAlKE. 

JuchinVe des importations anglaises. L'importation 
totale était évaluée à 20,799,501 drachmes. L'An- 
gleterre y entrait pour 6,200,000 drachmes, la Tur- 
quie et rÉgypte pour 6 miUions, la Russie pour un 
million. 

Voilà des chifires qui ne manquent pas d'intérêt, 
au moment où les Grecs parlent du progrès rosse et 
de la décadence de la Turquie. 

Revenons à l'industrie des Grecs : ils filent de la 
soie et construisent des navires. 

Une filature de coton établie à Patras produit 
40,000 kilogrammes de fil par an. 

Quatre filatures de soie existent dans le royaume. 
La première est à Cnlamata; elle appartient à un 
Français. La seconde est à Mistra; les deux autres 
sont au Pirée et à Athènes. On fabrique quelques 
soieries dans File d'Hydra. 

Je conseille à tous ceux qui voudront établir des 
filatures en Grèce d'aller à Smyrnc visiter les ateliers 
de M. Mathon. M. Mathon est Français, né dans l'Ar- 
dèche, et établi à Smyrne depuis une quinzaine 
d'années. Il a fondé un établissement comparable à 
tout ce qu'on voit de plus parfait en France : quatre 
cents jeunes filles y sont employées toute l'année. 

Ses produits, qu'il expédie à Marseille, y sont très- 
recherchés; le chiffre de ses affaires s'élève de jour 
en jour; il agrandit ses atehers, il augmente son per- 
sonnel. Il est vrai que Smyrne est une ville turque, 
et que les étrangers y sont comme chez eux. 

Je rencontrai un jour, chez M. Constantin Mavro- 
cordato, un des propriétaires de la filature de Mistra. 
le lui fis mes compliments sur ses ateliers, que j'a* 



AGRICULTURE, INDUSTRIE, COMBIERCE. Ii3 

vais visités quelques mois auparavant. « Oui, me dit- 
il, tout cela n'est pas trop mal. Nous végétons con- 
venablement. Nous faisons un peu de bien au pays, 
mais nous n'en serons jamais récompensés. Nous au- 
rons beau faire, tout ce qui peut nous arriver de plus 
heureux, c'est d'amasser quelque argent. Mais les 
places, les distinctions, les honneurs, tout cela n'est 
pas fait pour nous. 

— Comment! lorsque vous dotez la Grèce d'une 
industrie qui doit l'enrichir ! 

— Hélas ! monsieur, nous ne sommes pas citoyens. 

— Vous n'êtes pas Grecs? 

— Pardon; mais nous sommes hétérochtones. » 
Ce n'est pas seulement l'indifférence du gouverne- 
ment et l'absurdité des lois qui s'opposent au progrès 
des manufactures, c'est surtout l'esprit d'individua- 
lisme et la rage de décentralisation dont les Grecs 
sont possédés. Lorsqu'un ouvrier sait son métier, il 
quille la manufacture, il charge ses outils sur son 
dos, et il s'en va de village en village, de maison en 
maison, criant : « Avez-vous des cocons à filer? » Le 
paysan donne la préférenceà ces filaleurs ambulants 
qui travaillent devant sa porte, qu'il peut surveiller 
de plus près, et qui ne lui demandent que cinq ou 
six drachmes par oque de soie. 

Quand la Grèce aura un gouvernement, que les 
mines de Koumi seront exploitées, que le pays sera 
traversé en tous sens par des routes carrossables, et 
que la loi des hétérochtones sera rapportée, toutes 
les filatures du royaume pourront se donner le luxe 
dune machine à vapeur de la force de quatre che- 
vaux, qui fera maixher deux cents métiers à la fois 




iiiU LA grè:e contemporaine. 

et filera la soie à si bas prix que les fabricants ne 
craindront plus la concurrence de leurs ouvriers. 

Les Grecs construisent des navires à Syra,à Patras, 
à Galaxidi et au Pirée. Ces bâtiments sont générale- 
ment en sapin ; ils sont moins solides, moins bien 
chevillés et moins soignés que ce^jx que nous cons- 
truisons en France ; mais ils tiennent bien la mer et 
coûtent deux tiers de moins que les nôtres. 

Un navire de 100 tonneaux de jauge, portant 140 
tonneaux de charge, coûte 17,816 francs à Syra, et 
46,000 francs à Marseille. Il suit de là que, par ton- 
neau de charge, les navires grecs coûtent 120 francs, 
et les navires français 328. 

Si les armateurs grecs payent 120 francs ce que les 

nôtres achètent 328, il est clair que le commerce de 
la Méditerranée appartient à la marine grecque. 



VIII 



Commerce. 



Quand on parle du commerce de la Grèce, il ne 
peut être question que du commerce maritime. Dans 
un pays où les routes sont des sentiers, le seul com- 
merce à terre est le colportage. 

La Grèce ne communique avec le reste du monde 
que par la mer. Elle touche à la Turquie par sa fron- 
tière septentrionale; mais elle ne communique pas 
avec elle, car il n'y a pas une route qui aille de Grèce 
en Turquie» 



AGRICULTURE, INDUSTRIE, COMMERCE. 1A5 

La mer est donc le grand chemin qui joint la Grèce 
au monde entier. La mer la fait communiquer avec 
elle-même. J'ai dit plus haut : tous les Grecs sont 
marchands; c'est-à-dire tous les Grecs sont marins. 

La marine grecque est aussi ancienne que le peu- 
ple grec. La première fois que la nation s'est fait 
connaître au monde, c'est lorsqu'elle est allée sur des 
vaisseaux piller la ville de Troie. Le véritable héros 
de la Grèce, ce n'est pas le fougueux Achille, qui ne 
savait qu'aimer, haïr, pleurer et combattre. Achille 
est un homme du continent, élevé loin de la mer; 
Achille a l'âme droite ; Achille ne calcule pas ; Achille 
n'a rien gagné à la guerre de Troie, que la mort 
et l'immortalité ; Achille n'est Grec qu'à demi. On 
dirait, au contraire, que la Grèce s'est incarnée tout 
entière dans l'insulaire Ulysse, qui sait naviguer et 
mentir, qui spécule sur ses affections et sur ses mal- 
heurs; qui, lorsqu'il échange ses armes avec un ami, 
fait en sorte de gagner au change ; qui, avant de tuer 
les prétendants, conseille à sa femme de leur deman- 
der de riches présents ; Ulysse le héros marin, mar- 
chand et fripon. 

Si Ulysse ressuscitait aujourd'hui et qu'il se trouvât 
transporté au milieu des Athéniens aux belles cné- 
roides, devant le café de la Belle-Grèce, il leur dirait : 
« Je vous reconnais, vous êtes mes enfants. Vous 
aimez comme nous l'or fauve et l'argent étincelant; 
comme nous vous aimez le bien d'autrui; comme 
nous vous avez des barques solidement bâties, qui 
glissent sur le dos de la mer : vous savez acheter, 
vendre et dérober. Comme nous vous convoitez une 
grande ville située vers le soleil levant, au delà des 

10 



^- 



U6 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

mers profondes. Vous espérez, quand vous l'aurez 
prise, réduire les citoyens en esclavage, et vous as- 
seoir, les bras croisés, dans les palais bien bâtis. 
Mais, croyez-moi, si vousne voulez pas vous préparer 
des repentirs amers, attendez, comme nous, le mo- 
ment favorable. Attendez que Jupiter vous ait donné 
des chefs habiles et courageux, que Vulcain vous ait 
forgé des armes invincibles, et surtout que vous 
soyez deux contre un : car c'est là tout le secret de la 
guerre. » 

On cite au bazar d'Athènes Thistoire d'un capitaine 
marchand qui aurait fait l'admiration d'Ulysse. Ce 
brave homme était né à Lisbonne ; il avait vendu sa 
cargaison et de plus son navire. Ses matelots lui de- 
mandèrent : « Comment nous ramèneras-tu au pays? 
Tu nous as promis de nous rendre au Pirée. 

— Soyez tranquilles, répondit le capitaine, je me 
charge de tout. Vous serez bientôt en route. En atten- 
dant, voulez-vous faire un tour en mer? J'ai vendu 
le navire, mais il me reste le canot. L'acquéreur m'a 
laissé un petit mât qui est encore bon, et une voile 
qui n'estpas trop déchirée. Je vous offre une prome- 
nade. » 

Les matelots s'embarquèrent sans défiance. 11 les 
conduisit, en flânant, à Gibraltar; de Gibraltar il les 
transporta à Marseille, où il devait sans faute leur 
procurer un embarquement; de Marseille il les mena 
voir Toulon ; de Toulon il les entraîna jusqu'à Gènes. 
Au bout de six mois, le canot entrait triomphant au 
Pirée. 

Il y avait dans ce marin l'étoffe d'un diplomate. 11 
y a dans chaque Grec l'étoffe d'un marin. 






AGRICULTURE, INDUSTRIE, COMMERCE. 147 

Deux insulaires se rencontrent sur le port de Syra. 
f Bonjour, frère; que fais-tu? (c'est-à-dire : Com- 
ment vas-tu?) 

— Bien ; merci. Que dit-on de nouveau? 

— LeDimitrijle fils de Nicolas, est revenu de Mar- 
seille. 

— A-t-il gagné beaucoup d'argent? 

— Vingt-trois mille six cents drachmes, à ce qu'on 
assure. C'est beaucoup d'argent. 

— Il y a longtemps que je me dis : Il faut que j'aille 
à Marseille. Mais je n'ai pas de bateau. 

— Si tu voulais, nous en ferions un à nous deux. 
N'as-tu pas du bois? 

— J'en ai bien peu. 

— On en a toujours assez pour faire un bateau. 
J'ai de la toile à voiles, et mon cousin Jean a des 
cordages : nous nous mettrons ensemble. 

— Qui est-ce qui commandera? 

— C'est Jean : il a déjà navigué. 

— Il nous faudra un petit garçon pour nous aider. 

— J'ai mon filleul Basile. 

— Un enfant de huit ans ! il est bien petit. 

— On est toujours assez grand pour naviguer. 

— Mais quel chargement prendrons-nous? 

— Notre voisin Petros a des vallonées : le papas 
a quelques tonnes de vin ; je connais un homme de 
Tinos qui a du coton; nous passerons à Smyrne, si 
tu veux, pour charger de la soie. » 

Le bateau se construit tant bien que mal ; l'équi- 
page se recrute dans une ou deux familles ; on prend 
chez les voisins et les amis toutes les marchandises 
qu'ils veulent vendre, on va à Marseille en passant 




itiS LÀ GRÈGE CONTEMPORAINE. 

par Smyrne ou même par Alexandrie ; on vend la 
cargaison; on en prend une autre; et, lorsqu'on 
revient à Syra, le navire est payé par le fret, et les 
associés se partagent encore quelques drachmes de 
bénéfice. 

Ce mode de navigation à la part permet aux Grecs 
de réduire le prix du fret beaucoup plus que nos ca- 
pitaines marchands ne pourraient le faire. J'ai dit que 
leurs navires coûtaient deux tiers de moins que les 
nôtres ; il n'est donc pas surprenant que les patrons 
offrent un rabais de cinq ou six francs par tonneau. 

La Grèce possédait, en 1838, 3269 navires de com- 
merce. En 1840, elle en avait 4046, jaugeant 266,221 
tonneaux. On évalue à 50 millions de drachmes le 
chiffre de ses frets en une année. Le marchand grec 
se glisse partout, ne néglige aucune affaire, ne dé- 
daigne aucun expédient, et change de pavillon toutes 
les fois qu'il y trouve son intérêt. Aussi le cabotage 
de la Méditerranée appartient-il presque exclusive- 
ment à la Grèce. En 1846, le commerce maritime de 
Constantinople était réparti comme il suit : 

Pavillon grec 967,000 tonneaux. 

— anglais et ionien. 505,000 — 
--- russe 335,000 — 

— sarde 305,000 — 

— autrichien 284,000 — ■ 

— français 70,000 — 

— napolitain 51,000 — 

Ce petit royaume sans population et sans capitaux 
faisait avec la Turquie deux fois plus d'affaires que 



AGRICULTURE, INDUSTRIE, COMMERCE. 1Û9 

TAngleterre et treize fois plus que la France. Le gou- 
vernement, qui s'est avisé de rompre avec la Porte, 
entend assez mal les intérêts du pays*. 

La marine grecque, que nous voyons prospère et 
brillante, le serait bien davantage si les Hellènes n'a- 
vaient contracté deux mauvaises habitudes : l'une 
s'appelle la piraterie, l'autre la baraterie. 

Tous mes lecteurs connaissent, au moins de répu- 
tation, la piraterie. C'est une industrie qui a fait son 
temps. Dans dix ans, grâce à la marine à vapeur, les 
pirates seront aussi rares dans l'Archipel que les vo- 
leurs de grand chemin dans la Beauce. 

La baraterie a plus d'avenir. Lorsqu'un capitaine 
grec a bien vendu sa cargaison et son navire, il dé- 
chire ses habits, suspend à son cou un petit tableau 
représentant un naufrage, et vient, ainsi paré, dire 
à son armateur : « Le navire a péri. Nous avions ou- 
blié, en nous embarquant, de mettre un sou dans le 
tronc qui est à la proue : saint Ghristodule ou saint 
Spiridion s'est vengé. J'espère que nous serons plus 
heureux une autre fois. » Cette spéculation s'appelle 
la baraterie. Il n'est pas facile de l'empêcher : car les 
capitaines sont de bons comédiens, les matelots 
d'excellents comparses, et « a beau mentir qui vient 
de loin » . 

La Grèce n'a qu'un seul vapeur, VOthon : il ap- 
partient au roi. De longtemps la marine marchande 
n'emploiera les bateaux à vapeur. Il est facile à six 



1. La Grèce est rentrée en relations avec la Turquie. Cet accord 
<iurera aussi longtemps que nous occuperons Athènes. 

{Note de la 2« édition.) 



L 



i50 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

bourgeois de Syra de construire et d'armer un na- 
vire à voiles; mais ils n'ont pas encore appris à 
construire des machines et à fabriquer des chau- 
dières. 

Pour le transport des marchandises qui ne peu- 
vent pas attendre, comme les cocons, les Grecs ont 
recours aux vapeurs du Lloyd et de nos Messageries 
impériales. Ils s'embarquent eux-mêmes sur les ba- 
teaux autrichiens ou sur les nôtres lorsqu'ils sont 
pressés, ce qui arrive rarement. L'Orient ignore en- 
core le prix du temps. Cependant j'ai vu quelquefois, 
en allant d'Athènes à Syra, le bateau encombré de 
Grecs. Ils prennent toujours les quatrièmes places, 
sans aucun respect humain. Les sénateurs, les dépu- 
tés, les hommes les plus considérables, s'établissent 
sur le pont avec leurs femmes, leurs bagages et leurs 
enfants. Chacun porte son lit avec soi. Une fois em- 
barqués, ils étendent leurs couvertures et se cou- 
chent. Ils dorment, ils causent, ils mangent, ils se 
querellent d'un lit à l'autre, et le pont ressemble à 
un dortoir de collège en insurrection. 

Les bateaux du Lloyd marchent généralement un 
peu mieux que les nôtres ; cependant je ne conseille 
à personne de les prendre. Le bâtiment, les cham- 
bres, les lits, la cuisine, tout est d'une propreté plus 
que douteuse. Les Grecs, qui ne se piquent pas de 
délicatesse, s'embarquent de préférence sur les ba- 
teaux du Lloyd, parce qu'ils coûtent un peu moins 
cher, et surtout parce que l'administration traite de 
gré à gré. 

Le Lloyd, fondé par M. de Bmck au moment et 
à l'occasion de la guerre de l'indépendance, relie 




94ts 



AGRICULTURE, INDUSTRIE, COMMERCE. 151 

Athènes à Trieste, à Ancône, au royaume de Na- 
plcs, aux îles Ioniennes, à Patras, à Tlsthme, à 
Syra, à Smyrnc, à Constantinoplc et à la côte de 
Syrie. 

Les Messageries impériales font communiquer la 
Grèce avec Marseille, Gênes, Livourne, Givita- 
Vccchia, Naples, Messine, Malte, Smyrne, Constan- 
tinoplc, la Syrie et l'Egypte. Un bateau qui sta- 
tionne au Pirée fait un service régulier entre Athènes 
et les villes de Salonique, Chalcis, Syra, Nauplie, 
Ilydra, Marathonisi et Calamata. Tous les bâtiments 
de la compagnie sont solides et confortables; les 
officiers bien élevés, polis avec les hommes, galants 
avec les dames. On trouve un médecin à bord de 
chaque bâtiment. 

Le gouvernement de la Grèce ne fait rien pour le 
commerce maritime. 

Il n'existe dans le royaume qu'un phare, situé sur 
un îlot en face de la ville de Syra. Les navigateurs 
en demandent trois ou quatre autres depuis vingt 
ans. Malgré leurs justes réclamations, malgré les 
naufrages qu'on signale tous les hivers, les minis- 
tères qui se sont succédé ont fait la sourde oreille. 
Le commerce ne doit rien au gouvernement qui lui 
doit tout. 

J'affirmerais môme, sans crainte d'être accusé de 
paradoxe, que la marine grecque était plus floris- 
sante sous la domination turque qu'elle ne l'est au» 
jourd'hui. Nous ne voyons plus dans les îles aucune 
de ces fortunes colossales que les Gondouriotis et 
tant d'autres avaient amassées avant la guerre de 
l'indépendance. Le commerce trouvait, sous les 




152 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

Turcs, des facilités qui lui manquent aujourd'hui. 
Je veux citer un fait qui paraîtra incroyable à tous 
les peuples civilisés. L'île d'Eubée ou de Négrepont 
est tellement rapprochée du continent à la hauteur 
de Chalcis, qu'on a pu jeter un pont sur le détroit 
(l'Euripe) qui les sépare. Ce pont était mobile, au 
temps de la domination turque : il est fixe aujour- 
d'hui. Les navires sont condamnés à faire un détour 
immense, et Chalcis, qui a été et qui devait être un 
entrepôt important, reste, faute d'un pont tournant, 
un médiocre village. 

La Grèce possède un bon port : le Pirée; deux 
rades excellentes à Salamine et à Milo. La rade de 
Syra est médiocre : elle n'est ni assez fermée ni assez 
profonde. Il y aurait peu de chose à faire pour la 
fermer : on ne fait rien. On trouverait à Délos un 
mouillage infiniment plus sûr : on n'y songe pas. On 
a laissé Délos se changer en désert et Syra devenir 
une grande ville. 

C'est une chose curieuse que la fortune de Syra, 
qui est aujourd'hui l'île la plus commerçante de l'Ar- 
chipel. Elle n'était rien qu'un rocher au commence- 
ment de la guerre de l'indépendance. Mais elle était 
catholique, et la France la protégeait. A l'abri de sa 
religion et de notre puissance, Syra, au lieu de souf- 
frir de la guerre, en profita. Les persécutions exer- 
cées contre les Grecs lui envoyèrent des habitants ; la 
piraterie qu'elle exerçait impunément lui fit un ca- 
pital; elle confisqua pour les vendre les convois 
d'armes que nous adressions à la GrècCi et sur la 
misère du pays elle fonda sa richesse. 

Le plus sérieux obstacle qui s'oppose aux progrès 



AGRICULTURE, INDUSTRIE, COMMERCE. 163 

du commerce grec est le manque de capitaux. L'in- 
térêt légal de l'argent est de 10 pour 100 pour les 
prêts ordinaires, et de 12 pour 100 pour les affaires 
de commerce ; mais il ne se fait pour ainsi dire que 
des prêts usuraires ; le gouvernement le sait, et ne 
peut pas s'y opposer. Réprimer l'usure, ce serait ré- 
primer l'agriculture et le commerce. 

Le ministre des finances déclarait à la chambre, 
en 1852, que la plupart des vignerons qui cultivent 
le raisin de Gorinthe se ruinent par des emprunts à 
15 et 20 pour 100. 

Les laboureurs empruntent leurs semences à 30 
pour 100 pour huit mois, ce qui fait 40 pour 100 
par an. Le préteur se paye lui-même sur la récolte, 
au moment du battage des grains. 

Pour venir en aide à l'agriculture et au com- 
merce, une banque nationale s'est établie en 1842. 
Comme toutes les fondations utiles, la Banque a été 
créée par les particuliers et par les étrangers, sous 
les yeux du gouvernement. Un particulier en a eu 
l'idée; les capitaux particuHers sont accourus; la 
France a avancé deux millions; un Français, M. Le- 
maître, a tout organisé : le roi Othon n'a rien em- 
pêché. 

Le capital de la Banque était primitivement fixé à 
5 millions de drachmes; mais l'article à des statuts 
portait qu'il pourrait être augmenté. 

Le 31 décembre 1852, il s'élevait à 5,396,000 
drachmes. 

L'encaisse métaUique était de 1,387,311 drachmes 
98 L 

Les actions sont de 1000 drachmes; mais en 1852 



16/i LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

la Banque elle-même émettait avec une prime de 
150 drachmes. 

Les opérations de la Banque sont : 

L'escompte ; 

Les payements en compte courant ; 

Les prêts sur hypothèques; 

Les prêts sur gages. 

L'administration centrale est à Athènes ; un comp- 
toir a été établi à Syra en 1840, un autre à Patras 
en 1846 ; on se promettait alors d'en fonder deux 
autres à Chalcis et à Nauplie, mais on n'en a pas eu 
besoin. Le comptoir de Patras est aujourd'hui aussi 
important que celui d'Athènes. 

La Banque émet des billets de 10, de 25 et de 
100 drachmes : ces papiers ont cours dans tout le 
royaume et sont acceptés sans difficultés. 

Le chiffre des opérations de la Banque, qui s'éle- 
vait en 1847 à 22,740,194 dr. 22 1. 

n'était plus en 1851 que de. 19,376,000 > 

et en 1852 de 19,317,000 > 

En 1852, les bénéfices ont été de 807,921 dr. 85 1. 

Les actionnaires ont reçu un dividende de 85 drach- 
mes qui, ajoutées à 4 drachmes de fonds de réserve, 
forment un total de 89 drachmes, ou 9 pour 100 
environ du capital nominal. 

La Banque ne versera pas un pareil dividende en 
1855 «. 

On ne saurait contester les services immenses que 
la Banque nationale a rendus à la Grèce. Malgré l'é- 
lévation du taux de l'escompte et des intérêts, clic a 

t. £n 1854, eUe a donné 7 1/2 pour 100. 



AGRICULTURE, INDUSTRIE, COMMERCE. 155 

facilité les transactions et fourni des ressources à l'a- 
gi iculture. En même temps elle offrait aux capitaux 
un placement avantageux. Pourquoi donc n*a-t-elle 
pas fait plus de progrès en onze années? 

C'est que les Grecs sont convaincus que le destin 
de la Banque est attaché à la personne de son direc- 
teur, M. Stavros. Quoique toutes les affaires ne se 
fassent pas encore très-régulièrement ; quoique Tar- 
riéré s'élève à plus de 500,000 drachmes ; quoique 
la Banque ait été trompée quelquefois par ses estima- 
teurs sur la valeur des terrains hypothéqués ; quoique 
des faussaires aient contrefait un certain nombre de 
billets et réduit l'administration à en fabriquer d'au- 
tres, la confiance publique est acquise à la Banque, 
parce que l'on connaît le talent et la capacité de 
M. Stavros. Mais, après lui, le préjugé populaire 
prétend qu'il ne restera plus que des maladroits ou 
des fripons : « Si Stavros mourait demain, me disait 
un Grec, je ne confierais pas dix drachmes à son 
successeur. 

— Mais si l'État prenait en main l'administration 
de la Banque ? 

— C'est autre chose. Je ne lui confierais pas dix 
lepta. > 

11 faut que les Grecs soient marchands jusqu'au 
fond de l'âme pour que les misères de leur état et le 
spectacle de leur pays ne les aient point dégoûtés du 
commerce. Lorsqu'ils jettent les yeux sur la carte du 
monde, ils peuvent se dire : « Partout où s'étendent 
les mers, le commerce grec pénètre avec elles ; dans 
tous les ports que je vois, depuis Arkhangel jusqu'à 
Calcutta, l'on trouve des négociants grecs qui sont 



156 LA GRÈCE CONTEMPORxMNE. 

riches ou qui le deviennent. Gonslantinople, Odessa, 
Trieste, Marseille, voient fleurir le commerce grec. 
Les Rhalli ont fondé à Londres iin des trois ou quatre 
grands comptoirs de Funivers, et cette famille de Grecs 
est plus riche à elle seule que tout notre royaume. Je 
ne découvre qu'un pays où il soit impossible aux 
Grecs de faire fortune : c'est la Grèce. Pourquoi?» 



CHAPITRE IV 



LA FAMILLE. 



I 



Famille bourgeoise. — Famille phanariote. — Famille de paysans. 

Famille de Pallicares. 



J'ai vu souvent à Athènes une famille bourgeoise 
réunie pour le repas du soir. Je n'étais pas invité, je 
n'étaisque spectateur. En passant devant une maison, 
j'apercevais de la lumière dans une de ces chambres 
souterraines qui servent ordinairement de salles à 
manger; je m'approchais et je regardais. Si l'on eût 
deviné ma présence, on aurait fermé les volets : le 
Grec fait comme le sage, il cache sa vie. Je ne con- 
nais rien de mesquin et de pauvre comme l'aspect 
de ces repas, rien de froid comme ces réunions 
de famille. La gêne est partout, jusque dans les 
mouvements. Point d'expansion, point de gaieté : 
rhomme est maussade, la femme plaintive, les en- 
fants criards. 



168 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

Le foyer, ce centre naturel de la famille, dont les 
anciens faisaient une chose sacrée, manque dans la 
plupart des maisons. Les hypogées sont aussi chauds 
que des caves^ et il est inutile d*y allumer du feu. 
Une lampe fumeuse éclaire le maigre repas, une ser- 
vante malpropre tourne autour de la table. Peu ou 
point de linge, jamais d'argenterie; les enfants boi- 
vent dans des tasses de cuivre. Le père se sert le pre- 
mier, puis la mèi ^3 ; les enfants mettent la main au 
plat, si bon leur semble. Le repas fini, et il ne dure 
jamais longtemps, le père va se promener, la mère 
couche les enfants et s'assied en attendant son mari. 
Les caresses, dont les parents sont si prodigues chez 
nous, sont presque inconnues chez eux. Toute cette 
bourgeoisie est triste et souffrante. La difficulté de 
vivre, le manque du nécessaire, l'amour-propre éter- 
nellement froissé, et surtout Tincertitude de l'avenir 
empêcheront longtemps encore la naissance de cette 
intimité sans laquelle nous ne concevons pas la fa- 
mille. 

Chez les Phanariotes, la famille est à peu près ce 
qu'elle est chez nous. La femme, en tout l'égale de son 
mari, remplit gracieusement ses devoirs de maîtresse 
de maison; les enfants témoignent à leurs parents 
un respect affectueux; la mère embrasse son fils le 
matin et le soir : on est assez riche pour s'aimer. 

C'est chez les paysans qu'il faut voir et étudier la 
famille. 

Un soir, à la fin de mai, après une longue course 
dans les montagnes de l'Arcadie, nos guides nous ar- 
rêtèrent au village Cacolétri. La première maison qui 
se présenta devant nous nous attira par un charme 



LA FAMILLE. 159 

irrésistible. Ce nest pas qu'elle fût plus belle ou plus 
curieuse que les autres. Elle s'élevait, comme ses voi- 
sines, au milieu d'un petit massif d'arbres du Nord 
et du Midi, d'oliviers frileux et de poiriers robustes, 
de figuiers et de noyers. Elle était précédée, comme 
les autres, d'un modeste métier de bois où les filles 
du logis passent le jour à tisser du coton. Toutes ces 
chaumières sont construites sur le même plan, comme 
dans un phalanstère. Il est vrai que c'est le plan le 
plus simple de tous, celui que la nature semble avoir 
enseigné à tous les hommes : quatre murs et un toit, 
une porte basse où nous manquions rarement de nous 
heurter la tête, et deux étroites fenêtres fermées par 
des volets. De cheminée, point. La fumée s'enfuit par 
où elle peut. Aussi le toit est-il du plus beau noir, et, 
comme on ne le ramone jamais, la suie s'y suspend 
en stalactites. Le mobilier est uniforme. Quelques 
grosses urnes de terre : c'est le grenier ; on y ren- 
ferme l'huile et le grain, quand on en a. Quelques 
troncs d'arbres creusés, quelques paniers d'osier ou 
de roseaux, revêtus de bouse de vache : ce sont les 
armoires. Quelques grossiers tapis de feutre : ce sont 
les lits; quelquefois une outre pendue au mur : c'est 
la cave; chez les plus riches, on trouve un coffre de 
bois : c'est là qu'on renferme les choses précieuses, 
qui ne le sont guère. L'argent est si rare dans ces 
campagnes que la dot des filles se paye en vêtements. 
Les habitants, comme aux premiers jours du monde, 
échangent directement des fruits contre dulait, du lait 
contre du coton. J'ai va nos agoyates payer je ne sais 
quelle dépense avec des clous. On ouvrirait ce coffre 
qui enserre tous les trésors de la maison, on y trou- 



160 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

verait les mêmes richesses que chez le berger de la 
Fontaine : 

Des lambeaux. 

L'habit d*un gardeur de troupeaux. 
Petit chapeau, jupon, panetière, houlette, 
Et, je pense, aussi sa musette. 

La partie la plus intéressante du mobilier, c'est le 
berceau. Il est si humble, ce berceau du pauvre, il 
tient si peu de place, il rampe si près de terre, qu'on 
passe à côté sans l'apercevoir, et qu'on le voit sans 
deviner qu'un petit homme grandit là dedans. Quel- 
ques jours avant le mariage, le fiancé s'en va dans la 
forêt prochaine, choisit un arbre, met le feu au pied : 
l'arbre tombe. Alors le jeune homme coupe un mor- 
ceau de tronc ou de quelque grosse branche; il en 
ôte l'écorce, il le fend en deux par le milieu, aban- 
donne une des moitiés, et creuse dans l'autre une pe- 
tite place. C'est dans ce creux que tous ses enfants 
dormiront l'un après l'autre, et que la mère les ber- 
cera par un mouvement imperceptible du pied, en 
chantant quelque chanson, celle-ci peut-être : 

Nanna, nanna, mon cher fils. 
Mon cher petit Pallicare, 
Dors bien, mon cher enfant, 
Je te donnerai quelque chose de beau : 
Alexandrie pour ton sucre. 
Le Caire pour ton riz 
Et Constantinople 
Pour y régner trois ans; 
Et puis trois villages. 
Et trois monastères ; 
Les villes et les villages 



LA FAMILLE. i61 

Pour t'y promener 

Et les trois monastères 

Pour y prier *. 

Nanna ou nanni est, comme notre mot dodo, une 
de ces onomatopées que personne n'explique et que 
tout le monde comprend. 

Sur le seuil de cette pauvre maison nous avions 
aperçu des costumes éblouissants et une famille de 
statues. 

C'était, au premier plan, une jeune femme grande 
et bien faite, et d'une majesté presque royale. 
Ses yeux bleus nous regardaient avec une curiosité 
tranquille, comme ces grands yeux vagues des statues 
qui contemplent depuis vingt siècles la vie tumul- 
tueuse des hommes. Son visage, de l'ovale le plus fin, 
avait la pâleur élégante du marbre. Deux longues 
boucles de cheveux, qui tombaient naturellement le 
long de ses joues, allongeaient encore son visage et 
lui donnaient quelque chose de rêveur. Sa taille, qui 
n^était point gênée dans Un corset, laissait deviner 
sa souplesse élégante et sa chaste vigueur. Ses mains 
et ses pieds nus montraient des attaches délicates a 
faire envie à une duchesse; on voyait dans tout son 
être une telle fleur de beauté qu'elle eût embelli la plus 
riche toilette, sans pouvoir être embellie. Soii cos- 
tume, merveilleusement assorti à sa personne, déce- 
lait une coquetterie pleine de goût : on trouve dans 
ces campagnes autant d'habillements diflerents qu'il 

1. I*ai dit que l'ambition fait le fond du cafactère de tous les 
Grecs. N'estrce pds un spectacle curieux que cette paysanne qui 
promet Constanlinople à son marmot? 

Il 



102 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

y a de femmes ; rien n'est plus varié que la toilette des 
paysannes : elles choisissent à leur gré rajustement 
qui sied le mieux à leur beauté : chacune d'elles est 
un artiste dont le costume est un chef-d'œuvre. 

La jeune femme avait jeté sur sa tête un grand fou- 
lard jaune et rouge dont la pointe retombait entre 
ses épaules. La longue chemise de coton qui descen- 
dait jusqu'à ses pieds était ornée d'un petit dessin 
rouge et noir qui courait autour du collet des manches 
comme l'attique d'un vase étrusque. Une veste courte 
à raies fines enfermait sa poitrine sans la serrer et s'a- 
grafait au-dessous du sein; une ceinture noire à gros 
plis se tordait mollement autour de sa taille ; un ta- 
blier et un gros surtout de laine blanche, sobrement 
brodé de couleurs voyantes, achevaient de la vêtir. 
Ses cheveux, ses mains, son cou étaient chargés de 
pièces de monnaie, d'anneaux, de colliers, de verro- 
teries de toute espèce, et elle portait au-dessous du 
sein deux grosses plaques d'argent repoussé, sembla- 
'bles à deux petits boucliers. Luxe modeste, bijoux de 
mauvais argent qui se transmettent de la mère à la 
fille, et qui n'ont de valeur que par le souvenir qu'ils 
consacrent à la grâce étrange qu'ils ajoutent à la 
beauté. Cette femme, ainsi vêtue, surprenait les yeux 
par une splendeur singulière. 

Son mari pouvait avoir cinq ans de plus qu'elle, 
c'est-à-dire vingt-trois ou vingt-quatre ans. Il était 
très-grand sans paraître long, et svelte sans maigreur. 
Ses traits, purement dessinés, avaient quelque chose 
d'enfantin, malgré la présence d'une moustache 
naissante, et ses longs cheveux noirs, qui tombaient 
en boucles sur ses épaules, complétaient la physio- 



LÀ FAMILLE. 163 

nomie gracieusement ahurie d'un jeune paysan bre- 
ton. Il portait la veste et la foustanelle, des sandales 
ou plutôt des mocassins sans talons, des guêtres de 
laine qui remplacent à peu près les bas ; une écharpe 
de coton, brodée par sa femme, tournait comme un 
turban autour de sa tête. Sa ceinture, étroitement 
serrée, était armée d'un poignard à manche de corne, 
arme inoffensive et dont je garantirais l'innocence. 

Le père et la mère de la jeune femme habitaient la 
maison, qui leur appartenait. Ils fournissaient à leur 
gendre le logement, c'est-à-dire un coin dans la ca- 
bane, et leur gendre travaillait pour eux. Le père 
était un vieillard encore vert, assez gai et très-actif : 
toute la maison semblait lui obéir avec joie ; mais il 
témoignait une certaine déférence à son gendre : 
il lui demanda conseil avant de nous recevoir chez 
lui. Le jeune homme répondit: « Que crains-tu? 
Ils sont chrétiens comme nous, ils ne nous feront 
pas de mal. > 

La vieille avait, comme presque toutes les femmes 
du pays, un embonpoint voisin de l'obésité. Elle 
semblait pleine de respect pour son mari et pour son 
gendre : la femme, en Orient, persiste à se croire in- 
férieure à l'homme. Elle a, presque partout, une 
voix criarde et gémissante qui surprend au premier 
abord : ce pauvre sexe, opprimé depuis tant de siè- 
cles, ne parle que par lamentations. 

Toute la famille, jusqu'aux petits enfants qui s'en- 
fuyaient à notre approche, était d'une beauté remar- 
quable, malgré la misère et la malpropreté. L'usage 
du peigne est inconnu dans ces parages, et ces beaux 
cheveux sont aussi incultes que des forêts vierges. Ces 



16A LA GRECE CONTEMPORAINE. 

mains effilées et délicates ne voient le savon que lors- 
qu'elles vont laver le linge à la fontaine, et ces jolis 
ongles roses sont condamnés à un deuil éternel. L'eau 
du torrent voisin est trop froide pour qu'on y prenne 
des bains. 

Le souper de ces pauvres statues nous navra le cœur. 
Us étaient assis par terre et mangeaient avec leurs 
mains des herbes cuites à l'eau et un méchant pain 
de maïs. Un petit garçon de douze à treize ans se te- 
nait à l'écart sans manger. Son père prenait dans le 
plat une poignée d'herbes et la passait à la mère, qui 
la transmettait à l'enfant, qui refusait de la prendre : 
il sentait les premiers frissons de la fièvre. La mère 
rendait la bouchée à son mari, qui la mangeait. 

Après le repas, qui dura un quart d'heure, chacun 
se jeta tout habillé sur une vieille natte ou sur un 
haillon d'étoffe grossière. Les deux vieillards se pla- 
cèrent auprès du feu; les enfants venaient ensuite. La 
belle jeune femme s'enveloppa dans une couverture 
et s'étendit sur la terre nue; son mari se roula dans 
un caban et se plaça entre la famille et nous. On nous 
avait laissé la partie la plus confortable de la maison, 
et nous étions sur un plancher, à quelques centimè- 
tres au-dessus du sol. 

J'étais le voisin du jeune couple, et je songeais en 
m' endormant que cette terre battue avait été leur lit 
nuptial et qu'elle serait leur lit de mort, et que le bon- 
heur et les peines de dix ou quinze personnes étaient 
renfermés pêle-mêle entre ces quatre murailles. 

Le matin, tout le monde s'éveilla avant quatre 
heures; on se frotta les yeux; c'est la toilette qu'ils 
l'ont. Quand nous nous fûmes levés, il restait dans un 



LA FAMILLE. 165 

coin une façon de paquet informe. « Tiens, ditGarnier, 
ilyaquelquc chose qui dort là-dessous. » Cette chose, 
c'étaient trois jeunes filles, dont la plus grande avait 
treize ou quatorze ans, de beaux cheveux blonds 
avec des yeux noirs, un teint de lait, un profil anti- 
que, un visage doux et sérieux. La plus petite, un en- 
fant de six ans à peine, montrait une de ces figures 
de kccpsake, comme Tony Johannot pouvait seul les 
peindre, comme la gravure anglaise sait seule les 
rendre. 

Chez les riches Pallicares, la famille n'est pas sans 
une certaine grandeur. 

Un jour, à Mistra, j'allais porter une lettre d'intro- 
duction à un jeune député de talent qui a reçu une 
instruction toute française, qui parle français, qui 
s'habille à l'européenne pour aller à la chambre, mais 
qui, dans sa province, observe soigneusement les 
vieux usages du pays. On me dit qu'il était sorti de- 
puis le matin pour ne rentrer que le soir, et que je 
le trouverais sur la place publique. 

Sa mère me reçut avec la dignité cordiale de Pé- 
nélope faisant les honneurs de son palais à un hôte 
d'Ulysse. Elle avait autour d'elle cinq ou six ser- 
vantes auxquelles elle distribuait leur tâche. Sous 
le portique, une vingtaine de jeunes hommes, ar- 
més ou non armés, jouaient, causaient ou dor- 
maient : c'étaient les amis ou les parents des maîtres 
de la maison. Je crus me trouver en pleine Odyssée, 
au milieu de cette vie héroïque dont Homère a fait 
une peinture si exacte qu'on peut la vérifier tous les 
jour». 



166 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 



II 



Le mariage, acte pnrement religieux. — Les fiançailles. •* Le 
divorce. — La mère de famille. — Discours d'une mère de famille 
à la reine. — Mortalité. 



Les Grecs se marient jeunes. Le mariage est le 
sujet de conversation des jeunes gens de seize ans. 
Ils se marient un peu légèrement, et sans avenir 
assuré. Si Ton ne prenait une femme que lors- 
qu'on est sûr de la pouvoir nourrir, le pays se dé- 
peuplerait. 

Lie mariage est un acte purement religieux. Les 
rédacteurs du Code civil reconnaissent avec douleur 
que le clergé sera toujours intraitable sur ce point. 
Tout ce que la raison a pu obtenir, c'est que les 
mariages seraient inscrits aux mairies. Mais le prêtre 
seul a le droit de marier. 

Les fiançailles, autre cérémonie religieuse, ont 
an caractère presque aussi sacré que le mariage. 
Dans certains cantons, à Missolonghi, par exemple, 
le fiancé jouit de tous les privilèges d'un mari. On 
attend, pour célébrer l'union, qu'elle promette ses 
premiers fruits. Si le futur, après avoir célébré 
consciencieusement les fiançailles, reculait devant 
le sacrement, son refus lui coûterait la vie. On ra- 
conte l'histoire d'un fiancé qui s'enfuit la veille du 
mariage, sur un bâtiment portugais. Il périt à Lis- 
bonne d'un coup de couteau. 

S'il est difficile de rompre un mariage qui n'est 



LA FAMILLE. 167 

pas fait, rien n'est plus aisé que de le défaire lors- 
qu'il est fait. Les papas, je l'ai dit, ne sont point 
incorruptibles, et, pour peu qu'on sache les pren- 
dre, ils découvrent dans l'union la plus régulière 
cinq ou six vices de forme qui entraînent la nullité 
du mariage. Eussicz-vous vécu quarante ans avec 
votre femme, ils se feront un devoir de déclarer que 
vous avez été marié par erreur, et que cette per- 
sonne ne vous est rien. Mais il en coûte bon, comme 
dit Panurgc. 

S'il vous plaît d'avoir été marié, mais qu'il vous 
déplaise de l'être encore, le divorce luit pour tout 
le monde. On voit telle personne dans Athènes qui a 
divorcé trois fois, et qui peut inviter ses trois maris 
à sa table sans que le public y trouve rien à redire. 

Hâtons-nous de remarquer que le divorce est un 
luxe que les petites gens ne se permettent presque 
jamais. Les campagnes sont peuplées de ménages 
exemplaires. Toutes les villageoises deviennent 
grosses dans les derniers jours du printemps ; elles 
portent bravement leur fardeau jusqu'à la fin de 
l'hiver, et elles accouchent unanimement en mars 
ou en avril. On dirait que les amours des hommes 
sont soumis à des lois aussi précises que celles des 
animaux. Ces honnêtes créatures vivent sans pas- 
sion et sans coquetterie. Une fois mariée, la 
paysanne la plus élégante ne s'inquiète plus de 
plaire même à son mari : elle met tout son plaisir 
et toute sa gloire à élever le plus grand nombre 
d'enfants qu'il se pourra. Elle se trouve assez belle 
le dimanche si elle peut aller à la promenade, 
précédée de son mari, suivie de cinq ou six mar- 




168 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

mots. Elle ne prend aucun soin pour cacher ou 
pour soutenir le sein formidable qui a abreuve 
toute cette petite famille. Elle s'avance d'un pas 
majestueux, le ventre en avant, comme une oie. 
Ainsi le dit la chanson : « Abaissez-vous, monta- 
gnes, afin que je voie Athina, Athina mes amours, 
qui marche comme une oie ! » 

La mère de famille a une pitié profonde pour les 
femmes qui ont le malheur d'être stériles. Lors- 
que nous voyagions, les hommes nous demandaient 
tous si nous étions mariés, les femmes si nos mères 
avaient beaucoup d'enfants. On raconte que, dans 
le temps où le roi Othon parcourait le pays avec 
la jeune reine pour la montrer à son peuple, la 
femme d'un dimarque (ou maire), venue pour com- 
plimenter sa souveraine, lui frappa sans façon sur 
le ventre en disant : « Eh bien, y a-t-il un héritier 
là dedans? » La reine dut regretter en ce moment 
l'étiquette des cours d'Allemagne. 

L'émulation des mères de famille devrait avoir 
doublé en vingt ans la population du royaume; 
mais la fièvre y a mis bon ordre. En été, les en- 
fants meurent comme des mouches. Ceux qui vi- 
vent ont le plus souvent les jambes maigres et le 
ventre ballonné jusqu'à l'âge de treize ou quatorze 
ans. Les parents sauvent ce qu'ils peuvent, et ne 
s'inquiètent pas beaucoup de pleurer le reste : ils 
savent que jusqu'à treize ans la vie de leurs enfants 
est provisoire. Je demandais un jour à un haut fonc- 
tionnaire combien il avait eu d'enfants. Il compta 
sur ses doigts et me répondit : « Onze ou douze, je 
ne sais ; il m'cp reste sept, ir 



LA FAMILLE. 169 

Sous la domination turque, la mère, lorsqu'elle 
oavait écrire, tenait le registre de Tétat civil de sa 
famille. Elle prenait note du jour de la naissance 
de chacun de ses enfants. Malheureusement, toutes 
les mères n'étaient pas lettrées; puis les papiers 
s'envolent, malgré le proverbe qui assure que les 
écrits restent. Aussi une bonne partie du peuple 
grec ignore-t-elle son âge. Toutes les fois qu'on 
demande à notre bon Petros quel âge il a, il répond 
imperturbablement : « Ma mère l'avait mis par 
écrit, mais elle a perdu le papier. » Cette ignorance 
heureuse permet aux gens de se rajeunir impu- 
nément. Lorsque Petros allait prendre des passe- 
ports pour ses jeunes maîtres et pour lui, il nous 
donnait trente-cinq ans à l'un, quaranteansà l'autre, 
et se réservait soigneusement le bel âge de vingt- 
cinq ans. 

Aujourd'hui les naissances devraient être inscrites 
aux églises et aux mairies; mais l'inscription à l'é- 
(?lise fait foi, et les maires professent un mépris sou- 
verain pour les écritures. 



m 



Les mariages d'argent. — La chasse aux étrangers. 
Histoire d'un corset. 



Si les mariages se contractent un peu légèrement 
dans les campagnes, il n'en est pas toujours de même 
à la ville. Le séjour d'Athènes habitue les esprits à la 
spéculation : on y a plus de besoins, on vise à s'y 




170 LA GRÈCE CONTE^fPORAlNE. 

procurer plus de ressources. Un jeune homme cher- 
che non-seulement une femme, mais une dot. Mal- 
heureusement, les dots sont plus rares que les 
femmes. Une fille qui a six mille francs en argent et 
l'habitude de porter des plumes n'est pas un mau- 
vais parti. 

Aussi les jeunes gens qui ont un peu d'ambition 
vont-ils chercher femme à l'étranger. 

Ils ne vont ni en France, ni en Angleterre, ni en 
Allemagne, quoiqu'il y ait certains précédents qui 
les y autorisent : ils s'adressent de préférence aux 
Grecs de Valachie et de Moldavie. On trouve, dans 
ces deux principautés, un assez grand nombre de 
familles riches encombrées de filles, et les jeunes 
gens y sont rares. Les Grecs d'Athènes y sont les 
bienvenus. Ils font briller aux yeux de ces demoi- 
selles le titre de prince qu'ils se sont décerné; ils 
parlent de la cour du roi Othonet de ses splendeurs, 
des honneurs qui les y attendent, de l'avenir brillant 
qu'ils prépareront à leurs enfants ; ils emploient ce 
qu'ils ont d'éloquence à faire valoir ce qu'ils ont de 
mérite, et ils gagnent à ce jeu dix ou quinze mille 
francs de rente. 

Je ne veux point médire de la société de Jassy 
et de Bukharest, mais je suis forcé d'avouer que 
toutes les équipées un peu mémorables qui se sont 
faites à Athènes étaient l'œuvre des dames valaques 
et moldaves. Elles apportent une dot, mais elles 
prennent du plaisir pour leur argent. 

Dans le principe, ces beaux mariages n'étaient 
pas à la portée de tout le monde. Il n'y en avait 
que pour les Phanariotes. Mais tous les Grecs ont 



LA FAMILLE. 171 

Tamour du gain et la langue dorée ; on voit jusqu'à 
(les Spartiates qui vont chercher une dot en Valachie. 
Lycurgue ! 

De leur côté, les filles de la Grèce mettent toute 
leur ambition à épouser un étranger. Ce n'est pas 
que les étrangers soient plus séduisants que les in- 
digènes. Je crois avoir déjà dit que la population 
mâle est fort belle. 

Ce n'est pas parce que les Français ou les Anglais 
causent plus agréablement que les Grecs. N'espé- 
rez pas être aimé ou recherché pour votre esprit; 
ce que vous en pourriez avoir n'a point de prise 
sur elles. 

La vraie raison, la triste raison, c'est qu'à leurs 
yeux tous les étrangers sont riches. 

Vainement vous essayeriez de leur persuader que 
vous n'avez rien. Si un officier leur jure qu'il ne pos- 
sède au soleil que sa solde et rien de plus, elles 
lui répondront avec un sourire plein de charmes : 
« Bel étranger, que tu plaisantes agréablement ! » 
C'est M. de Chateaubriand qui nous a fait cette ré- 
putation de richesse. Toute fille qui épouse un Fran- 
çais est convaincue qu'elle épouse M. de Chateau- 
briand. Anglais, Français, voyageurs de toutes 
nations, sans en excepter les Allemands, les moins 
prodigues de tous les voyageurs, tout est riche, 
tout est opulent, tout est confondu sous la déno- 
mination fastueuse de milord. 

Je n'ai pas eu l'occasion d'étudier à Athènes cette 
guerre d'embuscade que les jeunes filles livrent aux 
étrangers ; mais je l'ai observée à loisir chez les 
Grecques de Smyme. 




172 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

Voici d'ailleurs une conversation que j'ai enten- 
due en Grèce et écrite une heure après. J'en ga- 
rantis l'exactitude, sinon la véracité. Un jeune 
Français, qui allait s'embarquer pour un petit 
voyage dans les îles, prenait congé d'un de ses 
compatriotes, établi depuis quelques années à 
Athènes. 

« Pour Dieu! disait le vétéran au novice, avant 
d'entrer dans une maison, informe-toi si elle con- 
tient des filles à marier. 

— Et pourquoi? 

— Tu le demandes, malheureux ! Tu ne sais donc 
pas ce que c'est que la chasse aux maris, telle qu'on 
la pratique depuis Gênes jusqu'à Smyrnc, en Italie, 
en Grèce, en Asie, sur toute la Méditerranée? Tu n'as 
jamais entendu dire de quelle façon l'homme, gibier 
très-rare dans tous ces pays, est traqué par la femme ; 
quelle battue générale on fait contre lui ; comme il 
est guetté par les mères, amorcé parles filles, cou- 
ché en joue par les pères et par les frères? Écoule. 
J'ai passé quelques jours dans une des îles de l'Ar- 
chipel, chez un brave homme assez considéré, bien 
placé dans un poste officiel, et l'un des premiers de 
son île. Il y avait une fille dans lamaison, jeune, jolie 
et armée de cet œil asiatique qui vous perce l'dme. 
Dés le premier jour, je crusvoir qu'elle me regardait 
avec une bienveillance marquée. Pour m'assurer si je 
ne me trompe pas, je saisis le premier moment fa- 
vorable pour lui appliquer un robuste baiser. Elle 
me le rend sans hésiter, en fille désintéressée et qui 
ne veut rien garder à autrui. D'occasions en occa- 
sionsy de baisers en baisers, nous commencions à 



LA FAMILLE. 173 

nous entendre fort bien, quoiqu'elle ne sût pas un 
mot de français, et que Famour, ce grand maître en 
tous arts, n'eût pas songé à m'apprendre le grec. 
Plus d'une fois même il me sembla qu'elle me mon- 
trait du regard la porte de la chambre qui donnait 
sur le salon. 

— Oh! 

— Ne te scandahse pas; elle ne songeait point à 
mal ; et d'ailleurs ses parents n'étaient pas loin. Je 
remarquai à temps que toute la famille protégeait 
la liberté de nos amours. Le père ne paraissait pas; 
deux grands drôles de frères s'éclipsaient soigneuse- 
ment; la mère vigilante ne veillait qu'aux soins du 
ménage. Je flairais tout un régiment d'oncles et de 
cousins, invisibles et présents. Un jour je jetai un 
coup d'oeil à la dérobée dans cette chambre virgi- 
nale : elle n'avait qu'une issue, et les fenêtres étaient 
grillées comme celle d'une souricière. Tu com- 
prends que j'eus soin de ne m'y point aventurer. En 
désespoir de cause, sais-tu ce que fit la famille? 

— Elle te fit violence? 

— A peu près. Un jour, après déjeuner, en pré- 
sence de tout le monde, la candide enfant s'éva- 
nouit et prit soin de tomber dans mes bras. Là- 
dessus, tout le monde s'enfuit, père, mère, frères et 
servantes. 

— En te laissant la fille sur les bras? 

— Dans les bras. 

•— Et c'est toi qui l'as délacée? 

— Avec tous les égards que je me devais à moi-» 
même, et en homme qui tient â rester garçon. Quinze 
jours après, on m'a raconté l'histoire d'un autre 



r^ 



174 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

voyageur qui s'était oublié dans la même maison, en 
délaçant le même corset, et qui s'en était repenti. 
Quoiqu'il n'eût aucune vocation pour le mariage, 
on l'avait conduit, le couteau sous la gorge, devant 
le prêtre, et, ce qui est plus grave, devant le consul. 

— Quoi! il l'avait épousée? elle te recherchait donc 
en secondes noces? 

— Mon pauvre ami, tu ne sais pas encore ce qui se 
cache d'astuce au fond d'un père de famille. La fille 
au corset avait une sœur aînée, légèrement épilep- 
tique, et beaucoup trop laide pour conquérir elle- 
même son mari. C'est elle qu'on fit épouser au cou- 
pable, pour le punir d'avoir délacé l'autre. On espé- 
rait que la plus jeune, avec sa beauté et ses petits 
talents, trouverait bien à se marier une seconde fois. 
Médite, mon ami, cette trop véridique histoire, et 
puisse mon expérience te présener de semblable 
malencontre. Souviens-toi qu'un mariage contracté 
à l'étranger devant le consul est valable en France 
aux yeux de la loi ; qu'aux yeux de la religion catho- 
lique, tout mariage est bon, fût-il célébré par un 
prêtre grec : n'oublie pas que tu es dans le pays des 
dots microscopiques, et qu'une fille de trente mille 
francs est une héritière ; que l'éducation est encore 
plus rare que la fortune; que l'économie est une 
vertu inconnue aux filles, et qu'une mère a fait son 
devoir lorsqu'elle a dressé ses enfants à la chasse au 
mari. Je te dirai un autre jour par quelles amorces 
on leur apprend à séduire l'homme, combien elles 
lui accordent de leur personne pour faire désirer le 
peu qu'elles réservent, par quelles complaisances 
elles se l'attachent, par quelles consolations elles lui 



LA FAMILLE. 175 

fonl prendre patience, sous les yeux de leurs parents; 
et quand je t'aurai tout dit, tu devineras quelle am- 
ple moisson de prospérités on attire sur sa tête en 
épousant une fille élevée à Smyrne, à Syra, ou même 
dans la chaste ville d'Athènes. Cependant Athènes 
est le pays où tu cours le moins de risques, et les 
vertus rouées y sont plus rares que dans les autres 
villes. 

— Parce qu'il y a moins de filles à marier? 

— Parbleu! > 



IV 



Souvenirs des temps héroïques : les mariages pendant la guerre 
de rindcpcndance. — Un ministre du roi Othon a payé sa femme. 
— Une fiancée dans une caisse. 



Les Philhellènes qui ont survécu à la guerre de 
Tindépendance m'ont raconté quelquefois, après dî- 
aer, les mariages qui se faisaient dans l'âge héroïque 
de la Grèce moderne. « Tout est bien changé! disent- 
ils avec un soupir tout militaire. C'était le temps des 
aventures, t 

En ce temps-là, les femmes étaient rares ; on se 
les arrachait, on se les disputait le fer à la main ; on 
les tirait au sort; on les vendait; quelquefois on les 
partageait à l'amiable. A la prise d'une ville on re- 
nouvela plus d'une fois l'histoire de Briséis, qui, après 
avoir vu son fiancé et ses trois frères tomber sous les 
coups d'Achille, se consola en entendant Patrocle qui 
lui disait : t Ne pleure pas, Achille te prendra pour 



r 



176 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

femme. > Au sac de je ne sais quelle bourgade de la 
Morée, de Gorinthe, si je ne me trompe, un jeune 
Pallicarc acheta pour cent piastres turques une des 
femmes qui faisaient partie du butin. Il vécut long- 
temps avec elle ; puis il Fépousa quand il eut le temps; 
puis il devint ministre du roi Othon. Sa femme, qui 
n'est plus jeune, comme on peut le croire, s*est tou 
jours bien conduite. Pour cent cinquante francs en- 
viron (au taux où était la piastre en ce temps-là), le 
Pallicare avait acheté, sans le savoir, une somme in- 
calculable de vertus domestiques. 

On me montrait un jour au théâtre un autre ha- 
bitant d'Athènes qui a fait son bonheur, je veux 
dire son mariage, d'une façon plus originale encore. 
L'héroïne de l'histoire est née à Constantinople, il y 
a... sait-on jamais combien il y a de temps qu'une 
femme est née? Mais il y a bien quarante ans, sans 
rien exagérer. Un Anglais habitant Athènes, M. X.. . 
était épris d'une jeune Arménienne de Constanti- 
nople, qui avait une sœur. Les deux sœurs étaient 
gentilles et en âge de se marier : c'était l'aînée qu'il 
aimait. Impossible de la demander en mariage : les 
lois turques défendaient aune Arménienne d'épouser 
un Franc. Restait une autre ressource, un peu plus 
violente; mais, lorsqu'un Anglais a le temps d'être 
amoureux, il ne l'est pas à demi. M. X.... résolut 
d'enlever celle qu'il aimait, et elle ne s'en défendit 
point. A Constantinople, les enlèvements ne se font 
pas en chaise de poste, faute de chaises de poste cl 
de routes carrossables. Il fut convenu que la demoi- 
selle s'emballerait elle-même dans une boîte de cèdre 
aussi confortable que possible, et percée de petit? 



LA FAMILLE. 177 

trous; qu'on la chargerait sur un navire, en payant 
un fret convenable, et qu'une fois rendu à Athènes, 
sans avaries, cet aimable ballot prendrait le nom de 
MmeX... Le bateau était en partance, la caisse était 
prête ; on y avait ménagé des compartiments pour 
les provisions de voyage, tant biscuits que confitures. 
Mais, au moment de s'encaisser, la jeune fille hésita. 
Sa sœur, bonne pièce, lui prodiguait les encoura- 
gements ; mais rien n'y faisait. « Allons, ma sœur, 
soyez homme, disait-elle : quatre jours sont bientôt 
passés, et dans quatre jours vous serez à Athènes, si 
lèvent est bon. Vous n'aurez pas vos aises, d'accord; 
mais les a-t-on jamais, dans cette vie? On peut bien 
se serrer un peu pour gagner un mari : témoin les 
corsets. » 

La sœur aînée se mettait dans la boîte et sortait 
au plus vite. Elle poussait des cris de paon chaque 
fois que le couvercle faisait mine de s'abattre. Enfi 
elle s'écria qu'elle aimerait mieux rester fille et coif- 
fer sainte Catherine d'Arménie que de voyager dans 
une boîte. 

€ Mais songez-y, disait la cadette : voilà une belle 
caisse de cèdre qui sera perdue. 

— Nous y mettrons nos chapeaux, répondait 
l amee. 

— Et ce pauvre M. X... qui vous attend, n'avez- 
vous point pitié de lui? Pour ma part, je suis tout 
attristée. 

— Hé, petite sœur, dit l'aînée, si ce voyage vous 
tient tant au cœur, que ne le faites-vous vous-même? 

— J'y songeais, répliqua l'enfant. 

— Vous! vous iriez épouser M. X...? 

13 



178 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

— Pourquoi non ? 

— Mais les convenances, ma sœur? 

— Mais vous, ma sœur, songez-vous donc aux 
convenances? Est-ce bien cela qui vous arrête? 11 
me semble que vous ne craignez qu'une chose, 
c'est de prendre de faux plis. Je suis plus brave que 
vous. 

— A votre aise, dit l'aînée, et bon voyage. » 

Les préparatifs étaient faits; la cadette embrassa 
sa sœur, entra dans la boîte, fut déposée soigneu- 
sement sur le pont, et arriva toute brillante à 
Athènes, comme une poupée qu'on apporte de Nu- 
remberg. 

Qui fut surpris? ce fut M. X... 

M. X. .. était un de ces Anglais méthodiques qui se 
disent : « Je gagne dixmille francs par an; en 1830, 
j'aurai deux cent mille francs; en janvier 1832, je me 
marierai ; en 1833, j'aurai un garçon; en 1834, j'aurai 
une fille ;enl835,jeme retirerai des affaires. On était 
à la fin de janvier 1832 (je ne garantis pas les dates), 
l'habit de noces était commandé, M. X... n'avait pas 
d'autre femme sous la main; attendre davantage, 
c'était déranger tous ses plans; les deux sœurs se res- 
semblaient un peu, avec cette différence qu'il aimait 
une blonde et qu'il épousait une brune : il épousa. 
M'"'' X... ne s'est jamais fait enlever depuis son 
mariage. 



LA FAMILLE. 179 



Chapitre des coups de canif et des coops de couteao. 

La sainteté du nœud conjugal est assez respectée 
en Grèce. La raison en est fort simple. 

L'amour est un luxe, surtout Tamour illégitime. Le 
grand Balzac (celui qui vient de mourir) n'a-t-il pas 
fait le bilan des passions extralégales, et montré que 
l'adultère le plus économique coûte au moins quinze 
cents francs par an? A ce prix, il y a bien peu de 
Grecs qui aient le moyen d'être criminels. 

On en trouve aussi peu qui en aient le loisir. Les 
hommes sont sur la place du village, occupés à ré- 
gler les destins de l'Europe ; les femmes sont aux 
champs, avec une pioche dans la main et un enfant 
sur le dos. 

La mère de famille, cette grosse femme qui pro- 
duit des enfants comme un arbre porte des fruits, 
ne songe pas à l'amour et n'y fait pas songer les 
hommes. 

Les femmes vivent généralement loin de l'autre 
sexe. Les réunions sont rares. Dans les bals de 
village, les femmes dansent ensemble, les hommes 
ensemble. 

D'ailleurs, les Grecques, comme les Italiennes et 
toutes les femmes des pays chauds, sont armées 
d'une incroyable indifférence. Les chaleurs débili- 
tantes de l'été énervent l^s vices eux-mêmes. Dans 



180 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

ces climats privilégiés, la vertu est aussi facile que la 
sobriété. 

Ajoutez que la vie privée est percée à jour : il n'j 
a véritablement qu'une ville dans le royaume; et 
Athènes est aussi petite ville que Carpentras ou Gas- 
telnaudary. Si l'épicier Thémistocle ou le barbier Pé- 
riclès essuyait quelque malheur domestique, toute la 
ville le saurait le lendemain, et les petits garçons lui 
crieraient kératUy c'est-à-dire Sganarelle. 

Dans les campagnes, la surveillance que tous exer- 
cent sur chacun est cent fois plus facile que chez 
nous, puisqu'il n'y a pour ainsi dire ni forêt, ni 
bois, ni bocage. . 

Les Grecs sont horriblement jaloux, car ils sont 
très-vaniteux. Le mot kératUy dont on abuse à propos 
de tout, et que les enfants de trois ans se jettent les 
uns aux autres, est une injure très-vivement sentie 
lorsqu'elle a un sens véritable. Il y a quelques an- 
nées, un homme du peuple se promenait un di- 
manche, à la musique, avec la femme d'un autre. Le 
mari vint droit à lui, le frappa en pleine poitrine 
d'un coup de couteau, et l'étendit mort sur la place. 
Personne n'inquiéta le meurtrier, qui put s'en re- 
tourner tranquillement chez lui. Les uns disaient : 
« G'est le mari »; les autres, en examinant le coup, 
s'écriaient : « Bien touché ! » 

La haute société a, comme partout, des mœurs à 
part. La chronique scandaleuse d'Athènes est assez 
riche pour défrayer un petit Brantôme. Mais ces in- 
trigues ont un caractère particulier : l'amour n'y 
entre pour presque rien. Tout roule sur la vanité ou 
sur l'intérêt. 



LA FAMILLE. 181 

Lorsque lady Montague passa à Vienne, on prit 
scinde la mettre au courant des belles manières, et 
de l'informer que toutes les dames de la cour fai- 
saient choix d'un amant pour obéir à la mode. L'u- 
sage voulait de plus que cet amant, pour montrer sa 
magnificence et sa tendresse, servît à la dame de ses 
pensées une petite pension proportionnée à sa for- 
tune. 

Je ne dis pas que cette mode se soit transportée 
jusqu'à la cour de Grèce ; tant s'en faut. On assure 
cependant que la plupart des femmes qui manquent 
à leurs devoirs trouvent fort juste d'être récompen- 
sées de leur faute, attendu que la vertu leur est natu- 
relle, et que toute peine est digne de loyer. 

Les femmes sont beaucoup plus jalouses qu'en 
Turquie. La femme du ministre de la guerre apprit 
l'an dernier que son mari la trompait. Elle se rendit 
chez M"'***, à l'heure de la sieste, trouva les 
portes ouvertes, les domestiques endormis et son 
mari en faute. Elle entra dans une grande colère, et 
arracha le bonnet rouge de sa rivale, qui la mordit 
au sang. L'Excellence prise en défaut se mit en de- 
voir de battre sa femme ; sa femme ouvrit la fenêtre 
et appela la garde. L'affaire fut assoupie le lende- 
main, quand toute la ville la sut. Le mari offensé 
était dans le Magne, occupé, par ordre du ministre, à 
la poursuite du moine Christophoros. Il apprit tout 
et ne fît point de scandale. Il aurait pu faire con- 
damner un grand de la terre; il préféra s'en faire 
aimer. 

Les mœurs du peuple, je le répète, sont pures, et 
le pauvre ne suit pas l'exemple du riche. Cependant 



182 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

on trouve au bazar d'Athènes tout un petit monde 
grouillant, qui vit à la grâce de Dieu, un peu d'au- 
mônes, un peu de larcins furtivement faits. Ce sont 
les enfants trouvés. L'assistance publique les met en 
nourrice jusqu'au moment où ils peuvent se tenir 
sur leurs jambes ; alors on leur dit de marcher tout 
seuls. Rien ne les empêche d'arriver aux honneurs, 
s'ils réussissent à vivre. Les Grecs n'ont point 
contre les bâtards le préjugé absurde de nos paysans 
et de certains bourgeois. Le fameux Karaïskakis 
était bâtard comme Romulus, et fils d'une reli- 
gieuse. 



VI 



L*esprii de famille. 

Il y a fort peu de Grecs qui aient un nom de fa- 
mille. Le nom de baptême leur suffit. Mais comme on 
compte dans le royaume trente mille Basile, autant 
d'Athanase, autant de Pierre, autant de Georges, au- 
tant de Nicolas, sans parler des Aristide et des Thé- 
mistocle, chacun ajoute à son nom ou un sobriquet, 
ou le nom de son père. On s'appelle Pierre fils de 
Nicolas, ou Nicolas fils de Jean, ou Pierre l'Albanais, 
ou Pierre de Nauplie, ou Basile le Noir, ou Georges 
le Court. Les Mavromichalis, la plus grande famille 
du Magne, devraient s'appeler en français Noir Mi- 
chel. 

La variété infinie de ces noms qui se forment 
arbitrairement empêchera longtemps la naissance de 



LA FAMILLE. 183 

ce que nous appelons l'orgueil du nom. Une famille 
très-nombreuse peut se composer de cent noms di- 
vers et n'avoir aucun lien apparent; mais elle n'en 
sera pas moins étroitement unie. Les devoirs de pa- 
renté sont plus stricts chez les Grecs que chez nous. 
En voici deux preuves que je prends au hasard, au 
plus haut et au plus bas de la société. 

M. Rhalli, président de l'Aréopage, ancien mi- 
nistre, un des hommes les plus considérables de 
l'Ktat, avait placé un de ses cousins comme domes- 
tique dans une maison de ma connaissance. Il ve- 
nait de temps en temps dire au maître du logis : 
« Êtes'vous content de mon cousin ? Si vous avez à 
vous en plaindre, envoyez-le-moi, je lui laverai la 
tête. > Je ne connais que deux pays où un tel trait 
soit vraisemblable : la Grèce et la Turquie. Il dénote 
à la fois un vi? sentiment de l'égalité et un profond 
respect des liens de la famille. 

Notre cuisinier était un pauvre diable qui gagnait 
six cents francs par an, ni logé, ni nourri. 11 avait 
pris à sa charge la veuve de son frère et ses cinq en- 
fants. Une telle action serait admirée chez nous; elle 
n'était pas même remarquée à Athènes. Un homme 
rcmplitun devoir strict lorsqu'il adopte la veuve d'un 
parent. 

Le droit d'aînesse, ce principe destructif de la fa- 
mille et de la société, qui n'est bon tout au plus qu'à 
immobiliser la propriété dans les mêmes mains, sera 
toujours inconnu en Grèce. Ceux qui croient à l'éga- 
lité des hommes croient à plus forte raison à l'égalité 
des frères. 

On sait qu'en Russie la sœur n'est pas l'égale des 



r 



iSti LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

frères ; les filles n'héritent que d'un quatorzième de 
la fortune paternelle. Les lois grecques ne consacre- 
ront jamais une aussi barbare iniquité. 

L'égalité est si bien entrée dans les mœurs, que 
les fils sont presque tous les égaux de leur père. Ils 
ont pour lui du respect et de la déférence : ils n'obéis- 
sent point. On sait que, dans l'antiquité, il en était 
de même. Le père de famille était pour son fils un 
ami plus sage et plus respectable que les autres ; il 
n'était pas, comme à Rome, un maître et un bour- 
reau. Dans l'Odyssée, Télémaque ne tremble jamais 
devant Ulysse. 

Rome avait des lois contre les parricides ; Selon 
refusa d'en faire. Ces lois, la honte d'une société, 
sont aussi inutiles aujourd'hui que lorsque les Athé- 
niens votaient les lois de Solon *. 

La mère de famille commande à ses filles et obéit 
à ses fils; elle est femme. Télémaque disait à Péné- 
lope : « Rentre dans ta chambre, ma mère; retourne 
àton ouvrage, à ta toile et à tes fuseaux, distribue la 
lâche à tes servantes : c'est à nous de parler; les dis- 
cours sont réservés aux hommes, et surtout à moi 
qui suis le maître ici. » 

Résumons en quelques mots ces observations sur 
la famille. 

Les mariages sont contractés et rompus librement; 
la femme n'est ni esclave ni renfermée; les unions 
sont fécondes, ce qui est le but principal, sinon uni- 
que, du mariage ; les frères sont égaux entre eux et 



1. Rayons ceci de nos papiers. On m'écrit d'Allicnes qu'un Grec 
du Pirée vient d'assassiner sa mère. (Note de la 2« édition,) 



LA FAMILLE. 185 

à leur père ; les parents se prêtent secours et assis- 
tance, quelle que soit la différence de leur condition ; 
le mari et la femme elle-même se montrent jaloux de 
leurs droits, et défendent énergiquement la sainteté 
du mariage. 

La liberté fut toujours la passion dominante du 
peuple grec ; l'amour de l'égalité est le fond même 
de son caractère ; la jalousie est une conséquence du 
sentiment que tous les hommes ont de leur droit ; la 
chasteté féconde des mariages est le fruit du climat. 
Tous ces traits caractéristiques appartiennent au 
peuple et au pays. 

Les sentiments d'humilité et de crainte qu'on re- 
marque chez les femmes sont une suite de leur 
ignorance. La froideur et la gêne entre parents, les 
mariages avec des peuples étrangers et corrom- 
pus, la rouerie des filles, les calculs méprisables de 
leurs parents, la vénalité de certaines femmes, 
l'abandon d'un grand nombre d'enfants sur la voie 
publique, la mortalité qui dépeuple les familles, sont 
des conséquences directes ou lointaines de la pau- 
vreté. 

En un mot, tout ce qu'il y a de bon dans la fa- 
mille est propre au peuple grec ; le mauvais est acci- 
denteL 

Le peuple grec est malade ; mais il n'est point 
incurable. 




CHAPITRE V. 



LE GOUVERNEMENT ET L'ADMINISTRATION. 



I 



Le gouvernement. — Analyse de la charte. — Le roi Ta donner 
malgré lui. — Les ministres et les fonctionnaires. — Les cham- 
bres. — Un député dont l'élection a coûté quatorze hommes. 
— Le sénat. — Le corps judiciaire : tous les magistrats sont 
amovibles. — Puissance du roi. — Sentiments du peuple. — 
Le roi est étranger et hétérodoxe. — Il n'y a pas d'héritiei 
présomptif* 

La Grèce est de nom une monarchie constitu- 
tionnelle. 

Le roi a juré, le 30 mars 184â, une charte votée 
par rassemblée nationale. 

La charte garantit aux citoyens l'égalité devant la 
loi, la liberté individuelle, la liberté de la presse, 
l'abolition de la confiscation, l'instruction primaire et 
supérieure gratuites, et la liberté religieuse. 

En fait, la presse est libre, l'instruction est don- 
née gratuitement à tous les degrés ; mais l'égalité 
devant la loi est une chimère, la liberté individuelle 






LE GOUVERNEMENT ET L'ADMINISTRATION. 187 

est violée, la confiscation est remplacée par la spo- 
liation, la canaille a brûlé impunément la maison 
d'un juif, et les tribunaux ont emprisonné un 
homme qui avait émis dans sa, maison une opinion 
hétérodoxe. 

€ La puissance législative s'exerce collectivement 
par le roi, la chambre et le sénat. La personne du 
roi est sacrée, les ministres sont responsables ; le roi 
jouit de tous les droits accordés au monarque consti- 
tutionnel. Les députés sont élus parmi les hommes 
âgés de plus de trente ans qui possèdent une propriété 
quelconque ou une profession indépendante. Ils sont 
nommés pour trois ans, et reçoivent 250 drachmes 
par mois durant la session. Le corps électoral se 
compose de tous les hommes âgés de vingt-cinq ans 
qui possèdent une propriété ou exercent une profes- 
sion indépendante dans la province où ils ont leur 
domicile politique. Il suit de là que tous les électeurs 
de trente ans sont éligibles. 

« Les sénateurs sont nommés à vie par le roi : ils 
doivent avoir quarante ans; ils reçoivent 500 drach- 
mes par mois, même en dehors des sessions. » 

En fait, le pouvoir du roi n'est tempéré que par la 
diplomatie. Tout ministre est prêt à tout faire pour 
garder son portefeuille. Ces hommes pauvres, ambi- 
tieux, sans principes, élevés à une triste école de po- 
litique, n'aspirent qu'à gagner le plus longtemps pos- 
sible 800 drachmes par mois. Ils savent que leur 
position est précaire, qu'aucun ministère n'a duré, 
et que les nouvellistes du café de la Belle-Grèce an- 
noncent tous ies matins la formation d'un nouveau 
cabinet. Ils ne songent donc qu'à se maintenir en 



188 LiV GRÈCE CONTEMPORAINE. 

place et à tirer le meilleur parti de leur passage aux 
affaires. Chacun d'eux, en arrivant au pouvoir, prend 
soin de s'entourer de ses créatures. Il le fait par pru- 
dence et par devoir : par prudence, pour n'être pas 
trahi par ses subalternes ; par devoir, pour récom- 
penser le dévouement de ceux qui l'ont servi. Un 
ministre qui ne ferait pas place nette dans son dépar- 
tement et qui ne remplacerait pas tous les hommes 
capables par des hommes dévoués, passerait pour un 
sot et un ingrat. Il perdrait l'amitié de ses clients et 
serait la risée de ses ennemis. 11 suit de laque tout le 
personnel de l'administration se renouvelle à cha- 
que nouveau ministère; qu'il ne se forme jamais 
d'employés capables dans les bureaux ; que les em- 
ployés de tout rang, n'ayant aucun avenir assuré, 
font main basse sur tout ce qui se trouve à leur por- 
tée ; que l'État n'a point de vieux serviteurs, et qu'il 
n'existe dans le royaume qu'un seul fonctionnaire 
civil qui ait pu acquérir des droits à la retraite. La 
conséquence plus éloignée, mais non moins néces- 
saire d'un pareil ordre de choses, c'est que le roi ne 
trouve jamais aucune résistance ni dans ses minis- 
tres, ni dans les autres fonctionnaires. Tous se sentent 
ou coupables, ou du moins incapables ; ils savent que 
leur fortune tient à un fil, et que, lors même qu'ils 
auraientplus de talent que d'honnêteté, la mauvaise 
humeur du roi ou la mauvaise digestion de la reine 
pourrait les précipiter : l'expérience leur a appris que 
la seule vertu prisée à la cour était l'obéissance; ils 
obéissent. 

Le roi tient dans sa main les sénateurs et les dépu- 
tés, aussi bien que les préfets et les ministres. 



LE GOUVERNEMENT ET L'ADMINISTRATION. 189 

Ni les gouvernements qui ont doté la Grèce d'une 
monarchie absolue n*ont assez sérieusement consi- 
déré le caractère du peuple et l'état du pays, ni les 
révolutionnaires qui ont arraché au roi la constitu- 
tion de 18â4 n'ont tenu compte de l'ignorance et de 
la barbarie de la nation. Si l'on a jamais pu dire 
qu'un pays n'était pas mûr pour la liberté, c'est en 
parlant de la Grèce. Non que les esprits soient fermés 
aux idées politiques, tant s'en faut. Tous les Grecs, 
sans exception, sont aptes à discuter les affaires pu- 
bliques, tous en parlent, sinon savamment, au moins 
sciemment ; tous prennent un intérêt passionné aux 
moindres débats des assemblées. Je dis plus : tous 
connaissent à fond les hommes d'État qui se querel- 
lent sur les intérêts publics, et, si le scrutin de liste 
peut être appliqué dans un pays, c'est en Grèce. Mais 
ils manquent des deux premières vertus du citoyen : 
la probité et la modération. Tous les électeurs, sans 
exception, sont à vendre, et, si le roi voulait faire 
élire une assemblée de sourds-muets, il l'obtiendrait 
en y mettant le prix. Ajoutez que les passions poli- 
tiques ne reculent jamais devant l'assassinat, et vous 
comprendrez pourquoi un jour d'élection ressemble 
tantôt à un jour de marché, tantôt à un jour de ba- 
taille. J'ai entendu un député qui disait : « Mon élec- 
tion nous a coûté quatorze hommes. t> Il ne comptait 
pas dans ce nombre les hommes que son concurrent 
avait dépensés. 

Le gouvernement dispose du budget pour les élec- 
tions qui s'achètent, et de l'armée pour les élections 
qui s'enlèvent. 

Les chambres assemblées, si on n'a pas une majo- 



190 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

rite toute faite, rien n'est plus aisé que de la faire. Un 
homme qui touche 250 drachmes par mois, et qui 
est forcé d'héberger ses électeurs, ne sera jamais un 
homme indépendant. 

Le sénat, riche de 6,000 drachmes par an et ina- 
movible, a deux garanties d'indépendance, mais 
n'en abuse point. Dans un État où tous les hommes, 
sans exception, aspirent aux emplois publics, on 
tient les sénateurs par leurs clients et par leurs fa- 
milles. 

En tous pays, le corps judiciaire, gardien naturel 
des lois, peut et doit défendre le bon droit contre les 
caprices du gouvernement. C'est un rôle qu'il a joué 
non-seulement dans les monarchies constitutionnel- 
les, mais dans les pays de pouvoir absolu. Frédéric II, 
qui n'était pas un roi constitutionnel, reconnaissait 
cependant qu'il y avait des juges à Berlin. Le roi 
Othon n'a jamais permis qu'il y eût des juges à Athè- 
nes, car il n'y souffre pas de magistrats inamovibles. 
La charte consacrait le principe de l'inamovibilité de 
la magistrature assise; mais le roi, depuis qu'il s'est 
laissé arracher une constitution, n'est occupé que du 
soin de la reprendre. 

Il est donc maître absolu dans son royaume. Ce 
n'est pas à dire que tous les cœurs soient à lui. Othon 
fût-il le meilleur et le plus intelligent des rois, son 
peuple ne lui pardonnerait jamais ni sa religion ni 
son origine. Bavarois et catholique, il sera toujours 
pour les Grecs orthodoxes un étranger mal baptisé. 
Enfin, comment le peuple s'attacherait-il à un prince 
qui n'a pas d'héritier présomptif? Le principal ali- 
ment des partisans de la monarchie, c'est que la mo- 



LE GOUVERNEMENT ET L'ADMINISTf.ATION. 1:^1 

narchie est un gouvernement stable, et que la trans- 
mission régulière du pouvoir dans une même famille 
prévient les révolutions et assure la paix publique. 
Voilà pourquoi, à l'instant même où un souverain 
expire, on se hâte de crier au peuple : « Le roi est 
mort ! vive le roi ! » C'est pour le même motif que 
tous les souverains, lorsqu'ils n'ont pas d'enfant, 
désignent leur héritier à l'avance, afin que les sujets 
soient convaincus qu'ils ne manqueront jamais de 
maîtres, et que le pouvoir tombera sans secousse dans 
des mains préparées à le recevoir. 

La Grèce ignore encore à qui elle obéira après la 
mort du roi Othon. On lui avait d'abord promis le 
prince Luitpold, troisième fils du roi Louis de Ba- 
vière; mais il est dit que le nouveau souverain doit 
être de la religion orthodoxe, et le prince Luitpold 
aime mieux être catholique que roi. Le quatrième fils 
du roi Louis, IcprinceAdalbert, consent à embrasser 
la religion grecque; son frère Luitpold lui cède ses 
droits, la conférence de Londres a autorisé la substi- 
tution ; mais le prince Adalbert, qui craint ou la sur- 
venance d'un héritier direct ou une révolution qui 
renverse le trône de Grèce, ne veut pas changer de 
religion avant de changer d'état, et refuse d'abjurer 
sa foi avant de tenir sa couronne. 

Si le malheur du peuple grec veut qu'il passe d'un 
Bavarois à un autre, le prince Adalbert débarquera 
au Pirée en étranger et en inconnu, et la nation re- 
commencera sur nouveaux frais à faire connaissance 
avec un nouveau roi. 



f^ 



L\ GRECE CONTEMPORAINE. 



II 



Divisions administratives. — Le fonctionnaire grec. — Les pas 
sagers de VOÛion et de Y Amélie. — Histoire d'un jeune em- 
ployé du ministère des affaires étrangères, qui avait peur de 
l'eau comme Panurge, et d'un préfet de police qui aima mieux 
recevoir un coup de pied que de payer quarante-cinq francs. 



Le royaume est divisé en dix monarchies ou pré- 
fectures, et en quarante-neuf éparchies ou sous-pré- 
fectures. Un seul sous-préfet peut administrer à la 
fois deux éparchies. 

Les éparchies se subdivisent en dimarchies ou 
cantons. Les communes rurales sont administrées 
par des fonctionnaires municipaux qui portent le 
nom de parèdres, c'est-à-dire adjoints du dimarque. 
Tous les fonctionnaires municipaux sont nommés 
par le roi ; tous sont rétribués. Il a été impossible 
jusqu'à ce jour de créer des fonctions gratuites. Rien 
pour rien est la devise de l'administration. Cepen- 
dant tous les fonctionnaires montrent le plus grand 
empressement à se faire nourrir, loger et surtout 
transporter pour rien. Au dernier voyage du roi, 
plus de cent personnes avaient demandé et obtenu la 
faveur de faire route avec lui jusqu'à Trieste. Le petit 
vapeur VOthon était encombré de fonctionnaires : les 
uns couchaient sur le pont, les autres perchaient 
sur les mâts. Dans l'hiver de 1862-53, la corvette 
VAmélieii péri en vue du Pirée. Elle était surchargée 
de fonctionnaires, de femmes de fonctionnaires, 



LE GOUVEUNEMENT ET L'ADMINISTRATION. 193 

d'enfants de fonctionnaires : peu s'en est fallu que 
le royaume ne perdît dans ce naufrage un quart du 
personnel de l'administration. On l'aurait aisément 
remplacé : 

n est assez de cette marchandise. 

Les employés grecs trouvent aussi naturel de faire 
leurs affaires aux dépens de notre gouvernement 
qu'aux dépens du leur. La France s'est toujours mon- 
trée si généreuse ! Tel ministre plénipotentiaire n'hé- 
sitait pas à chauffer un bateau à vapeur pour trans* 
porter un député soi-disant dévoué à la France. 
Aujourd'hui ces abus ont disparu, et, lorsque nos 
bateaux à vapeur transportent un agent du gouver- 
nement, c'est à la prière du roi et pour affaire pres- 
sante. Tandis qu'on discutait à la conférence de 
Londres la question de succession, le roi eut besoin 
d'envoyer à Trieste un employé du ministère des 
affaires étrangères. On choisit un jeune homme d'une 
îçrande famille phanariote, et M. le ministre de 
France permit qu'il se rendit à destination sur un 
de nos bateaux à hélice, bon marcheur et bien com- 
mandé, le ChaptaL Le Chaptaléidii entré dans l'Adria- 
tique lorsqu'il survint un gros temps. Le diplomate 
grec fut pris d'une terreur que l'on ne peut compa- 
rer qu'à celle de Panurge. « Holos! Holos! je naye! 
vrai DieUy envoie-moi quelque dauphinpour me sauver 
en terre œmme un beaupetit Arion! Bebebebous^ bebe, 
bous, bous! Commandant, débarquez-moi , je vous 
en supplie, où vous voudrez, pourvu que ce soit à 
terre. — Fi! qu'ilest laid lepleurard! répondaitle com-^ 
mandant Poultier, homme aussi hardi, aventureux et 

19 



r 



in LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 



délibéré que frère Jean des Entommeures. Et vos 
dépêches, diplomate de peu de cœur? — Au dial)le 
les dépêches, commandant, mon bon ami. Soyons hors 
de ce danger y je vom en prie. Je sais ce qu'elles con- 
tiennent, mes maudites dépêches. Des sottises, mon 
cher commandant, de pures sottises. Est-ce que vous 
croyez à la diplomatie, vous? Bouboubouboubous! je 
prends tout sur moi ; relâchez ici ou là. N'est-ce pas 
la côte d'IUyrie que je vois à notre droite? Que Ton 
doit y être à l'aise ! Commandant, êtes-vous père? 
Songez à ma famille en .pleurs ! Jîéto.'ce/te vague en- 
fondrera notre nauf! Bebebebovis^je meurs Je naj/e, mes 
amis. Je pardonne à tout le monde. — Magna, gna, 
gruiy dit frère Jean. — Commandant, je vous somme 
de me mettre à terre. Vous répondez de mes jours. 
La Grèce vous en demandera compte. Souvenez-vous 
que je m'appelle S.... — Souvenez-vous-en vou&- 
même, mon petit ami », répliqua le commandant. 

Il était une fois un ministre de France qui s'appe- 
lait M. Sabatier, et un préfet de police d'Athènes qui 
s'appelait D... M. Sabatier, l'homme intrépide, ne 
craignait rien au monde, pas même d'être volé au 
jeu par les Grecs. Il les surveillait si bien et avec des 
yeux si fiers, que les pauvres gens avaient les mains 
paralysées. C'est ainsi que le ministre de France gagna 
au préfet de police d'Athènes deux cents drachmes 
ou cent quatre-vingts francs, sur parole. S'il avait 
été moins attentif au jeu, peut-être les aurait-il per- 
dues au lieu de les gagner. Mais l'argent d'un Grec 
est plus difficile à saisir que les oreilles d'un lièvre. 
Le préfet de police pensa qu'il était assez malheureux 
d'avoir perdu son argent, et il s'épargna le chagrin 



* K 



LE GOUVERNEMENT ET L'ADMINISTUATION. 195 

de le débourser. Il vint plus rarement à la légation, 
et choisit pour ses promenades les chemins où M. Sa- 
batierne passait pas. Cependant, comme le créancier 
et ledébiteur n'étaient pas des montagnes, ils finirent 
par se rencontrer. 

€ Mon cher D..., dit familièrement M. Sabatier, si 
vous ne me payez pas deux cents drachmes, je vous 
donnerai du pied vous savez où. 

— Monsieur le ministre, ne prenez pas cette peine; 
j'aurai l'honneur de vous porter l'argent. » 

Un mois après, deuxième rencontre : « Préfet, 
mon bel ami, dit le ministre, vous savez où je vous 
donnerai du pied si vous ne me payez pas deux cents 
drachmes. » 

Quelques semaines plus tard, le ministre et le 
préfet se rencontrèrent au milieu de quinze ou vingt 
personnes : c Préfet très-illustre, ditM. Sabatier, c'est 
aujourd'hui que vous recevrez ce dont nous sommes 
convenus, si vous ne me payez deux cents drachmes. 

— Mon cher monsieur le ministre, je vous jure 
que je suis sans un sou. Peut-être ai-je sur moi un 
billet de cinquante drachmes : seriez-vous assez clé- 
ment pour l'accepter en à-compte? 

— C'est deux cents drachmes à donner, préfet très- 
prétteux, ou un coup de pied à recevoir. 

— Mon cher monsieur le ministre, j'aimerais 
mieux ne rien recevoir et ne rien donner, si vous 
veuliez bien le permettre. Mais je me rappelle que 
j'ai mis dans cette poche un billet de cent drachmes, 
et justement le voici. Cent cinquante drachmes, 
monsieur le ministre! ne me ferez-vous pas grâce du 
reste? b 



â 



196 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

M. Sabatier prit Targent et donna le coup de pied. 
€ Tiens, dit-il, nous sommes quittes. 
— Ce monsieur Sabatier! dit le préfet, il a tou- 
jours le mot pour rire ! f 



III 



La capitale transportée d'Astros à Égine, d'Êgine à Nauplie, de 
Nauplie à Athènes. — Ce que deviennent les capitales mises au 
rebut. — Le gouvernement aurait dû s'établir à Corinthe ou au 
moins au Pirée. — Influence de l'archéologie. — Fureur de 
bâtir. — Aspect d'Athènes. — Le bazar. — L'Jiorloge de lord 
Ëlgin. — La ville neuve. — Les monuments modernes. — Les 
ministères. — Avenir d'Allièncs. 



Pendant la guerre de Tindépendance, rassemblée 
qui proclama la liberté et qui gouverna le pays sié- 
geait dans la petite ville d'Astros, au sud de Nauplie. 

Le comte Capo d'Istria, nommé président de la 
république au commencement de Tannée 1828, éta- 
blit le siège du gouvernement dans le village d'Éginc. 
La population mobile et remuante qui cherche les 
emplois publics s'y porta en masse ; on y construisit 
force maisons, et le village devint une ville. 

En juin 1829, Capo (fïstria transportai capitale à 
Nauplie. Égine fut laissée, les maisons qu'on y avait 
bâties tombèrent en ruine, la ville redevint village ; 
l'activité et la vie s'enfuirent avec le gouvernement. 
Il n'y a dans le royaume ni assez d'hommes ni assez 
de capitaux pour que deux villes en môme temps 
soient peuplées et florissantes. Le port d'Ëgine est 
entouré de ruines qui datent de vingt-cinq ans. La 



LE GOUVERNEMENT ET L'ADMINISTRATION. 197 

maison deCapo d'Istria n'est plus habitable. Y entre 
qui veut; la porte est enfoncée; les fenêtres n'ont 
plus de vitres; une grosse vigne, qui grimpait autre- 
fois le long du mur, rampe à terre au milieu de la 
cour. 

Les insulaires d'Egine, pour se fixer au bord de 
la mer et peupler la ville de Capo d'Istria, avaient 
abandonné l'ancien chef-lieu, situé sur une mon- 
tagne. Il y a donc, dans une île de trois lieues de 
long, deux villes ruinées, dont l'une est complète- 
ment déserte, et l'autre compte un habitant par deux 
maisons. 

Nauplie grandit à son tour : la foule s'y porte, les 
rues se tracent, les maisons s'élèvent. Au mois de 
décembre 183â, le gouvernement se transporte à 
Athènes, et c'en est fait de Nauplie. 

C'est le roi Othon, ou plutôt c'est son père, qui 
a voulu qu'Athènes devînt la capitale du royaume. 
On a fait là un choix plus archéologique que poli- 
tique. La capitale eût été beaucoup mieux placée à 
l'isthme de Corinthe, au centre du royaume, entre 
rOrient et l'Occident, à cheval sur deux mers. 
Elle eût été plus près de Trieste, de Marseille et de 
Londres, sans être plus loin d'Alexandrie et de 
Constantinople. Les bâtiments perdent deux jours 
à doubler le Péloponèse. La plaine de Corinthe 
est d'ailleurs plus fertile que celle d'Athènes, le 
climat y est plus doux, l'air plus sain, l'eau plus 
abondante. Mais le roi s'imaginait sans doute qu'il 
deviendrait un grand général dans le pays de Mil- 
tiade, un grand marin dans la patrie de Thémisto- 
cle, un profond politique dans la patrie de Périclès. 




198 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

Corinthe pouvait devenir en peu de temps une ^ille 
de commerce et Tun des principaux marchés de 
rOrient. Elle a deux ports qui suffisent à la marine 
marchande : les bateaux du Lloyd abordent tous les 
jours à Loutrari et à Calamaki. Athènes n'est pas sur 
le grand chemin du commerce, et les navires se dé- 
tournent de leur route lorsqu'ils sont forcés d'y relâ- 
cher. Mais Athènes s'appelle Athènes. 

Lorsque le roi vint s'y établir avec toute l'adminis- 
tration centrale du royaume, la capitale n'était qu'un 
village en ruine entouré d'une plaine aride. On bâtit 
à la hâte une maison qui servit de palais ; la cour 
s'installa comme elle put dans les baraques voisines; 
les employés campèrent. 

Si, à ce moment du moins, on avait consulté le 
sens commun, on eût placé Athènes au Pirée. La 
capitale d'un peuple de marins doit être un port 
de mer, et, puisque tout était à faire, il n'en eût pas 
coûté plus cher pour créer une ville ici plutôt que 
là. Le Pirée d'ailleurs est beaucoup moins malsain 
que l'emplacement qu'on a choisi. Mais la santé 
publique, aussi bien que l'intérêt du commerce, dut 
céder à l'archéologie. Si le roi avait pu coucher 
dans le lit de Sophocle, il se serait cru capable d'é- 
crire des tragédies. 

Athènes s'agrandit rapidement, comme avaient fait 
Égine et Nauplie. Les Grecs sont très-entreprenants 
et toujours prêts à bâtir. L'affluence des gens sans 
domicile qui occupaient et sollicitaient des places 
éleva si haut le prix des loyers, que les constructeurs 
de maisons firent de beaux bénéfices. Ce n'était pas 
une mauvaise opération que d'emprunter à douze 



LE GOUVERNEMENT ET L'ADMINISTRATION. 199 

pour cent pour bâtir : la maison rendait dix-huit ou 
vingt et le propriétaire y trouvait son compte. Au- 
jourd'hui encore, tout Grec qui est à la tête d'une 
somme de dix mille drachmes se hâte de construire 
une maison de cinquante mille, qui est chargée d'hy- 
pothèques avant d'être couverte d'ardoises. Les neuf 
dixièmes des maisons d'Athènes sont dans le même 
cas, et cependant la fureur de bâtir ne s'est pas ra- 
lentie. 

Les maçons grecs ne sont pas maladroits, la pierre 
est à vil prix, l'Hymette fournit un marbre qui vaut 
mieux que la pierre et qui ne coûte pas plus cher; le 
plâtre, qui est détestable pour la sculpture, est excel- 
lent pour la bâtisse ; le bois seul est cher : j'ai dit 
pourquoi. Les petites gens savent au besoin bâtir 
sans pierre des maisons qui suffisent à les loger. On 
pétrit de la terre délayée, on la verse dans des mou- 
les, on la fait sécher au soleil, et l'on fabrique ainsi 
des briques crues qui peuvent durer quatre ou cinq 
mille ans. Un bon nombre de monuments que l'on 
retrouve à Ninive n'étaient pas bâtis autrement. 

La ville moderne occupe une partie de l'emplace- 
ment de la ville d'Adrien. La ville de Thésée, la vieille 
Athènes, s'étendait entre l'Acropole et les ports : on 
peut mesurer sur la roche nue l'emplacement des 
maisonnettes du temps de Périclès, et suivre les rues 
en casse-cou qui ont gardé les ornières antiques où 
se cahotait le char d'Alcibiade. Les maisons romaines 
n'ont pas laissé de traces : le terrain est tellement 
exhaussé par les débris de toute espèce qu'il faut 
fouiller jusqu'à deux ou trois mètres pour retrouver 
le sol antique. 




200 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

Le village turc qui se groupait jadis au bas de 
r Acropole n'a pas disparu. Il forme tout un quar- 
tier de la ville. Ce sont des ruelles étroites, des ca- 
banes à hauteur d'appui, des cours où les poulets, 
les enfants et les cochons grouillent pêle-mêle entre 
an tas de fumier et un tas de fagots. L'immense ma- 
jorité de la population de ce quartier est composée 
d'Albanais. 

Le bazar est à la même place que sous la domina- 
tion turque. On y voit encore l'horloge que lord Elgin 
donna à la ville pour la consoler de tout ce qu'il lui 
prenait. C'est ainsi que les navigateurs du bon temps 
achetaient des lingots d'or contre des colliers de verre 
et des montres de trois sous. 

Le bazar d'Athènes, non plus qu'aucun desbvizars 
de l'Orient, ne ressemble au bazar Bonne-Nouvelle. 
C'est tout simplement le quartier marchand de la 
ville. Les Orientaux, qui aiment la paix et le silence, 
ont soin de reléguer le commerce dans un coin sé- 
paré. Les marchands eux-mêmes n'habitent pas au- 
près de leurs boutiques. Ils y viennent le matin et 
s'en retournent le soir. Pendant le jour les boutiques 
sont ouvertes, et l'on trouve au bazar tout ce au'on 
peut désirer, de la viande, du papier à lettre, des 
concombres et des gants jaunes. 

La ville est coupée en croix par deux grandes rues, 
la rue d'Éole et la rue d'Hermès. La me d'Hermès 
est la continuation delà route du Pirée; elle aboutit 
au palais du roi. C'est une ligne droite, interrompue 
en deux endroits par une église et par un palmier. 

La rue d'Éole est perpendiculaire à la rue d'Her- 
mès. lËlle commence au pied de l'Acropole et se con- 



LE GOUVERNEMENT ET l'ADMINISTRATION 201 

tînue par une route d'un kilomètre de long qui 
mène au Patissia. Ces deux rues sont bordées de ma- 
gasins et de cafés. Les négociants européens ne dai- 
gnent pas se confiner dans les ruelles du bazar, et 
quelques marchands grecs ont voulu comme eux se 
mettre sur le passage des chalands et épargner aux 
étrangers la peine de les chercher. A Tintersection 
des deux rues est le café de la Belle-Grèce, rendez- 
vous de toute la population mâle de la ville. 

Dans le triangle formé parle palais, la rue d'Her- 
mès et la partie de la rue d'Éole qui se dirige vers 
Patissia, s'étend la Néapolis ou ville neuve. Ce quar- 
tier s'agrandit et s'embellit tous les jours. On y ren- 
contre à chaque pas de jolies maisons entourées de 
jardins et coquettement décorées de pilastres ou de 
colonnes. Les rues ne sont ni très-régulièrement 
tracées, ni très-soigneusement nivelées, et un grand 
fossé, véritable cloaque à ciel ouvert, traverse ce 
beau quartier dans toute sa longueur. Mais ces mai- 
sonnettes un peu prétentieuses forment unpetit pano- 
rama assez gai. Elles ont ordinairement trois étages, 
dont un sous terre. L'hypogée est, comme les caves 
de nos pays, frais en été, chaud en hiver. On s'y re- 
tire en hiver comme en été pour y prendre le repas. 
Les appartements de réception sont au rez-de-chaus- 
sée, les chambres à coucher sont au premier ; le toit 
vient ensuite. Les légations de France *, de Bavière, 
d'Angleterre et de Russie, et l'école française, sont 
dans la ville neuve. Les deux monuments modernes 

1. M. Mercier, ministre de France en Grèce, Tient d'installer 
la légation dans la maison bâtie par Janlhe, à gauche de la roule 
de Patissia. 



202 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

de la ville, le Palais et TUniversité, sont dans la ville 
neuve. L'hôpital civil et Thôpital des aveugles y sont 
aussi ; c'est dans la ville neuve que le ministre de 
France a posé, Tan dernier, la première pierre d'une 
église catholique. La population se porte de ce côté 
comme à Paris vers les Champs-Elysées. En février 
1852, j'ai trouvé l'école française environnée de ter- 
rains incultes : je l'ai laissée entourée de maisons. 

La ville d'Athènes n'est pas encombrée de monu- 
ments modernes, etde toutce qui s'est fait depuis vingt 
ans, la façade de l'Université est le seul ouvrage réussi. 
Il reste d'ailleurs beaucoup à faire. Les ministères 
et les tribunaux sont établis, Fun au-dessus d'une 
boutique, l'autre au premier étage d'une gargote, 
l'autre dans une maison borgne d'une rue mal habi- 
tée. On voit la justice trôner dans des galetas dont 
un porteur d'eau ne se contenterait pas. Les ministres 
se logent à leurs frais, où bon leur semble, à l'au- 
berge, s'ils y trouvent de l'économie. Ils ne s'inquiè- 
tent pas d'une remise ou d'une écurie : le ministre 
des affaires étrangères est le seul à qui l'État paye 
un fiacre pour aller voir les ambassadeurs. 

Athènes est une ville de vingt mille âmes et de 
deux mille maisons. C'est la présence du gouverne- 
ment qui a fait élever toutes ces constructions et 
qui tient tant de monde assemblé sur un même 
point. Cette capitale accidentelle n'a point de ra- 
cines dans le sol. Elle ne communique point par 
des routes avec le reste du pays; elle n*envoiepas 
au reste de la Grèce les produits de son industrie. 
Les populations, qui n'ont rien à attendre du gou- 
vernement, ne tournent pas les yeux avec espérance 



LE GOUVERNEMENT ET L'ADMINISTRATION. 203 

vers Athènes. La ville n'a pas de banlieue; les rares 
villages qui Tenvironnent ne se soucient point de 
son existence ; la plaine est en grande partie inculte, 
et les laboureurs qui en défrichent quelque chose 
sont les mêmes malheureux qui y cherchaient leur 
vie avant l'arrivée du roi Othon. En un mot, rien ne 
retiendrait plus à Athènes cette population de vingt 
mille personnes, si le gouvernement se transportait 
à Corinthe, et l'on verrait bientôt Athènes aussi dé- 
serte et aussi ruinée qu'Égine et que Nauplie. 



IV 



U justice : point de justice. — Intégrité des juges. — Leur patrio- 
tisme. — La justice a des façons un peu vives. Leftéri en prison. 
— Un procès en justice de paix. — Les prisons. — La peine de 
mort. — Tragédie abominable. 

La Grèce possède un conseil d'État, une cour 
des comptes, un aréopage ou cour de cassation, 
deux cours d'appel, dix tribunaux de première 
instance, trois tribunaux de commerce, cent vingt 
justices de paix, des cours d'assises, un jury, des 
avocats, des notaires, des huissiers, et point d'avoués. 
Cependant il n'y a point de justice en Grèce. 

Elle possède un Code civil provisoire emprunté 
au droit romain, au Code Napoléon et à la législation 
allemande; un Code de commerce calqué sur le 
nôtre ; un Code pénal très-complet, très-méthodique 
et très-doux ; un Code de procédure civile compre- 
nant onze cents articles; un Code de procédure 



20^ LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

criminelle qui offre toutes les garanties désirables à 
la justice et à Taccusé. Cependant il n'y a pas de jus- 
tice en Grèce. 

Les juges ne sont ni inamovibles ni incorruptibles. 
Etes- vous protégé par la cour ou par un homme 
puissant : votre affaire est bonne. Avez-vous quel- 
ques milliers de drachmes à dépenser : elle est excel- 
lente. Il y a deux juges de paix à Athènes. « Quel est 
le plus honnête des deux? demandais-je à un magis- 
trat d'un ordre supérieur. 

— Ni l'un ni l'autre », me rcpondit-il. 

Les juges sont d'un patriotisme effréné. J'ai en- 
tendu un magistrat dire, en parlant de la duchesse 
de Plaisance : « Ses héritiers n'hériteront pas du 
bien qu'elle possède ici. 

— Quoi ! tant d'argent qui lui est dû... 

— Nos tribunaux ne donneront jamais gain de 
cause à un étranger. 

— Mais elle a d'excellentes hypothèques. 

— Oh ! les hypothèques, c'est notre fort. » 

En effet, placez une somme sur la première hypo- 
thèque : demain l'emprunteur se fabrique un faux 
contrat de mariage qui vous enlève des mains le gage 
que vous croyiez tenir. 

La justice a des façons un peu brutales avec le 
pauvre monde. Un matin, Leftéri nous arrive tout 
hors de lui. « Qu'as-tu donc, mon pauvre Leftéri? 

— Eifendi, je sors de prison. 

— Qu'avais-tu fait? 

— Rien. Je donnais l'orge à mes chevaux lors- 
qu'on est venu me prendre au collet sans me 
dire pourquoi. Quand j'ai été sous les verrous, on 



GOUVERNEMENT ET L'ADMINISTRATION. 205 

m'a dit : « Donne trente-six drachmes, et tu sor- 
« tiras. » 

— Tu devais donc trente-six drachmes? 

— Je ne devais pas un lepton ; mais la douane 
a prétendu que j'avais fait entrer des chevaux turcs. 
J'ai eu beau dire que tous mes chevaux avaient été 
achetés à Athènes ; on m'a répondu que je m'expli- 
querais quand j'aurais payé trente-six drachmes. * 

Ce pauvre garçon qu'on emprisonnait sans juge- 
ment ne devait pas la somme réclamée. Nous le 
savions mieux que personne, puisqu'il avait fait le 
voyage de Turquie avec trois d'entre nous. Cepen- 
dant il lui fut impossible de se faire restituer son 
argent. 

J'ai assisté comme témoin à un petit procès en 
justice de paix. Un manant, demi-cabareticr, demi- 
soldat, avait insulté des Français sur la route de 
Patissia. Le greffier du juge de paix, faisant l'office 
de ministère public, requit toute la sévérité du tri- 
bunal, je veux dire du juge, contre l'accusé. Toute 
son argumentation se réduisait à ceci : « Considérez, 
monsieur le juge, que la plainte a été déposée par 
M. le ministre de France! La France... »,etc. L'ac- 
cusé, qui était d'ailleurs parfaitement coupable, ne 
savait que répondre à ces raisons. Un gamin de vingt 
ans qui se trouvait dans l'auditoire lui cria : « Veux-tu 
que je plaide ta cause? 

— Non, tu m'ennuies. 

— Je te ferai acquitter. 

— Eh bien, je te nomme mon avocat. > 

Le jeune drôle s'avance, et, prenant tout le public 
à partie, il s'écrie à haute voix : « Que vient-on nous 



r 



206 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

parler de la France et des Français? Ne sommes-nous 
pas des Hellènes? Oui, nous sommes Hellènes, ô 
mes frères, et un Hellène est toujours innocent ! 
(Marques d'approbation.) D'ailleurs, l'acte d'accusa- 
tion a menti. J'étais présent, moi, le jour où cette 
victime résignée, ce doux soldat, ce timide auber- 
giste a été insulté, frappé, blessé par une horde de 
barbares venus du Nord ! » Là-dessus, l'avocat s'im- 
provise témoin, et, sans même prêter serment, en- 
tasse mensonge sur mensonge. Le public, composé 
de dix ou douze vauriens, fait chorus avec lui : on 
était dans la première émotion des affaires d'Orient, 
et le doux soldat, qui avait bel et bien gagné un 
mois de prison, en fut quitte pour vingt-quatre 
heures. Encore ne voudrais-je point jurer qu'il les a 
faites. Les témoins ne déposent pas volontiers contre 
les criminels, les gendarmes ne les mènent pas très- 
scrupuleusement en prison, et les geôHers laissent 
de temps en temps la porte ouverte. Le sage fait pro- 
vision d'amis. 

Il n'y a dans tout le royaume qu'une prison munie 
d'un bon verrou. C'est le pénitencier du château de 
Nauplie. Partout ailleurs, les détenus ont un pied 
dans la cage et l'autre dans la rue. Le gouverne- 
ment grec ferait bien d'aller étudier les prisons de 
Gorfou. 

Lapins horrible de toutes les peines infligées par 
la justice est en tout pays la plus facile à appliquer. 
On s'échappe de la prison et des galères, on ne 
s'échappe pas de la tombe, et un homme est bientôt 
n:Drt. 

Il n'en est pas ainsi dans 1c royaume de la Grèce, 



LE GOUVERNEMENT ET L'ADMINISTRATION. 207 

et l'application de la peine de mort y a été impossible 
jusqu'en 1847. 

Le gouvernement chercha un bourreau dans le 
pays : il n'en trouva point. Il en fit venir deux ou 
trois du dehors : il les vit massacrer par le peuple. 
Il s'avisa de prendre des soldats pour exécuteurs : le 
sénat ne le permit pas. Enfin, on a trouvé un homme 
assez affamé pour prêter sa main aux tristes œuvres 
de la justice humaine. Ce malheureux vit seul, loin 
d'Athènes, dans une forteresse où il est gardé par 
des soldats. On l'amène clandestinement en bateau, la 
veille de l'exécution; on le ramène en toute hâte dès 
qu'il a fait son coup : avant, pendant et après l'exer- 
cice de ses fonctions, les soldats l'entourent pour 
protéger sa vie. 

Lorsque le ministère de la justice fut assez heureux 
pour trouver un bourreau, il y avait dans les prisons 
trente ou quarante condamnés à mort qui attendaient 
patiemment leur tour. On liquida comme on put cet 
arriéré. 

La guillotine se dresse à quelques pas d'Athènes, 
à l'entrée de la grotte des Nymphes. L'écliafaud est 
à hauteur d'homme, et l'horreur du spectacle s'en 
accroît. Il semble aux regardants qu'ils n'auraient 
qu'à étendre la main pour arrêter le couteau, et ils 
se sentent complices du sang répandu. Mais ce qui 
ajoute le plus à l'intérêt de cette tragédie légale, 
c'est que le patient défend sa vie. La loi ordonne 
qu'il marche librement au supplice et que ses mains 
ne soient pas enchaînées. Or la plupart des con- 
damnés, brigands de leur état, sont des hommes vi' 
goureuxqui ne manquent jamais d'engager une lutto 




208 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

avec le bourreau. Une exécution commence par un 
duel où la justice a toujours le dessus, car elle est 
armée d'un long poignard. 

Lorsque le condamné a reçu huit ou dix blessures 
et perdu toutes ses forces avec tout son sang, il 
marche librement au supplice, et sa tête tombe. 

Le peuple retourne à la ville en se demandant 
comment il pourrait bien faire pour assassiner le 
bourreau. C'est la moralité de cette tragédie. 



Armée et marine. — Effectif de Tarmée. — L'armée utile et r?r- 
mée inutile. — Application ingénieuse de la conscription. — 
L'école des Êvelpides et Tavenir des jeunes officiers. — Matériel 
de la marine. — Personnel. -^ Deux matelots par odicier* 



L'armée grecque, qui a été organisée en 1843, se 
compose : 

V De deux bataillons d'infanterie de ligne de huit 
compagnies chacun, ces deux bataillons formant un 
effectif de 50 officiers, 227 sous-officiers et 2000 sol- 
dats; 

2^ De deux bataillons d'infanterie légère de six 
compagnies chacun, ces deux bataillons comprenant 
un effectif de 36 officiers, 138 sous-officiers et 
1526 soldats ; 

3° D'une division de cavalerie de deux compagnies, 
ayant un effectif de 12 officiers, 30 sous-ofûciers el 
140 cavahers; 

4'' De trois compagnies d'artillerie d'un effectif de 



LE GOUVERNEMENT ET L'ADMINISTRATION. 209 

21 officiers, 40 sous-officiers et250 soldats, y compris 
le train ; 

5** D'une compagnie d'ouvriers d'artillerie ayant 
un effectif de 5 officiers, 20 sous-officiers, 103 ou- 
vriers ; 

6** D'un corps de gendarmerie d'un effectif de 
50 officiers, de 152 brigadiers et 1250 gendarmes, 
dont 150 à cheval; 

l"" De huit bataillons de la garde des frontières, 
chaque bataillon ayant quatre compagnies, ces huit 
bataillons comprenant un effectif de 149 officiers, 
272 sous-officiers et 1536 soldats; 

8* D'un corps de la phalange dans lequel on a in- 
scrit les anciens officiers des troupes irrégulières qui 
avaient été reconnus avoir droit à une récompense. 
La phalange s'est composée autrefois de 900 officiers ; 
on l'a réduite à 360; elle est remontée à 440*. 

L'effectif de l'armée grecque, en y comprenant 
Tadministration centrale, les arsenaux, la commis- 
sion d'habillements, les hôpitaux militaires, les offi- 
ciers et les soldats en retraite ou en disponibilité, se 
compose de 8500 hommes, dont 1071 officiers. Les 
officiers formeraient à eux seuls une petite armée. 
Les généraux, qui sont au nombre de 70, compose- 
raient un fort détachement. 

Les deux seuls corps qui aient rendu des services 
au pays sont la gendarmerie et les gardes de la fron- 
tière. Ces irréguliers sont comme une seconde gen- 

1* Note de M. Guérin, consul de France à Syra. — M. Guérin, après 
aYoir pris part à Texpédition du maréchal Maison, est resté quelques 
années au service du gouvernement grec, et a contribué puissam- 
ment à l'organisation de rarrnée. 

14 



210 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

dannerie établie dans les provinces les plus exposées 
au brigandage. Ils sont de tous les soldats ceux qui 
coûtent le moins à l'État. On leur donne 42 drachmes 
par mois et le pain. Ils se nourrissent, s'arment et 
s'habillent eux-mêmes ; ils couchent à la belle étoile, 
enveloppés dans un gros manteau. Lorsque les af- 
faires du service en appellentquelques-uns à Athènes, 
ils sont vraiment curieux à voir avec leurs haillons 
pittoresques, leur foustanelle terreuse et leurs armes 
de fantaisie. 

C'est en 1836 que les progrès du brigandage et les 
récoltes de l'Acarnanie décidèrent le gouvernement à 
rassembler un corps d'irréguhers. La plupart des 
soldats qui s'y enrôlèrent avaient fait partie des an- 
ciennes bandes ; on leur donna pour officiers leurs 
anciens chefs. Ces sacripants pacifièrent l'Acarnanie 
et réprimèrent le brigandage; la Grèce leur doit 
cent fois plus qu'à l'aimée réguUère, qui coûte plus 
cher*. 

Les gardes-frontière, ainsi que les gendarmes, sont 
tous des enrôlés volontaires. Ils s'engagent pour 
deux ans. 

La gendarmerie coûte à 
l'État environ 760,000 dr. par an. 

Le corps des gardes-fron- 
tière, environ 850,000 

Total 1,600,000 

1. J'ai parlé trop tôt. En 1854, les irréguliers ont envahi irréguliè- 
rement le territoire de la Turquie ; ils ont volé, tué, et commis des 
légèretés impardonnables. Voltaire l'a bien dit : 
On a dtt |^>ût pour won premier métier. 

Le général Kalergi, premier ministre et principal adfenaire db 



f 



LE GOUVERNEMENT ET L'ADMINISTRATION. 211 

Un million six cent mille drachmes suffisent à 
payer le logement, la solde, l'armement et Fentretien 
des 3500 hommes et des 150 chevaux qui composent 
l'armée utile et sérieuse du royaume. 

Les soldats réguliers, qui servent surtout à la pa- 
rade, se sont recrutés par des engagements jusqu'en 
1838. Depuis cette époque, ils sont désignés par la 
conscription; mais la conscription n'est pas une opé- 
ration facile dans un pays dépourvu d'état civil. 

Le contingent annuel est fixé à 1200 hommes ; la 
durée du service est limitée à quatre ans. Le gouver- 
nement fait savoir à chaque commune qu'elle doit 
fournir tant de soldats par année, et l'administration 
municipale se charge de les trouver. 

Or la Grèce est divisée en une multitude de royau- 
tés de clocher, et chaque commune vit dans la dé- 
pendance d'un ou deux individus plus riches ou plus 
puissants que les autres. Si l'équité ne règne pas dans 
Athènes, elle ne s'est pas réfugiée dans les campa- 
gnes. Il arrive donc que ni les chefs de village, ni 
leurs amis, ni leurs clients ne sont assujettis à la 
conscription, et que les pauvres diables qu'on force 
ne tirer au sort ne manquent jamais de tomber. S'ils 
tirent par maladresse un bon numéro, on les fait re- 
commencer jusqu'à ce qu'ils en rencontrent un mau- 
vais. Tel individu a tiré au sort jusqu'à sept fois. 

Au reste les malheureux qu'on enrôle ainsi contre 
leur vouloir et contre le droit ne sont pas menacés 
de devenir officiers. Les cadres de l'armée sont en- 
roi Othon, a licencié les irréguliers et s'occupe à refondre l'armée. 
U serait plus simple de refondre le royaume. 

(Noie de la 2* édUion.) 



n 



212 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

combrés, et Técole militaire des Évelpides, qui est 
une sorte de compromis entre la Flèche et Saint- 
Cyr, jette tous les ans sur le pavé une douzaine d'ad- 
judants sous-officiers sans avenir. On leur donne 
75 drachmes par mois, en attendant mieux. Quel- 
ques-uns attendent sept années une commission de 
sous-lieutenant. 

La marine n'est pas moins encombrée que Farmée 
de terre; je veux dire encombrée d'officiers, car le- 
matériel n'est pas gênant. 

La flotte grecque était considérable après la guerre 
de l'indépendance; Capo d'Istria voulut forcer les 
commandants à remettre leurs navires aux officiers 
russes : les commandants aimèrent mieux les faire 
sauter. 

Depuis cette époque, le nombre des bâtiments de 
guerre va toujours en décroissant. En 1842, la Grèce 
possédait 34 petits bâtiments ; elle n'en avait plus que 
14 en 1851; aujourd'hui, la flotte se compose del cor- 
vette, 3 goélettes, 3 cutters, 1 canonnière, 1 balaou, 
1 garde-côte et 1 aviso à vapeur; en tout 11 navires, 
dont le seul sérieux est la corvette le Ludovic. 

Il est trop évident qu'une pareille flotte ne peut ni 
protéger la Grèce contre les puissances étrangères, 
ni défendre la sécurité publique contre les pirates. 
Elle est précisément aussi utile que l'aimée régu- 
lière, qui ne fait peur ni aux brigands ni aux étran- 
gers. 

Cette futilité coûte au peuple grec 1 ,1 50,000 drach- 
mes dans les années ordinaires. 

Lepersonnel delà marine se compose de 1150 hom- 
mes qui ne naviguent pas. 



LE GOUVERNEMENT ET L'ADMINISTRATION. 213 

Sur ces 1150 hommes, on compte 450 officiers. 
C'est un peu plus de deux hommes par officier. 



VI 



L'instruction. — Gratuité de l'enseignement. — Penchant de tous 
les Grecs pour les professions libérales. — L'étudiant domestique. 
— Littérature. — Beaux-arts. — Un mot sur les antiquités. — 
M. Pittakis. — Conduite du gouvernement. 



On compte dans le royaume de Grèce une grande 
université, une école militaire, une école polytech- 
nique, une école normale, une école d'agriculture, 
un séminaire, sept lycées, un immense institut pour 
l'éducation des filles, cent soixante-dix-neuf écoles 
helléniques et trois cent soixante-neuf écoles com- 
munales; mais il est bon de s'entendre sur le sens 
de chaque mot. 

Nous avons déjà parlé de l'école d'agriculture et de 
ses sept élèves. L'école polytechnique est tout sim- 
plement une école d'arts et métiers où les sculpteurs 
apprennent à mouler, et les peintres à barbouiller des 
enseignes. L'école normale forme des instituteurs 
primaires; nous parlerons bientôt du savoir que les 
papas ont amassé au séminaire ; et les adjudants 
sous-officiers qui sortent de l'école des Évelpides ne 
sont ni des savants ni des héros. 

Les écoles helléniques sont celles où l'on apprend 
un peu de grec ancien; les écoles communales ou 
romaïques, celles où l'on reçoit strictement l'instruc- 
tion élémentaire. Le nombre de ces écoles n'a rien 



i 



nu LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

d'exagéré : nos départements les plus pauvres et les 
moins peuplés en ont davantage. 

Les sept lycées sont bien au-dessous de nos col- 
lèges communaux, et l'université d'Athènes, avec ses 
trente-deux professeurs, n'est pas une Sorbonne. 
Athènes possède un observatoire, une bibliothèque, 
une collection d'instruments de physique, un musée 
d'histoire naturelle, un musée anatomique, un mu- 
sée d'anatomie pathologique. Tout cela se réduit à 
quelques instruments en mauvais état, quelques 
échantillons en désordre et quelques lézards empail- 
lés. Elle possédait une collection de médailles, mais 
le conservateur Fa emportée en Allemagne. 

L'enseignement de l'université d'Athènes est ré- 
parti en quatre facultés, de théologie, de philosophie, 
de droit et de médecine. 

La faculté de philosophie comprend treize cours : 

Littérature grecque générale ; 

Explication et analyse des prosateurs et des poètes 
grecs ; 

Rhétorique et philologie ; 

Philosophie ; 

Astronomie mathématique; 

Histoire naturelle ; 

Histoire ancienne et antiquités grecques; 

Histoire moderne et du moyen âge ; statistique ; 

Archéologie et histoire de l'art; 

Physique ; 

Chimie générale ; 

Langues orientales. 

On voit que les Grecs appellent philosophie, comme 
au temps de Thaïes, l'ensemble des connaissances 



LE GOUVERNEMENT ET L'ADMINISTRATION. 215 

humaines. La faculté de philosophie remplace à 
elle seule une faculté des lettres et une faculté des 
sciences. 

Je pense qu'il est inutile de faire remarquer le peu 
de place qu'ils accordent aux sciences. Un cours 
d'astronomie et de mathématiques, un cours d'his- 
toire naturelle, un cours de physique et un cours de 
chimie générale ne peuvent donner aux écoliers que 
des notions superficielles. Mais j'ai dit que les Grecs 
n'ont aucun goût pour les sciences de pure spécula- 
tion, qu'ils n'acquièrent avidement que les connais- 
sances utiles, et qu'ils n'étudient avec plaisir que 
lorsqu'ils apprennent en même temps une science 
et un métier. 

Notez aussi l'omission des langues et des littéra- 
tures de l'Occident. Les Grecs s'imaginent que leurs 
ancêtres savaient tout, et ils se trompent. 

Les cours de la faculté de philosophie sont beau- 
coup moins fréquentés que les autres. C'est qu'ils 
n'aboutissent à aucune carrière lucrative. 

Dans les premières années qui ont suivi la fon- 
dation de l'université, toute la jeunesse étudiait le 
droit. Quand les tribunaux ont été envahis, on s'est 
rejeté sur la médecine. Aujourd'hui le royaume 
possède une armée de juges et d'avocats et une 
armée de médecins, sans parler d'une armée d'of- 
ficiers . 

La seule chose que j'admire dans l'instruction 
publique en Grèce, c'est qu'elle est gratuite à tous 
les degrés, depuis les écoles de villages jusqu'aux 
cours de l'université. 

Mais cette gratuité a ses dangers : elle favorise 



r 



216 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

outre mesure le penchant qui entraîne la jeunesse 
vers les professions libérales. 

Ce qui n'est pas moins remarquable, c'est l'ap- 
plication soutenue des écoliers. Les enfants de tout 
âge poursuivent leurs études avec un acharnement 
infatigable. Ces jeunes esprits, sérieux dès l'enfance 
et initiés de bonne heure aux difficultés de la vie, 
ne perdent jamais de vue le diplôme qui sera leur 
gagne-pain. 

J'ai vu, dans un petit village, une quinzaine 
d'enfants accroupis au soleil, le livre à la main, 
devant la porte de l'école. En France, il serait im- 
possible de faire une classe en plein air : l'attention 
des écoliers se répartirait par moitiés égales entre 
les gens qui passent et les hirondelles qui volent ; 
le professeur aurait le reste. Ces studieux bambins 
nous virent défiler, nous et nos bagages, et un évé- 
nement aussi rare, dans un pays perdu, leur fit à 
peine lever la tête. 

On trouve à Athènes toutes les espèces d'étudiants, 
excepté l'étudiant qui n'étudie pas. 

L'écolier mendiant n'y est pas rare; l'écolier 
domestique est le plus nombreux de tous. Petros a 
fait venir, il y a deux ans, un sien neveu, natif de 
Léondari en Arcadie; il Fa fait admettre dans la 
maison comme apprenti domestique, et au collège 
comme apprenti savant. Si le gamin est intelligent, 
et il le sera sans doute, car son oncle ne lui a pas 
dérobé sa part, il entrera dans cinq ou six ans chez 
un Phanariote comme valet de chambre, et à l'uni- 
versité comme étudiant en médecine. Au bout de 
deux ou trois ans d'étude dans l'une et l'auti e pro- 



LE GOUVERNEMENT ET L*AJ)MIN1STRATI0N. 217 

Tession, il ira un beau matin trouver son maître et 
lui dira, tout en époussetant les meubles : 
€ Monsieur est content de mon service? 

— Oui, mon Basile. 

— Monsieur n'a jamais eu à se plaindre de moi? 

— Non. 

— Monsieur ne m'a trouvé ni bête ni coquin? 

— Non. 

— Alors puis-je espérer que monsieur voudra bien 

me permettre de lui continuer mes soins?... 

— Sans doute. 

— En qualité de médecin. J'ai passé ma thèse hier 
avec quelque succès. » 

Voilà pourquoi l'on ne trouve plus de garçons de 
charrue. 

Cette ambition furieuse dont tous les Grecs sont 
possédés n'est pas une passion misérable. Elle ne fait 
pas le bonheur du peuple, mais elle l'élève au-dessus 
de nations plus riches et plus heureuses. L'homme 
ne vit pas seulement de pain. Un Grec qui n'a rien à 
mettre sous la dent déjeune d'une discussion politi- 
que ou d'un article de journal. 

Athènes possédait en 1852 dix-neuf imprimeries 
contenant quarante presses, huit fonderies, dix 
presses lithographiques; Syra, cinq imprimeries et 
une fonderie; Tripolitza, Nauplie, Patras et Chalcis 
avaient aussi des imprimeries. Il se publiait en Grèce 
vingt-deux journaux et quatre recueils périodiques ; 
ces quatre recueils, ainsi que quinze journaux sur 
vingt-deux, paraissaient à Athènes; les autres se pu- 
bliaient à Syra, à Tripolitza, à Nauplie, à Patras et 
à Chalcis. 




218 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

Les journaux sont à peu près toute la littérature 
du pays. Les quelques livres qui ont été imprimés en 
grec moderne sont des traductions du français : c'est 
Télémaquey Paul et Virginie^ AtaUiy Picciolay etc. La 
littérature originale se compose de quelques tragé- 
dies enflées, de quelques odes emphatiques et de 
quelques histoires de la guerre de l'indépendance. 
Je ne parle pas des livres de théologie. 

Les chants populaires publiés par M. Faurîel ont 
donné à croire à quelques lecteurs que tous les 
Grecs étaient inspirés, et que la poésie coulait à 
pleins bords dans ce beau pays. Mais il ne faut pas 
oublier qu'un bon nombre de ces chants soi-disant 
populaires ont été recueillis sur les albums des de- 
moiselles de Smyrne. Plus d'un a été pensé en fran- 
çais et écrit en grec par un jeune raya qui avait fait 
ses classes. Les seuls chants originaux étaient les 
chants clephtiques, et la source en est tarie. La 
Grèce, telle qu'on la voit aujourd'hui, est un pays 
de prose. 

Si le peuple n'est pas poète, il est encore moins 
artiste. Tous les Grecs sans exception chantent faux 
et du nez ; ils n'ont ni le sentiment de la couleur, ni 
le sentiment de la forme ; ils ne sont ni peintres, ni 
architectes, ni statuaires. On peut avoir de l'esprit 
pour un million sans être artiste pour un sou. 

Les voyageurs sont dûment avertis qu'ils ne trou- 
veront pas dans le royaume une œuvre d'art signée 
d'un nom moderne, excepté, peut-être, quelques bâ- 
tisses agréables de M. Caftandji-Oglou. 

Quant aux chefs-d'œuvre de l'antiquité, ils n'y sont 
pas innombrables. Toutes les peintures ont disparu, 



LE GOUVERNEMENT ET L'ADMINISTRATION. 219 

comme on peut le deviner; les sculptures sont par- 
ties pour Rome au temps des Césars, pour Venise au 
temps de Morosini, pour l'Allemagne au temps de 
Gropius, pour FAngleterre au temps de lord Elgin, 
pour la Russie au temps d'Orloff et sous la prési- 
dence de Capo d'Istria. On ne saura jamais tout ce 
que les Russes ont enlevé ou détruit dans l'Ar- 
chipel à l'époque où ils s'en étaient rendus maîtres, 
et les archéologues athéniens parlent encore 
avec douleur des libéralités diplomatiques du pré- 
sident. 

Ce qui reste à la Grèce de tous les ouvrages de ses 
sculpteurs, c'est la frise occidentale du Parthénon, 
les cinq cariatides du temple d'Érechthée, et des 
fragments : fragments de chefs-d'œuvre entassés avec 
des débris d'ouvrages médiocres. 

Mais, si le statuaire a peu de chose à étudier en 
Grèce, l'architecte y trouve un monde. L'Acropole, 
c'est-à-dire la forteresse de la vieille Athènes, est 
encore un nid de chefs-d'œuvre. Quoi que vous ayez 
entendu dire à la louange du Parthénon, croyez-moi 
sur parole, on ne vous en a pas assez dit; et l'im- 
mensité de l'édifice, la simplicité grandiose du plan, 
la beauté des matériaux, et, avant tout peut-être, la 
déUcalesse fabuleuse de l'exécution, a de quoi sur- 
prendre l'œil le mieux averti et l'enthousiasme le 
mieux préparé. 

Il n'entre pas dans le plan de ce livre de dépeindre 
les monuments de l'ancienne Athènes ; on en trouvera 
la description et l'histoire dans les ouvrages spé- 
ciaux, et surtout dans les deux volumes de M. Beulé, 
qui sont le dernier mot sur l'Acropole. J'aime mieux 




220 LA GRECE CONTEMPORAINE. 

dire avec quel soin le peuple et le gouvernement 
conservent les antiquités. 

Le gouvernement ne laisse rien perdre. Le soin 
des antiquités d'Athènes est confié au digne M. Pitta- 
kis, correspondant de l'Institut de France, et le plus 
honnête savant de son pays. M. Pittakis est né au 
pied de TAcropole. Dès sa naissance il aima d'instinct 
les monuments de sa patrie : enfant, il se glissait à 
l'Acropole et déchiffrait les inscriptions, sans tenir 
compte des sentinelles turques et des coups de pied 
qu'il recevait par derrière. Jeune homme, il fut de 
tous les combats et de tous les assauts ; le premier 
au feu, le premier sur la brèche, le premier dans l'A- 
cropole, pour voir si l'on n'avait point brisé quelque 
colonne ou écorné quelque fronton. Vieillard, il se 
repose en courant d'un temple à l'autre et en pro- 
tégeant comme un jaloux l'Acropole, ses amours. 

Un poste d'invalides, antique et solennelle garni- 
son, défend l'Acropole contre les mains dévorantes 
de ces touristes collectionneurs qui voyagent un mar- 
teau dans leur poche, et qui plaindraient l'argent 
qu'ils ont dépensé s'ils ne rapportaient pas le nez 
d'une statue pour l'ornement de leur château. 

Le gouvernement interdit sévèrement le commerce 
et l'exportation des antiquités. Voilà tous les services 
qu'il rend à l'archéologie. 

Les statues ou les fragments que Ton découvre sont 
entassés soit aux Propylées, sous la voûte du ciel, 
soit au temple de Thésée, sous un méchant toit. La 
ville n'a pas de musée. On conserve dans une petite 
mosquée, grande comme la main, les moulages de 
tous les marbres de lord Elgin. C'est l'Angleterre qui 



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LE GOUVERNEMENT ET L ADMINISTRATION. 221 

les a envoyés. Elle offrait Tan dernier de donner à la 
Grèce les plâtres de toutes les statues du musée bri- 
tannique, à la condition qu'on bâtirait un musée. Le 
gouvernement se souvint qu'une souscription' avait 
été ouverte à cet effet, il y a quelque quinze ans, et 
qu'on avait recueilli 30,000 drachmes ou environ. On 
s'informa des commissaires, on en trouva quelques- 
uns, on découvrit même un peu d'argent; mais les 
intérêts de la somme avaient disparu, entraînant 
dans leur fuile une bonne moitié du capital. 

M. Typaldos, conservateur et fondateur de la bi- 
bliothèque d'Athènes, dont l'éloquence persuasive a 
quêté dans l'Europe soixante-dix mille volumes, fut 
reçu avec distinction à la cour du roi de Naples, et 
Ton promit, comme au temps des fées, de lui accor- 
der le premier vœu qu'il exprimerait. Il demanda, 
pour la ville d'Athènes, un moulage du taureau Far- 
nèse. Ce groupe énorme est caché dans un coin de 
la ville, je ne sais où. Qui sait s'il sera jamais dé- 
baUé*? 

Il existe sur plusieurs points du territoire grec des 
tumulus où l'on serait sûr de trouver des antiquités. 
L'administration n'y fait point de fouilles. Plus d'une 
fois des particuliers ou même des gouvernements 
ont offert d'entreprendre les travaux, moyennant une 
part raisonnable dans les profits : toutes les offres 
ont été repouàsées. 

Le soubassement des Propylées tombe en ruine. 
M. Wise, ministre d'Angleterre en Grèce, a proposé 

1. Ce groupe est en Grèce depuis quelques années. Il y a quel- 
ques mois que le roi de Naples a reçu les remercîments du gouver- 
nement grec. (Note de la 2« édition.) 




«^. 



222 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

de le faire réparer aux frais de son pays, si Ton vou- 
lait permettre que cette restauration fût signée du 
nom de l'Angleterre. Les Grecs ont refusé. Les Pro- 
pylées s' écrouleront s' il le faut ; mais la vanité grecque 
ne sera pas humiliée*. 

Le commerce des objets d'art est interdit : ce n'est 
pas à dire que le gouvernement les achète. Il se con- 
tente de les confisquer. Le bel Antonio avait acheté 
des vases antiques pour 1500 drachmes : on lui a pris 
ses vases, mais sans lui rendre son argent. Qu'ar- 
rive-t-il? Les courtiers se livrent à un commerce 
clandestin et cachent sous leur manteau toute leur 
maixhandise. Si quelque marbre est trop grand ou 
trop pesant pour être transporté en cachette, ils le 
mettent en morceaux, et l'on débite une statue comme 
un mouton, pour la vendre. 

Le petit peuple d'Italie témoigne un respect reli- 
gieux pour les œuvres d'art qui font la richesse du 
pays. Le.petit peuple de Grèce ne respecte rien. J'ai 
vu les bergers casser soigneusement les débris du 
temple de Phigalie, par curiosité pure, et pour voir 
si c'était du marbre ou de la pierre. Les chasseurs 
athéniens passent rarement auprès des rochers de 
Colone sans décharger leur fusil sur la stèle de mar- 
bre qui couvre le tombeau d'Ottfried Mùller. M. David 
d'Angers a donné à la ville deMissolonghi une admi- 
rable figure de jeune fille accroupie qui déchiffre 
au milieu des grandes herbes le nom presque effacé 
de Botzaris. Le vieux maître passait l'an dernier prés 



1. Le gouvernement s'est piqué d'honneur : il vient de consolider 
le soubassement des Propylées. {Note de la 2* édition.) 



LE GOUVERNEMENT ET L ADMINISTRATION. 223 

de Missolonghi avant de revenir en France. Il ne put 
résister au désir de revoir une œuvre qu'il avait ten- 
drement caressée. La population de Missolonghi vint 
au-devant du grand artiste qu'un hasard inespéré 
lui envoyait; le dimarque et les principaux habitants 
de la ville lui adressèrent une grande lettre verbeuse. 
Mais la jeune vierge de marbre est mutilée par les 
coups de fusil. 




CHAPITRE VI 



LA RELIGION 



I 



Constitution de TÉglisc de Grèce. — Son indépendance. — His- 
toire du Tomos. — intrigue de la Russie. — Le moine Christo- 
phoros. — Loi organique sur le saint synode. — Loi sur Tépi- 
scopat. — Le clergé subalterne : ses ressources. •— Le papas 
d*Isari. 



On sait que TÉglise schismatique d'Orient esl 
divisée en quatre grands patriarcats dont le siège 
est à Constantinople, à Jérusalem, à Antioche et i 
Alexandrie. 

Lorsque la Grèce était une province turque, les 
Grecs relevaient naturellement du patriarcat de Con- 
stantinople. La guerre de l'indépendance affranchit 
de fait la petite Église du royaume de Grèce. Depuis 
1833, elle ne dépend que d'elle-même. 

La constitution de 18AA consacra le fait et Téri- 
gea en principe. 

Cependant l'indépendance de l'Église de Grèce 
n'était pas reconnue officiellement par le patriar- 



LÀ RELIGION. 225 

die de Constantinople, et il importait que la question 
fût réglée d'un commun accord par un acte solennel. 

L'empereur de Russie ne voulait pas que la Grèce 
se séparât du patriarcat de Constantinople. Le pa- 
triaixhe lui est dévoué comme à un champion pas- 
sionné et violent, sinon désintéressé. Lq saint synode 
est un instrument dont il se sert pour agir sur les 
peuples. Il devinait que la Grèce, en se détachant de la 
métropole, échappait à sa protection et à son action. 

Les partisans de la Russie prétendaient que la 
Grèce ne pouvait sans schisme se séparer de TEglise 
de Constantinople. Cependant la Russie, qui en est 
complètement indépendante, ne passe pas en Grèce 
pour schismatique. 

Les partisans de la Russie soutenaient que l'Église 
de Grèce ne pouvait légitimement secouer le joug 
spirituel du saint synode pour se soumettre à un pou- 
voir temporel. « Cependant, leur répondait-on, vous 
voyez qu'en Russie le spirituel est le très-humble 
valet du temporel. > 

Les Grecs patriotes et jaloux de l'indépendance 
politique et religieuse de leur pays disaient : 

« Qu'avons-nous besoin de traiter avec le saint 
synode? N'est-ce pas un principe de notre religion 
que tous les évêques étaient primitivement égaux et 
indépendants les uns des autres? Si l'évêque de Con- 
stantinople a pris le premier rang, c'est parce que 
les empereurs le lui ont donné. De tout temps le 
droit de restreindre ou d'étendre les juridictions épi- 
scopales et de décréter l'indépendance ou la subordi- 
nation des Églises a appartenu au pouvoir temporel ; 
ainsi pensaient nos anciens conciles. Or la nation 

15 



2â6 LA GRÈGE CONTEMPORAINE. 

grecque, en conquérant sa liberté, a succédé aux 
droits des empereurs d'Orient. Elle peut donc décré- 
ter l'indépendance de son Église. » 

Cette théorie était développée avec beaucoup de 
chaleur, d'esprit et d'érudition par Pharmakidis, 
ancien secrétaire du saint synode, l'homme le plus 
capable et le plus libéral du clergé grec. Au nom de la 
liberté, il demandait que l'Église fût soumise exclu- 
sivement au gouvernement du roi, sans dépendre 
d'aucune autorité étrangère. 

Le roi céda plus qu'il n'aurait fallu à l'influence de 
la Russie. Le résultat d'une longue négociation entre 
le gouvernement grec et le patriarche de Constanti- 
nople fut une bulle ou TomoSy signée du patriarche et 
du synode. Le Tomos prétendait qiie le droit de sépa- 
rer ou de réunir les provinces ecclésiastiques y de les sour 
mettre àd' autres ou de les déclarer indépendantes avait 
appartenu de tout temps aux synodes oecuméniques. Il 
accordait donc aux Grecs, à titre de faveur, une sépa* 
ration qu'ils pouvaient réclamer comme un droit. 

Encore ne l'accordai t-il pas sans restriction. 

« Mais, disait-il, pour que l'unité canonique... etc.. 
soit observée, le saint synode de l'Église de Grèce 
doit..., doit-..; etc. S'il survient quelque affaire ec- 
clésiastique..., il sera bon que le saint synode de 
Grèce en réfère au patriarche oecuménique et à son 
sacré collège. » 

Ainsi, le patriarche et le synode de Constantinople 
accordaient conditionnellement à la Grèce ce qu'elle 
avait le droit de prendre sans condition. 

Le Tomos ne contenta ni les amis de l'indépen- 
dance ni les partisans de la Russie. Le clergé fut par- 



LA RELIGION. 227 

tagé aussi bien que le peuple. VAnii'Tomos de 
M. Pharmakidis excita Tentliousiasme des uns et la 
fureur des autres : on prêcha pour et contre dans les 
églises, et Ton tira quelques coups de fusil dans les 
campagnes à propos de Tomos et (ÏAuti-Tomos. 

On attendait avec une impatience fiévreuse la dis- 
cussion des deux lois organiques destinées à appli- 
quer les principes contenus dans le Tomos. L'une de* 
vait régler les fonctions du saint synode national, et 
l'autre organiser l'épiscopat. Le roi fit un voyage en 
Allemagne pour rétablir sa santé et pour gagner du 
temps. 

Ce fut seulement au mois de juin de 1852, deux ans 
après la signature du Tomos y que la loi sur le synode 
arriva devant les chambres. Le parti russe crût le 
moment opportun pour redoubler ses efforts. Le pro- 
jet de loi disait : l'autorité suprême ecclésiastique ré- 
side dans le saint synode, sous la souveraineté du roi. 
On fit comprendre au peuple qu'il serait de la dernière 
imprudence de placer l'Église de Grèce sous la souve- 
raineté d'un prince catholique. La Russie, qui n'est 
pas scrupuleuse sur le choix des moyens, suscita 
même un moine fanatique qui monta en chaire et dé- 
clara brutalement aux Grecs qu'ils avaient un roi 
schismatique, une reine hérétique et un gouverne- 
ment damné. Ce chaleureux prédicateur s'appelait 
Christophe Papoulakis. Il trouva, l'or russe aidant, 
des admirateurs passionnés et armés. Le gouverne- 
ment voulut l'arrêter : il se réfugia dans le Magne. 
Toutes les forces du royaume furent occupées pendant 
un mois à sa poursuite; toutes les forces du royaume 
ne servirent de rien. }1 fut livré par un de ses amis, à 



r 



228 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

qui la police avait promis une pension viagère. Le 
traître était un papas. 

La Russie, vaincue dans le Magne, prit sa revanche 
à la chambre des députés. Elle fit si bien que la com- 
mission chargée d'examinerle projet de loi supprima 
cette parenthèse malsonnante :sous la souveraineté du 
roi. Le cabinet était partagé; le ministre des cultes, 
M. Vlachos, appartenait au parti russe; ce fut lui qui 
Présenta et fit voter le projet modifié. 

L'article Importe queTEgUse orthodoxe* indépen- 
dante de la Grèce, étant membre d'une seule Église 
universelle et apostolique de la foi orthodoxe, se 
compose de tous les habitants du royaume croyant au 
Christ, confessant le symbole sacré de la foi et profes- 
sant tout ce que professe la sainte Église orthodoxe 
orientaledu Christ,ayant pourchefetfondateur Notre 
Seigneur et Dieu Jésus-Christ. Elle est gouvernée 
spirituellement parles prélats canoniques, elle con- 
serve dans leur intégrité, comme toutes les autres 
Églises orthodoxes du Christ, les saints canons apo- 
stoliques et synodiques, ainsi que les saintes tradi- 
tions. 

En vertu de Tarticlc 2, l'autorité supérieure ecclé- 
siastique du royaume réside dans un synode perma- 
nent portant le nom de saint synode de l'Églispe delà 
Grèce, siégeant invariablement dans la capitale du 
royaume. 

Ce synode se compose de cinq membres, ayant 

1. On demandait à un homme d'esprit: c Mais enfin, qa*esi-ce 
que Torthodoxie T qu'est-ce que Thétérodoxie T > II répondit : 

■ L'orthodoxie, c'est ma doxU à moi ; rhétérodoxie, c'est la âoxk 
des «atres. > 



LA RELIGION. 229 

voix délibérative, pris parmi les prélats occupant un 
siège dans le royaume, et dont Tun est président et 
les quatre autres conseillers. La présidence appar- 
tient de droit au métropolitain de la capitale. Les 
conseillers doivent retourner chaque année dans 
leurs provinces, à moins que le gouvernement ne 
retienne quelqu'un d'entre eux : il ne peut en rete- 
nir plus de deux. 

La session annuelle du synode commence au 
23 septembre de chaque année. Avant d'entrer en 
fonction, les membres du synode prêtent serment 
par l'allocution suivante : 

€ Majesté, sur le caractère sacré dont nous sommes 
revêtus, nous certifions que, toujours fidèles à Votre 
Majesté notre roi et notre maître, soumis à la consti- 
tution et aux lois du pays, nous ne cesserons d'appli- 
quer tous nos efforts à accomplir. Dieu aidant, nos 
devoirs dans l'administration del'Église, observant in- 
tactSy comme toutes les autres Églises orthodox)3s du 
Christy les saints canons apostoliques et synodiques, 
ainsi que les saintes traditions. Comme témoin de ce 
serment, nous invoquons le Tout- Puissant. Qu'il 
veuille accordera Votre Majesté de longs jours avec 
une parfaite santé, maintenir votre royauté inébran- 
lable, la rendre prospère, Vagrandir et la fortifier 
aux siècles des siècles. » 

Le roi nomme auprès du saint synode un com- 
missaire royal qui prête serment avant d'entrer en 
charge. La surveillance de tout ce qui se passe dans 
le royaume étant inhérente au pouvoir suprême du 
roi, en qui réside la souveraineté de l'Etat, le devoir 
du commissaire royal est d'assister, sans voix dèlibé- 



n 



230 LÀ GRÈCE CONTEMPORAINE. 

rative à toutes les séances du saint synode, de con- 
tre-signer toutes les copies des décisions et des actes 
synodiques relatifs à ses attributions soit intérieures, 
soit extérieures. Toute décision prise ou tout acte du 
saint synode accompli en l'absence du commissaire 
du roi, ou ne portant pas son seing, est nul. 

Les attributions du saint synode sont ou intérieures 
ou extérieures. Dans les premières, son action est 
tout à fait indépendante du pouvoir civil. En ce qui 
se rapporte aux actes qui se lient aux droits ou aux 
intérêts publics des citoyens, le saint synode agit de 
concert avec le gouvernement. 

Les attributions intérieures de l'Église embrassent 
renseignement pur et fidèle des dogmes, les formes 
du culte divin suivant les formules imposées anté- 
rieurement à rÉglise, l'exécution des devoirs tracés 
à chaque ordre du clergé, l'enseignement religieux 
du peuple, sauf toute atteinte portée à la constitution 
et aux lois de l'État, la discipline ecclésiastique, l'exa- 
men et l'ordination de ceux qui se destinent au sacer- 
doce, les consécrations des temples, les livres dogma- 
tiques et le règlement de l'Église orthodoxe institué, 
à cet effet. Le saint synode surveille le maintien 
rigoureux des dogmes divins professés par l'Église 
orthodoxe d'Orient. Chaque fois qu'il est positivement 
informé que qui que ce soit cherche à troubler TÉ-. 
glise du royaume par des prédications, des enseigne- 
ments ou des écrits hétérodoxes, au moyen du prosé- 
lytisme ou de toute autre manière, le saint synode 
demande à l'autorité civile la répression du mal, et, 
avec son autorisation, il adresse au peuple des con- 
seils paternels pour détourner le préjudice que la 



LA RELIGION. 231 

religion pourrait éprouver de semblables tentatives. 
U surveille, en outre,^ le contenu des ouvrages à 
l'usage de la jeunesse et du clergé, introduits de l'é- 
tranger ou publiés en Grèce, ainsi que les brochures, 
les tableaux ou autres représentations traitant de 
sujets religieux. Chaque fois qu'il est instruit que de 
telles publications renferment quoi que ce soit d'op- 
posé ou de préjudiciable* aux dogmes divins, aux 
mystères sacrés, aux canons de l'Église, à l'enseigne- 
ment religieux, aux fêtes et aux cérémonies recon- 
nues par l'Église orthodoxe d'Orient, il réclame le 
concours du gouvernement pour arrêter l'emploi de 
ces livres dans les écoles. Il dénonce à l'autorité 
civile l'auteur ou l'éditeur apparent, l'imprimeur, le 
libraire ou le débitant, afin qu'on leur fasse l'appli- 
cation des lois civiles s'ils sont laïques; s'ils font 
partie du clergé, ils sont réprimandés par l'autorité 
ecclésiastique, quilesdénonce au gouvernement pour 
qu'il les fasse punir conformément aux dispositions 
des lois civiles. Parmi les attributions intérieures du 
synode, il importe de mentionner particulièrement 
celle en vertu de laquelle il est investi du droit de 
< veiller à ce que les ecclésiastiques rie s'immiscent 
pas dans les affaires politiques ^. La précaution était 
nécessaire. Est-elle utile? Je n'en crois rien. 

€ Les principales attributions extérieures du saint 
synode sont : le soin d'ordonner les cérémonies dans 
la célébration des fêtes religieuses, en tant qu'elles 
ne seraient pas contraires aux formes admises par 
l'Église ; les règlements sur les établissements d'in- 
struction, de prévoyance et de correction destinés au 
clergé; les fêtes religieuses extraordinaires, surtout 






232 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

lorsqu'elles doivent avoir lieu dans des jours ouvra- 
bles et en dehors du temple. 

« Les autres dispositions les plus importantes delà 
loi organique du culte concernent l'excommunica- 
tion des laïques, qui doit toujours être précédée de 
l'approbation du gouvernement, la part faite dans le 
mariage aux autorités ecclésiastiques à côté des auto- 
rités civiles, le rôle de l'évoque dans les questions de 
divorce, rôle conciliateur, qui n'empêche point toute- 
fois l'effet de la sentence de dissolution prononcée 
par les tribunaux civils. C'est sur la transmission de 
la copie de cette sentence par le procureur du roi , 
que révêque, de son côté, prononce la dissolution 
du mariage*. 

C'est une chose curieuse que cette double inter- 
vention du pouvoir religieux et du pouvoir civil dans 
le mariage et dans le divorce. On est marié par le 
papas; le pouvoir civil n'a rien à y voir : il ne peut 
que sanctionner l'union en réglant de son mieux les 
intérêts et les droits divers qu'elle fait naître. On est 
démarié par le tribunal, et l'autorité religieuse est 
forcée de délier, sur l'ordre des juges, ce qu'elle avait 
lié de sa propre autorité. 

On ne dira pas que le roi de Grèce n'a jamais songé 
aux conquêtes : il force le saint synode à prier pour 
l'agrandissement de son royaume. 

On remarquera que, dans la liste des attributions 
de l'ÉgUse, il n'est pas question de l'enseignement de 
la morale. Le catholicisme grec est une religion pé- 
trifiée qui n'a plus rien de vivant. Les seuls devoirs 

1. Annuaire des Deux-Mondes^ 1852-1853. 



LA RELIGION. 233 

qu'elle prescrive aux hommes sont les signes de croix 
faits de certaine manière et en certain nombre, les 
génuflexions à telle place, l'adoration mathématique- 
ment réglée de certaines images stéréotypées et pour 
ainsi dire géométriques, la récitation de certaines 
formules interminables qui sont devenues une lettre 
morte, l'observation de certains carêmes, le chômage 
d'une multitude de fêtes qui dévorent la moitié de 
l'année, et enfin l'obligation de nourrir les prêtres 
et d'enrichir les églises par des aumônes perpétuelles. 

Après la loi qui organisait le saint synode, on vota 
la loi de l'épiscopat. 

Le royaume est divisé en vingt-quatre sièges épisco- 
paux, dont l'un est occupé par un archevêque métro- 
politain, président du saint synode; dix autres sont 
occupés par des archevêques siégeant au chef-lieu 
des neuf autres départements et à Corinthe; les 
treize derniers sont de simples évêchés. 

Si l'armée est encombrée d'officiers, l'Eglise ne 
lui en redoit guère : elle est encombrée de prélats. 
Vingt-quatre évêques pour neuf cent cinquante mille 
âmes, c'est beaucoup. 

Les évêques sont nommés par le roi sur la présen- 
tation de trois candidats choisis par le saint synode 
dans le clergé du royaume. Ils prêtent deux serments, 
dont l'un est purement religieux et l'autre pure- 
ment politique. 

Le roi ne peut destituer un évêque que s'il a com- 
mis un délit entraînant l'interdiction. Il ne peut le 
déplacer qu'après l'avis du saint synode et en se con- 
formant aux canons. L'empereur de Russie a les 
coudées plus franches dans ses États. * 



i 



23/i LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

Le métropolitain reçoit 6000 drachmes par an ; 
chacun des dix archevêques, 5000; chaque évêque, 
4000. Ils perçoivent, en outre, un droit pour les 
permissions de mariage et de divorce, et pour les 
émissions de lettres de blâme anonymes. On con. 
naît l'usage et la portée de ces sortes de mandements. 
Lorsqu'un vol a été commis, le propriétaire dépos- 
sédé, au lieu de poser des affiches qui ne seraient pas 
lues ou defairetambourinerunavis qui n'émouvrait 
personne, s'adresse directement à l'évêqueet le prie, 
en payant, de réclamer l'objet volé. Le prélat, pour 
l'amour de la justice et pour une modique somme 
d'argent, envoie à toutes les paroisses de son diocèse 
une circulaire foudroyante où il fait pleuvoir les ana- 
thèmes sur l'auteur anonyme du délit. Si l'évêque 
sait gronder, le coupable restitue. Un paysan fripon 
et superstitieux ne craint pas d'offenser Dieu; mais 
il a peur des menaces de son évêque. Je connais 
un fusil qui est revenu à son maître par la voix 
sacrée. 

Le clergé inférieur n'est point salarié par FÉtat. 
Il perçoit certaines redevances sur les récoltes, et sur- 
tout il vit de l'autel : il marie, il baptise, il enterre, 
il exorcise^ moyennant finance ; il confesse les gens à 
domicile pour une légère rétribution. Le métier de 
prêtre ou de papas est assez lucratif, sans être trop 
pénible, et la plupart des prêtres grecs élèvent con- 
fortablement leur petite famille. Si l'autel ne rend 
pas assez, si la récolte d'aumônes est mauvaise, le 
papas trouve d'autres ressources dans l'agriculture 
ou le commerce. Il laboure un champ, il ouvre une 
boutique, il tient un cabaret. Je logeais à Ëgine avec 



LA RELIGION. 235 

Garnier chez un anagnoste, ou lecteur. Ce brave 
homme paraissait assez content de son état. Je lui 
demandai un jour s'il ne chercherait pas à s'élever à 
la dignité de papas. « Non, me dit-il ; je ne gagnerais 
pas beaucoup plus, et j'aurais trop à faire. Ma vigne 
me rend tant, mon église tant; j'ai tant d'heures de 
travail par semaine; il me reste assez de loisir pour 
boire un coup avec mes voisins lorsqu'il m'en prend 
envie, ou pour faire danser mon petit Basile sur mes 
genoux : pourquoi veux-tu que j'aie de l'ambition? » 
Le gouvernement entretient cinq missionnaires char- 
gés de répandre la parole divine dans les campagnes ; 
îl paye dans la capitale deux professeurs de musique 
çacrée, qui forment la jeunesse à l'art mélodieux de 
chanter du nez. L'État paye la pension de vingt 
boursiers au séminaire fondé par l'hctérochthone 
M. Rhizaris. 

Un matin que nous nous étions arrêtés pour dé^ 
jeûner dans une cabane du village d'Isari, la foule 
vint, comme à l'ordinaire, se presser autour de nous 
et se mirer dans nos assiettes. Le plus remarquable 
de tous nos visiteurs était un sapeur robuste et trapu, 
qu*à sa longue barbe et à son bonnet noir je re- 
connus pour le papas du village. Il vint sans façon 
s'accroupir à mon côté; il m'adressa la parole, et, 
lorsqu'il vit que je lui répondais, il poussa des cris 
d'admiratioii : 

Du grec! il sait du grec! du grecl quelle douceur! 

Dans son naïf enthousiasme, il me jura du premier 
bond une amitié éternelle. Comme on n'a pas de se- 
cret pour ses amis, il se mit âme conter ses afTaires, 



t 



236 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

l'âge de sa femme et de son cheval, le nombre de ses 
moulons et de ses enfants, mêlant tout, brouillant 
tout et parlant de tout à la fois. 

« Et toi, me dit-il, quel âge as-tu? Tues bien jeune 
pour courir le monde. Quel âge ont tes amis? Com- 
ment ! celui-là n'a que trente ans, et il porte déjà des 
lunettes! Pourquoi ne parle-t-il pas le grec? J'espère 
que ce n'est pas par mépris. Êtes-vous riches? Vos 
parents sont-ils marchands ou militaires? Avez-vous 
des frères et des sœurs? De quel pays êtes-vous? 
Français ! ah ! vraiment ! J'ai entendu parler de ce 
peuple-là. Mais, dis-moi, votre pays est-il au bord de 
la mer? Est-il grand ? Avez-vous des fleuves comme 
les nôtres? Cultivez-vous les mûriers? Avez-vous des 
moutons? Exei^œz-votis quelque genre d'industrie ? » 

Je me disais en moi-même : « Si le papas remplit 
en même temps les fonctions de maître d'école, les 
enfants du village seront instruits ! > 

Leftéri, moins patient que moi, l'interrompit avec 
cette familiarité grecque qui prend sa source dans 
un vif sentiment de l'égalité : « Papas, tu es un cu- 
rieux et un bavard; tu nous ennuies. > Le brave 
homme se hâta de me prendre à témoin qu'il ne 
m'ennuyait pas. A mesure qu'il me parlait, j'écrivais 
notre conversation. Il saisit mon papier, s'arma d'une 
énorme paire de lunettes, et le regarda gravement 
dans tous les sens. € Ah! tu sais écrire! Saurais-tu 
aussi l'orthographe, par hasard? 

— A peu prés, révérend. 

— La politesse m'ordonne de te croire : on dit ce- 
pendant que c'est une science bien ardue. » 

En eflet, l'orthographe est sérieusement difficile en 



LA RELIGION. 237 

Grèce, où le même son peut s'écrire de cinq ou six 
manières différentes. 

« Avez-vous un roi, en France? continua Tinterro- 
gant papas. 

— Nous n'en avons pas en ce moment. » 

Un villageois avança timidement que le pays était 
sans doute administré par des capitaines. «Ignorant! 
dit le prêtre ; puisque c'est un grand pays, il doit être 
gouverné par des généraux. > 

Le clergé des campagnes sera capable d'instruire 
le peuple lorsqu'il sera allé lui-même à l'école. 



II 



Les moines. — Les monastères en pays turc. — Un monastère à 
deux fins dans la ville de Janina. — Le gouvernement grec a 
fermé quelques couvents. — l\ aurait dû les fermer tous. — 
Ignorance, paresse et turbulence des moines. — Leur hospi- 
talité. — Une journée au monastère de Loukou. — Pensées 
et sentiments de Thégoumène sur la profession du moine. — Le 
Bfégaspiléon. — Les bibliothèques des couvents. 

Le clergé grec était plus nombreux sous les Turcs 
qu'il ne l'est aujourd'hui. Les Turcs sont un des 
peuples les plus tolérants de la terre. Dans l'île de 
Chypre, sous la domination turque, on compte au- 
jourd'hui plus de 1700 moines ou papas sur une po- 
pulation grecque de 70,000 âmes ; et il n'y a pas dix 
ans que ces 1700 individus, tous riches ou bien ren- 
tes, sont obligés de payer l'impôt. 

Il existe à Janina un couvent de femmes qui ren- 
ferme 200 personnes. Il ne les renferme pas si étroi- 




!238 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

tement qu'elles ne puissent aller tous les jours ea 
ville pour garder les malades, faire les ménages, et 
surtout exercer un commerce que les canons de l'Église 
n'onl jamais recommandé. Les pachas de Janina, 
pour mettre fin à un scandale dont les Turcs sont 
choqués, ont voulu plus d'une fois balayer cette 
maison qui abusait de leur tolérance ; mais la popu- 
lation grecque, et surtout le clergé, a poussé de tels 
cris que le couvent n'a pu être ni fermé ni réformé. 

Le gouvernement du royaume de Grèce a trouvé 
le pays infesté de moines. Il a fermé beaucoup de 
couvents; il aurait dû les fermer tous. La terre 
manque de bras, la population n'augmente point, 
et le célibat de ces moines est aussi nuisible au pays 
que la fièvre ou la peste. 

Encore si les couvents étaient des ateliers ou des 
écoles ! Mais le plus beau privilège des moines grecs 
est de ne rien apprendre et de ne rien faire. Ces asiles 
d'ignorance et de fainéantise ne retentissent que de 
discussions oiseuses, de cancans politiques, d'intri- 
gues antinationales et de louanges de l'empereur 
de Russie. 

Au demeurant, les moines grecs sont d'assez bons 
vivants. Ils ne manquent de rien ; et la félicité porte 
les hommes à la bienveillance. 

J'ai passé une fort agréable journée au monastère 
de Loukou, près d'Astros, grâce à l'hospitalité babil- 
larde de l'hégoumène ou supérieur. A notre arrivée, 
il était occupé à se faire baiser les mains par trois ou 
quatre rustiques des environs; il se déroba à leurs 
hommages pour accourir au-devant de nous et nous 
dire que nous étions les bienvenus. 



LA RELIGION, 239 

C'était un homme de quarante-cinq ans environ, 
vert, vigoureux, de belle barbe et de belle taille. Il 
nous offrit, au débotté, du tabac de sa récolte dans 
des chiboucks de sa façon. Puis, tandis que Garnier 
et Curzon ébauchaient une aquarelle de son église^ il 
me fit les honneurs du jardin et de la maison. La 
maison était délabrée, et le jardin en bon état. « Voici 
nos ruches, me dit-il ; nous recueillons un miel dont 
tu me diras des nouvelles. Le miel de THymettea le 
parfum du thym, le miel de Carysto sent la rose; le 
nôtre a le goût prononcé de la fleur d'oranger. 

— Je suppose, lui dis-je, que le miel de vos abeilles 
ne fait pas tout votre revenu. 

— Non; nous avons deux moulins, quelques 
champs de blé, deux charrues : les paysans font mar- 
cher tout cela. Nos oliviers forment le plus clair de 
notre bien. Dans les bonnes années nous vendons 
jusqu'à 10,000 oques d'huile (12, 500 kilogrammes). 
Nous avons ici près quelquestroupeaux : nos bergers 
vivent sous la tente. » 

Pendant que nous visitions ensemble quelques 
ruines romaines voisines du couvent, les chiens des 
bergers vinrent à nous avec une intention marquée 
de tâter de notre peau. L'hégoumène, nonobstant sa 
dignité, ramassa des pierres et défendit son hôte. 

Au bout d'un quart d'heure de conversation, il 
aborda la politique, et nous en eûmes pour long- 
ticmps. Il était abonné au Siècle, journal du parti 
russe, qui se publie à Athènes et qui, pendant dix 
ans, a semé l'intolérance en Grèce et la révolte en 
Turquie. Je n'eus pas de peine avoir que mon révé- 
rend ami était dévoué corps et âme à Nicolas, et qu'il 



r 



240 LA GRÈCE GONTEMPORAIINE. 

se souciait du roi Othon comme de l'empereur de la 
Chine. 

Quand la politique fut épuisée, je l'amenai insen- 
siblement à me parler des travaux et des peines de 
son état. 

t Nous avons, me dit-il, peu de chose à faire. 
Quand les offices sont terminés, que nous avons 
chanté tout ce qui est prescrit par les canons et fait 
tous les signes de croix ordonnés par TÉglise, notre 
tâche est finie. J'ai un bon coffre, comme tu vois, et 
je chante fort bien deux heures de suite sans me fati- 
guer. Quant aux signes de croix, qui sont un exercice 
un peu plus pénible, je ne suis pas manchot, Dieu 
merci. Mon estomac s'est accoutumé aux jeûnes de 
rigueur, et d'ailleurs je me dédommage les autres 
jours. » 

Ce brave homme parlait de son église comme un 
marchand de sa boutique, et de ses prières comme 
un maçon de sa truelle. La cloche de l'église sonna: 
l'office du soir allait commencer; je conduisis mon 
hôte à ses affaires, et il travailla de son état pendant 
que notre souper s'apprêtait. 

A peine étions-nous à table que tout le couvent 
entra tumultueusement, hégoumène en tête. Nous 
avions devant nous un public de quinze moines et 
moinillons qui voulaient voir comment les Francs 
prennent leur nourriture. Le plus jeune des appren- 
tis avait un petit air éveillé qui nous rappelait Peblo- 
Tout ce peuple importun et serviable nous accablait. 
Ils nous prodiguèrent le miel de leurs abeilles, le 
lait de leurs chèvres, les olives de leurs vergers, le 
froma<re frais et salé de leurs brebis« un vin résiné 



LA RELIGION. 2Âi 

que Garnier apprécia, et deux ou trois espèces devin 
muscat en bouteille. Le tout était de leur cru. L'hé- 
goumène refusa de parlager notre dîner : il avait 
mangé avec son petit monde ; mais il nous fit raison^ 
et la soirée se passa gaiement. 

€ Et quel sont tes plaisirs? > lui demandai-je, 
comme Athalie au jeune Éliacin. 

Il m'insinua qu'il jouissait avant tout du plaisir le 
plus pur que Dieu avait donné à l'homme, qui est de 
ne rien faire. Il ajouta que je n'avais qu'à regarder 
mon verre et mon assiette pour voir deux autres 
sources où il puisait de temps en temps quelque sa- 
tisfaction. Il finit par déclarer qu'il avait fait son 
deuil des plaisirs que sa condition lui défend, mais 
qu'il avait autour du couvent quelques lieues de fo- 
rêts et de montagnes où il pouvait chasser, courir et 
dompter son corps par la fatigue. « Viens me voir 
l'an prochain, me dit-il, au printemps ou à l'au- 
tomne, quand tu seras de loisir. Nous chasserons 
ensemble, nous viderons quelques-unes de ces bou- 
teilles, et tu verras, mon enfant, que le métier de 
moine est un métier de roi! 

— Amen! > dit l'assistance; et Ton alla se cou- 
cher. 

Les moînillons s'étaient privés pour nous de leur 
chambre, de leur lit et même de leurs draps. Les 
pauvres petits diables passèrent la nuit sous un han- 
gar, à la pâle lueur des étoiles. 

Le lendemain, avant le jour, Leftéri vint nous 
éveiller. Les chevaux étaient prêts. Nous voulions 
attendre que l'office du matin fût fini pour prendre 
congé de l'hégoumène ; mais il sortit de l'église sans 

16 



r 



242 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

respect pour les canons, et tout le monde planta là 
ses prières pour venir nous dire adieu. 

L'hospitalité qu'on trouve dans les couvents est 
gratuite. Seulement il est de bon goût de donner cent 
sous aux moinillons, qui ne les refusent jamais, et 
de déposer une offrande dans le tronc de l'église : 
on a soin de vous le montrer. 

Dans certains monastères, comme au Mégaspiléon , 
l'afflucnce des parasites est si grande que les moines 
ne donnent à leurs hôtes que le gîte, le pain et le vin. 
Ils vendent le reste. 

Ce Mégaspiléon est le plus grand des couvents de 
la Grèce. On y compte environ deux cents moines de 
tout âge, qui couchent dans des chenils et mangent 
sur le pouce. La vogue de la maison est fondée sur 
uneimagede la Vierge, sculptée, dit-on, par saint Luc. 

Le monastère, appliqué sur un énorme rocher 
-creux, ressemble, par sa construction et par sa cou- 
leur, aux boutiques des marchands de macarons 
qu'on voit dans les foires. Il est construit en bois 
blanc. Chaque année, un artiste du cru élève quelque 
nouveau pavillon au-dessus de tous les autres, et un 
peintre de la maison le barbouille en rouge vif ou en 
bleu de perruquier. 

La chambre du roi, où l'on nous avait logés pour 
nous faire honneur, est le chef-d'œuvre du genre, La 
décoration en est saugrenue sans être disgracieuse ; 
la vue est admirable. Nous dormîmes sur un large 
divan qui fait le tour de la salle. Les bons vieillards, 
c'est ainsi que les Grecs appellent les moines de tout 
âge, ne pèchent point par excès de propreté : on est 
mangé tout vif dans la chambre du roi. 



LA RELIGION. 243 

Les monastères du royaume possèdent quelques 
livres de messes. J'en ai assez dit sur leurs biblio- 
thèques. 



III 



Les églises. — Tous les Grecs praliquciit leur religion, et n'en 
vivent pas mieux. — Caractère du catholicisme byzantin. — Les 
fêtes. — Le carnaval. — Le carême. — Péchés que le carême 
fait commettre. — La nuit de Pâques. — Les coups de fusil. — 
Les enfants de Mistra. 

Y a-t-il en Grèce plus d'églises que de maisons? 
Y a-t-il plus de maisons que d'églises? C'est un point 
que je voudrais voir éclairci. 

Y a-t-il dans l'année plus de jours ouvrables que 
de jours de fêtes? Il est permis d'en douter; 

On compte dans Athènes et dans les environs plus 
de trois cents éghses, dont cinq ou six sont à peu 
près habitables. Les autres sont des cahutes dont les 
berçers ne veulent pas. Elles ont quatre murs et un 
toit quelquefois. On trouve dans un coin une lampe 
éteinte, et l'on distingue quelquefois sur le mur un 
bras de saint Michel ou une cuisse du cheval de saint 
Georges. Le mobiUer du temple se compose de quel- 
ques pierres en tas, de quelques morceaux de bois, 
des filets d'un pêcheur, si l'on est au bord de la mer, 
ou de la carcasse d'une brebis égarée qui est venue 
mourir à l'abri. 

Cependant aucune de ces églises n'est positivement 
abandonnée. Elles ont leur jour dans l'année. On 
allume une fois au moins cette petite lampe de ven^e, . 



r 



Ui LU GRÈCE CONTEMPORAINE. 

on brûle un peu d'encens ; on chante quelques priè- 
res, et cinq ou six personnes se serrent autour du 
papas dans cette étroite enceinte. 

Dans l'opinion de tous les Grecs, c'est une œuvre 
pie d'élever ces baraques ; c'est un sacrilège de les 
détruire. Voilà pourquoi ces monuments de misère 
et d'ignorance restent tous debout. 

Chaque église est divisée en deux compartiments. 
Le chœur est séparé de la nef par un mur percé 
d'une ou de trois ouvertures : le prêtre tantôt se 
montre, tantôt se cache aux fidèles. 

Tous les Grecs sans exception croient à leur reli- 
gion et vont à l'église. 

La Grèce ne contient ni philosophes, ni libres 
penseurs, ni esprits forts. J'entends par esprits 
forts ces fanfarons qui rejettent une religion sans 
Ja connaître, et affichent un scepticisme où la mé- 
ditation n'a point de part. 

En Grèce, il est de bon goût d'aller à l'église tous 
les dimanches, de prendre de l'eau bénite, de faire 
des signes de croix, de jeûner les quatre carêmes et 
de porter un cierge allumé à Pâques. 

< Où allez-vous ? dit un homme du monde à un 
dandy. 

— Je vais prier le papas de venir me confesser 
demain. > 

L'homme du monde ne sourit pas. 

Il n'y a donc chez les Grecs ni respect humain ni 
hypocrisie : chacun observe la religion parce qu'il 
y croit, et personne ne craint de paraître ridicule 
en remplissant ses devoirs. 

Le peuple en est-il plus moral ? aucunement. Iâ 



LA RELIGION. 2Â5 

religion schismatique grecque est une lettre morte, 
et elle ne commande point de vertus, mais des gri- 
maces ; elle abonde en exigences minutieuses et en 
prescriptions vexatoires; elle excelle à macérer le 
corps sans profit pour l'esprit; elle fatigue le bras 
sans fortifier le cœur; elle incline le corps vers la 
terre sans élever Tâme vers le ciel : cette religion, fille 
du Bas-Empire, participe de Fimbécillité byzantine. 

J'ai vu deux fois en Grèce le grand carême et la 
solennité de Pâques. J'ai donc pu observer la religion 
dans ses rigueurs et dans ses fêtes. Un heureux hasard 
m'a permis de £aire cette étude une fois à la ville et 
l'autre àla campagne ; mais les citadins et lespaysans 
se ressemblent beaucoup dans le plaisir et dans la 
mortification. 

Le carnaval se célèbre dans Athènes comme à Pri- 
vas, à Mortagne et dans toutes les petites villes du 
monde. Les masques qui circulent par la ville sont 
laids et malpropres. Ils recherchent les déguisements 
antiques, les casques de carton et les boucliers de 
papier peint : les rues sont peuplées de héros d'Ho- 
mère. Le plus grand plaisir des masques est de pren- 
dre une longue ligne à pécher et d'attacher une gim- 
blette au bout du fil. Tous les enfants accourent dans 
l'espoir de mordre au gâteau ; mais le gâteau reçoit 
cent coups de bec et cinquante coups de langue avant 
d'être entamé : le pêcheur le retire vivement dès 
qu'il le voit en danger. Il est défendu, comme vous 
pouvez le croire, d'y mettre les mains, et toute tenta- 
tive de ce genre est sévèrement réprimée. Ce qui 
ajoute à la bouffonnerie de ce divertissement, c'est 
que le pêcheur a soin de se placer au bord d'un ruis- 



L 



«46 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

seau, et que tout poisson maladroit est bientôt un 
poisson dans l'eau. 

Il est un autre jeu dont l'origine semble très-an- 
cienne et dont le sens est encore inconnu. On plante 
au milieu d'une rue une grande perche bariolée, du 
sommet de laquelle pendent des fils au nombre de 
dix ou douze. Chaque masque en prend un à la main, 
et tous ensemble tournent autour du poteau, pêle- 
mêle et dans tous les sens, en ayant soin de ne point 
embrouiller les fils'. 

Le carnaval, comme toutes les autres fêtes, est 
assez morne. Si les Grecs s'amusent beaucoup, c'est 
en dedans. Leur gaieté n'est ni riante ni sémillante. 

Le carême commence dès le lundi, et le mardi gras 
est un jour maigre. Le lundi, tout le peuple d'Athènes 
se réunit autour des colonnes du temple de Jupiter, 
pour commencer en commun les mortifications de 
quarante jours. Il s'y fait une grande consommation 
d'ail, d'oignons et de toutes sortes de légumes crus. 
On chante beaucoup, et du nez; on boit un peu, on 
ne danse pas mal. Après cette cérémonie religieuse, 
chacun rentre chez soi. 

Je ne sais rien de plus propre à aigrir le sang que 
le carême des Grecs. Non-seulement ils se privent de 
viande, mais ils s'interdisentlebeurre, les œufs, lesu* 
cre, etsouventlepoisson. Ils ne mangent que du pain, 
du caviar, etdes herbes assaisonnéesd'un peu d'huile. 
Aussi le carême met les esprits en feu et fait bouillon- 
ner toutes les passions politiques et religieuses. 



1. Ce jeu n'est pas la propriété exclusive des Grecs, on le re- 
trouve en Espagne. {Note de la 2* édUian,) 



LA RELIGION. W 

On doit croire que si les Grecs s'astreignent à un 
régime si sévère, ce n'est pas seulement pour le plai- 
sir de manger des olives pourries ; c'est surtout pour 
gagner le ciel. Mais il y a gros à parier que le carême 
envoie plus d'hommes en enfer qu'en paradis, tant il 
leur fait commettre de péchés d'envie. Je n'ai jamais 
vu un Grec manger ses olives sans l'entendre dire : 
« Mais mangerai-je de la viande le jour de Pâques! » 

Durant la semaine sainte, qu'ils appellent la grande 
semaine, ce désir de viande, qui n'est ni refréné ni 
satisfait, s'exalte jusqu'à la frénésie. Le grand jeudi, 
le grand vendredi, le grand samedi s'écoulent avec 
une lenteur désespérante. Notre hôte l'anagnoste, 
dans l'île d'Égine, me répétait tous les jours en pre- 
nant son repas : « Tu verras comme je boirai du vin 
le jour de la brillante! comme je danserai! comme 
je me soûlerai ! comme je tomberai plat comme porc, 
le ventre à terre ! » Cet homme était naturellement 
sobre, et, sans le carême, il ne se serait peut-être 
jamais enivré. 

C'est par ces pieuses pensées que le peuple et le 
clergé abrègent la longueur du carême. Ils croient 
faire assez pour leur salut en s'Interdisant les viandes 
défendues, et ils s'imaginent que la soumission de 
l'estomac les dispense de celle du cœur. 

Le samedi de Pâques, à mmuit, le carême finit, la 
fête commence. Toutes les églises sont gorgées de 
monde. Dans la plus grande de ces masures, on élève 
un trône pour le roi et la reine. Sur la place voisine, 
on dresse pour eux une estrade jonchée de fleurs, où 
ils s'arrêtent un instant avant d'entrer. C'est là que le 
clergé va les recevoir et leur annoncer la résurreo- 



r 



248 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

tion. A minuit sonnant, le canon tonne, la musique 
éclate, toute la ville s'embrase, les feux de Beng^e 
s'enflamment, et chacun allume un cierge qu'il tient 
à la main. A ce moment la cour entre dans l'église. 
Le roi catholique et la reine protestante portent des 
cierges énormes; les ministres et tous les hauts fonc- 
tionnaires en ont d'un peu moins gros, le menu du 
peuple se contente de cierges d'un sou. Les cérémo- 
nies durent deux heures et plus, au milieu d'une cha- 
leur étouffante; tout le monde est debout : j'ai vu un 
jeune homme de vingt ans s'évanouir de fatigue et de 
chaleur. Les femmes, perchées dans des galeries 
hautes, font pleuvoir la cire de leurs bougies sur la 
tête des hommes. 

Les prières terminées, chacun court chez soi 
manger l'agneau. On n'attend pas jusqu'au lende- 
main. Plus d'un affamé apporte à l'église un petit 
morceau de viande, qu'il dévore au dernier coup de 
minuit. 

Le peuple grec aime le bruit, et les coups de fusil 
sont indispensables à son bonheur. Il pense, comme 
l'Arabe, qu'il n'est pas de belle fête sans poudre. Les 
fêtes de Pâques retentissent d'un feu de file perpétuel. 
Mais, comme le peuple a l'habitude de s'entre-tuer 
dans l'excès de sa joie, que le PaUicare oublie tou- 
jours une balle dans son fusil, et qu'il a souvent l'a- 
dresse de tuer son ennemi par maladresse, la police 
s'est mis en tête d'empêcher les fusillades de Pâques, 
au moins dans la capitale. En 1852, les magistrats 
d'Athènes avaient pris de telles précautions qu'ils ré- 
pondaient de la tranquillité publique. Aussi nous fut- 
il impossible de fermer l'œil pendant deux nuits. On 



LA RELIGION. 249 

ne tirait plus les coups de fusil dans les rues, mais on 
les tirait par les fenêtres, dans les cours, et au be- 
soin dans les cheminées. 

Il y a trois ou quatre ans, les jeunes Maniotes de 
Mistra, à l'occasion des fêtes de Pâques, empruntèrent 
les fusils de leurs pères, et se séparèrent en trois 
camps représentant le parti russe, le parti français et 
le parti anglais. Peu s'en fallut qu'ils n'en vinssent 
aux coups sous les yeux de leurs parents heureux et 
glorieux. Mais, au moment d'engager l'action, les 
Français et les Anglais s'unirent contre les Russes, et 
le combat fut terminé sans coup férir. 

Le mardi de Pâques, tout le peuple se rassemble 
autour du temple de Thésée. C'est la seconde fête des 
Colonnes, et la réplique de celle qui commence le 
carême. 

C'est dans ces deux fêtes qu'on peut embrasser 
d'un seul coup d'œil les types, les costumes et les 
mœurs du peuple grec. Rien n'y manque, ni les mon- 
tagnards du JParnés, ni le roi qui se promène à 
cheval avec sa cour. 



IV 

Cn enterrement grec. 

Le lendemain de mon arrivée à Athènes, je mar- 
chais au hasard dans les rues pour faire connais- 
sance avec la ville. J'entendis à quelque cent pas une 
musique horriblement monotone; j'y courus, et je 
vis un enterrement qui passait. 



r 



250 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

En tête du cortège marchaient trois ou quatre bam- 
bins' brandissant qui une croix, qui une image au 
bout d'un bâton. Un homme portait le couvercle du 
cercueil, recouvert de papier noir et semé de croix 
blanches. Un peu plus loin s'avançait la musique. 
Les papas venaient derrière les musiciens, et les re- 
layaient de temps en temps par quelques airs de 
plain-chant sur un ton grave et mélancolique. 

Le cercueil était porté à bras. La morte était enve- 
loppée d'une robe bleue, toute jonchée de narcisses 
et de fleurs odorantes. Son visage découvert avait une 
expression de sérénité qui ressemblait au sommeil. 
Pour écarter soigneusement l'horreur qui s'attache 
à la vue de la mort, on avait ravivé avec un peu de 
carmin la couleur éteinte de ses lèvres. 

Derrière le cercueil marchaient trois grands jeunes 
gens à la figure maladive, dont l'un ne tardera pas à 
suivre sa mère. Ils allaient séparément, soutenus 
chacun par deux amis. Ils ne portaient pas d'autre 
deuil qu'un crêpe noir sur leur bonnet rouge. Pres- 
que tous ceux qui formaient le cortège étaient en 
veste de couleur, en foustanelle blanche et en guêtres 
rouges ou bleues. Tous les visages avaient un air de 
gravité recueillie qu'on ne voit pas souvent dans nos 
enterrements : il est vrai que le cortège se composait 
en grande partie des parents de la morte. J'ai dit que 
les familles grecques sont nombreuses et compliquées. 

On entra dans l'église. Le cercueil fut placé au 
milieu de la nef, près du saint des saints et de cette 
partie du temple où les prêtres seuls ont droit de 
pénétrer. Les assistants restaient debout : il n*y a 
pas de chaises dans les églises. 



LA RELIGION. 251 

Une vieille femme distribua des cierges à tout le 
monde, \ingt ou trente gamins qui jouaient dans la 
rue s'empressèrent d'en venir prendre, et assistèrent 
à la cérémonie avec une gravité qui honorerait des 
sénateurs. 

Les papas, avec leurs longs cheveux et leur barbe 
flottante, psalmodiaient les prières des morts. Je 
m'étais promis d'examiner si ces hommes, qui n'ont 
pas renoncé aux affections de famille, s'acquittaient 
de leur ministère avec plus d'émotion que ceux qui 
n'ont plus d'autre famille que Dieu. Il me sembla au 
contraire qu'ils remplissaient cette triste tâche en 
hommes qui sont pressés de finir et de retourner à 
leur ménage. Les oraisons étaient chantées en langue 
vulgaire, et cependant, soit que le chant rendît les 
paroles inintelligibles, soit que le peuple ait perdu 
l'habitude de chercher le sens de ses prières, les au- 
diteurs ne semblaient écouter que leurs propres 
pensées. 

Quand l'office des morts fut terminé, chacun des 
parents et des amis s'approcha de la morte et lui 
baisa les mains et la figure. On donne ainsi un carac- 
tère religieux et solennel à la dernière marque d'af- 
fecticpi que reçoivent les morts. Il est difficile de voir 
sans une profonde émotion des fils venant devant 
l'autel donner un dernier baiser à leur mère. 

Le convoi s'achemina lentement vers le cimetière. 
Sur sa rouie les hommes et les femmes s'arrêtaient 
et se couvraient de signes de croix avec cette prodi*» 
galité machinale que j'ai déjà signalée. L'enterre- 
ment traversa l'Ilissus en s'éclaboussant un peu : le 
pont n'était pas encore bâti. Un tel passage excite- 



i 



262 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

rait en France quelques éclats de rire : la cérémonie 
ne perdit rien de sa gravité. 

Le coin du cimetière habité par les pauvres est 
d'un aspect assez original. On ne plante pas sur cha- 
que tombe une croix de bois. On se contente d'en- 
foncer en terre, en les croisant un peu, les deux 
bâtons qui ont servi à porter le cercueil. Sur la plus 
grande de ces deux branches, les parents du mort 
viennent planter une cruche dont ils brisent le fond. 
Cette sorte d'offrande est d'une haute antiquité. 

Je n'ai pas remarqué que le corps fût mis en terre 
avec beaucoup plus de ménagements que dans nos 
cimetières civilisés. Ce sont les mêmes cris : c Pousse 1 
tire ! à toi ! à moi ! enfonce les pieds ! attention à la 
tête ! enfin ! l'y voilà ! » Cérémonial grossier, et bien 
propre à dégoûter les gens de mourir en pays civi- 
lisé. Heureux celui qui meurt d'un coup de flèche 
chez les sauvages! Il est mangé par ses amis avec 
respect, ou du moins avec reconnaissance. 

On procéda ensuite à une autre cérémonie plus 
repoussante. On dépouilla la morte de tous les or- 
nements dont on l'avait revêtue. La robe de mérinos 
bleu qu'on avait fait voir en passant à toute la ville 
lui fut ôtée ; on la laissa dans une méchante robe 
noire. On reprit l'oreiller brodé qu'elle avait sous la 
tête, et on le remplaça par un sac plein de terre. On 
commença même par lui ôter de mauvais gants 
blancs qu'elle avait aux mains; mais un des fils, qui 
souffrait sans doute comme moi de voir ainsi ma- 
nier ce corps roidi, fit signe de les laisser. Il ne 
resta dans le cercueil que quelques fleurs et une 
nomme, légère provision pour un si grand voyage. 



LA RELIGION. 253 

Chacun des amis s'empressa de jeter une pincée de 
terre dans la tombe, et courut à dix pas plus loin, 
dans un endroit abrité du vent, où Ton alluma des 
cigarettes. Les bedeaux, les enfants de chœur et quel- 
ques amis vidèrent une gi'ande bouteille de vin qu'on 
avait apportée, puis ils prirent le chemin de la mai- 
son mortuaire pour y souper. 

Je m'en revins tout doucement au logis, précédé 
des enfants de chœur, qui se donnaient des coups de 
croix dans le dos et lançaient des pierres dans les 
images de saint Georges et de saint Michel. 



SnpeniitioD et intoléranee. 

Devant la maison que nous habitions à Corinthe 
logeait une pauvre femme et son fils unique. L'en- 
fant était chétif et bossu. 

Un Valaque passa, qui menait un ours en laisse. Il 
promenait sa béte dans tout le pays, amassant des 
poignées de lepta. Notre malheureuse voisine vint 
trouver cet homme et lui donna de l'argent pour 
qu'il fît marcher son ours sur le corps de l'enfant. 
Elle acheta ensuite quelques poils qu'elle choisit elle- 
même sur le dos de la bête. Elle espérait en faire 
un talisman pour redresser la taille de son fils. 

Les Grecs de la campagne croient à la sorcellerie. 
Pour eux, un médecin est un sorcier autorisé par le 
gouvernement; une ordonnance est un recueil de pa- 



L 



25â LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

rôles magiques. Ils ne la portent pas chez le pharma- 
cien, mais ils la font tremper dans l'eau bouillante et 
ils avalent l'infusion. 

Il reste un peu de paganisme au fond des esprits. 
On voit, dans un sale quartier d'Athènes, une colonne, 
dernier débris d'un temple d'Esculape. Ceux qui 
souhaitent la guérison d'un malade prennent un de 
ses cheveux ou un fil de sa jarretière, attachent une 
boule de cire à chaque extrémité, et viennent l'appli- 
quer à cette colonne. 

Les Grecs les moins scrupuleux en matière de 
probité observent très-strictement les préceptes de 
l'Église et obéissent aveuglément à leurs papas. Lors- 
qu'une mère vend sa fille à un riche, elle stipule tou- 
jours qu'on donnera tant pour sa fille, tant pour les 
parents, tant pour l'Église. J'ai eu l'honneur de dîner 
avec un assassin, et le malheur de le scandaliser. 
Nous étions à Égine, et nous mangions un agneau à 
la pallicare, en plein champ et en plein carême. Un 
Grec que nous ne connaissions pas vint s'asseoir au- 
près de nous, mangea notre pain et nos figues, but 
notre vin, et se retira, indigné de notre conduite, 
lorsqu'il fut bien repu. J'appris le lendemain que ce 
convive boudeur avait la mort d'un homme sur la 
conscience, et que la justice le cherchait prudem- 
ment, de manière à ne jamais le trouver. Use croyait 
meilleur chrétien que nous. 

Les Grecs ont exigé que la constitution de 18A4 
proclamât une religion d'État. Le chef de l'État ne 
professe pas la reUgion de l'État; mais il faut, bon 
gré mal gré, qu'il lui rende cinq ou six fois jpar an 
un hommage public. 



LA RELIGION. 255 

Les autres catholiques romains sont tolérés comme 
le roi. Ils ont trois évêques et un archevêque dans les 
Cyclades, à Naxos, à Tinos, à Santorin et à Syra. 
Mais je ne réponds pas que, si le souverain était 
Grec ou Russe, la religion hétérodoxe échapperait 
aux persécutions. 

Les juifs sont très-rares dans le royaume, et la vio- 
lence de la populace d'Athènes n'est pas faite pour 
les attirer. Aux îles Ioniennes, sous la protection 
de TAngleterre, la race juive vit et prospère. On 
remarque que, dans l'île de Corfou, les décès l'em- 
portent sur les naissances chez les Grecs, et les nais- 
sances sur les décès chez les juifs : si bien qu'il est 
facile de prévoir qu'au bout d'un certain nombre 
d'années, l'île ne sera peuplée que de juifs. 

La race juive a chez nous plus d'honnêteté, de cou- 
rage, d'intelligenoe et de beauté que chez les peuples 
de l'Orient. 

L'intolérance naturelle à la canaille grecque est 
journellement excitée par les prédications de la Rus- 
sie. Lorsque le gouvernement traduisit devant les tri- 
bunaux M. Ring, pasteur protestant, accusé de pro- 
sélytisme, le Siècle invita formellement tous les 
citoyens orthodoxes à se rendre à l'audience pour 
encourager les juges à la sévérité et leur interdire 
une lâche complaisance. 

J'avais cru d'abord que ce fanatisme brutal était le 
privilège des ignorants et des gueux : je me trompais. 

Dans les premiers jours de l'été de 1852, je fis une 
visite à M."*, professeur de droit à l'université d'A- 
thènes. Je le trouvai dans le feu de la composition, en 
manches de chemise : il répliquait à l'A nti-Tomos de 



r 



256 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

M. Pharmakidis. A coup sûr,Démosthène était moins 
ardent et moins échevelé lorsqu'il préparait ses ha- 
rangues contre Philippe. 

« Comprenez-vous, me dit ce violent jurisconsulte, 
la faiblesse de notre gouvernement? Laisser paraître 
un pareil livre ! Vous verrez que Tauteur ne sera pas 
même châtié! Âhl si nous étions en Russie! on vous 
empoignerait mon Pharmakidis, on l'enfermerait 
dans une bonne petite chambre bien chaude en été, 
bien froide en hiver, on lui ferait une bonne petite 
saignée tous les deux jours, on lui donnerait [une 
bonne petite poignée de riz tous les matins pour sa 
nourriture, et, au bout de trois moisdece régime, on 
lui dirait : ^ Mon ami, vous avez été malade, nous 
€ vous avons soigné, vous voilà guéri; allez en paix 
€ et prenez garde aux rechutes. » 



CHAPITRE VU. 



tES FINANCES. 



I 



Observations générales sur la situation Hnancière de la Grèce. -«- 
La Grèce vit en pleine banqueroute depuis sa naissance. — Les 
impôts sont payés en nature. — Les conlribuables ne payent 
point l'État, qui ne paye point ses créanciers. — Budget d'exer- 
dce et budget de gestion. — Leâ ressources du pays ne se sont 
pas accrues en vingt années. 

Le régime financier de la Gièce est tellement 
extraordinaire et ressemble si peu au nôtre, que je 
crois nécessaire, avant d'entrer dans les détails du 
budget, de placer ici quelques observations générales. 

La Grèce est le seul exemple connu d'un pays vi- 
vant en pleine banqueroute depuis le jour de sa nais- 
sance. Si la Finance et l'Angleterre se trouvaient seu- 
lement iine année dans cette situation, on verrait des 
catastrophes terribles : la Grèce a vécu plus de vingt 
ans en paix avec la banqueroute. 

Tous les budgets, depuis le premier jusqu'au àet* 
nier^ sont en déficit. 



r 



258 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

Lorsque, dans un pays civilisé, le budget des re- 
cettes ne suffit pas à couvrir le budget des dépenses, 
on y pourvoit au moyen d'un emprunt fait à Tinté- 
rieur. C'est un moyen que le gouvernement grec n'a 
jamais tenté, et qu'il aurait tenté sans succès. 

Il a fallu que les puissances protectrices de la 
Grèce garantissent sa solvabilité pour qu'elle négo- 
ciât un emprunt à l'extérieur. 

Les ressources fournies par cet emprunt ont été 
gaspillées par le gouvernement sans aucun fruit pour 
le pays; et, une fois l'argent dépensé, il a fallu que 
les garants, par pure bienveillance, en servissent les 
intérêts : la Grèce ne pouvait point les payer. 

Aujourd'hui elle renonce à l'espérance de s'acquit- 
ter jamais. Dans le cas où les trois puissances protec 
trices continueraient indéfiniment à payer pour elle, 
la Grèce ne s'en trouverait pas beaucoup mieux. 
Ses dépenses ne seraient pas encore couvertes par 
ses ressources. 

La Grèce est le seul pays civilisé où les impôts 
soient payés en nature. L'argent est si rare dans les 
campagnes, qu'il a fallu descendre à ce mode de per- 
ception. Le gouvernement a essayé d'abord d'affer- 
mer l'impôt; mais les fermiers, après s'être témérai- 
rement engagés, manquaient à leurs engagements, 
et l'État, qui est sans force, n'avait aucun moyen de 
les contraindre. 

Depuis que l'État s'est chargé lui-même de perce- 
voir l'impôt, les frais de perception sont plus consi- 
dérables, et les revenus sont à peine augmentés. 
Les contribuables font ce que faisaient les fermiers : 
ils ne payent pas. 



LES FINANCES. 259 

Les riches propriétaires, qui sont en même temps 
des personnages influents, trouvent moyen de frustrer 
rÉtat, soit en achetant, soit en intimidant les em- 
ployés. Les employés, mal payés, sans avenir assuré, 
sûrs d'être destitués au premier changement de mi- 
nistère, ne prennent point, comme chez nous, les in- 
térêts de l'État. Ils ne songent qu'à se faire des amis, 
à ménager les puissances et à gagner de l'argent. 

Quant aux petits propriétaires, qui doivent payer 
pour les grands, ils sont protégés contre les saisies^ 
soit par un ami puissant, soitpar leur propre misère. 

La loi n'est jamais, en Grèce, cette personne in- 
traitable que nous connaissons. Les employés écou- 
tent les contribuables. Lorsqu'on se tutoie et qu'on 
s'appelle frères^ on trouve toujours moyen de s'en- 
tendre. Tous les Grecs se connaissent beaucoup et 
s'aiment un peu : ils ne connaissent guère cet être 
abstrait qu'on appelle l'État, et ils ne l'aiment point. 
Enfin, le percepteur est prudent : il sait qu'il ne faut 
exaspérer personne, qu'il a de mauvais passages à 
traverser pour retourner chez lui, et qu'un accident 
est bientôt arrivé. 

Les contribuables nomades, les bergers, les bûche- 
rons, les charbonniers, les pêcheurs, se font un plai- 
sir et presque un point d'honneur de ne point payer 
d'impôts. Ces braves gens se souviennent qu'ils ont 
été Pallicares : ils pensent, comme du temps dos 
Turcs, que leur ennemi c'est leur maître, et que le 
plus beau droit de l'homme est de garder son argent. 

C'est pourquoi les ministres des finances, jus- 
qu'en 1846, faisaient deux budgets de recettes : l'un, 
le budget d'exercice^ indiquait les sommes que le gou^ 



r 



260 LA GRÈCE CONTEMPORAINE, 

vernement devrait recevoir dans Tannée, les droits 
qui lui seraient acquis; l'autre, le budget de gestion, 
indiquait ce qu'il espérait recevoir. Et comme les mi- 
nistres des finances sont sujets à se tromper à l'avan- 
tage de l'État dans le calcul des ressources probables 
qui seront réalisées, il aurait fallu faire un troisième 
budget, indiquant les sommes que le gouvernement 
était sûr de percevoir. 

Par exemple, en 1845, pour le produit des oliviers 
du domaine public, affermés régulièrement aux par- 
ticuliers, le ministre inscrivait au budget d'exercice 
une somme de 441,800 drachmes. Il espérait (budget 
de gestion) que sur cette somme l'État serait assez 
heureux pour percevoir 61,500 drachmes. Mais cette 
espérance était au moins présomptueuse, car Tannée 
précédente, TÉtat n'avait perçu, pour cet article, 
ni 441,800 drachmes, ni 61,500 drachmes, mais 
4457 drachmes 31 centimes, c'est-à-dire environ un 
pour cent sur ce qui lui était dû. 

En 1846, le ministre des finances ne rédigea point 
de budget de gestion, et Thabitude s'en est perdue. 

L'État ne veut pas prévoir en principe qu'il ne 
sera pas payé de ce qui lui est dû. Mais quoique les 
budgets suivants soient plus réguHers dans la forme, 
TÉtat continue à solliciter vainement ses débiteurs 
récalcitrants ou insolvables. 

Une dernière observation qui- m'est suggérée p^i" 
Texamen des différents budgets de 1833 à i 858, c'est 
que les ressources de TÉtat ne se sont pas accrues 
sensiblement dans ces vingt années. 

De 1833 à 1843, la recette moyenne de chaque 
année a été de 1:2,582,968 drachmes 9 lepta. La dé- 



LES FINANCES. 261 

pense moyenne a été de 13,875, 212 dr. 39 lepta. Le 
déficit annuel, de 1,292,244 dr. 30 l. 

En 1846, les recettes espérées se montaient à la 
somme de 14,515,500 dr. 

Le budget de 1847 était le même que celui de 1846, 
sauf une augmentation espérée de 360,725 dr. 79 l. 
sur les recettes. 

Depuis cette époque, les revenus de l'Etat ont subi 
une diminution considérable : 

Enl850,par raffairePacificoetle blocus du Pirée, 
qui arrêta le commerce maritime des Grecs pendant 
toute une campagne, tandis qu'un hiver extraordinài- 
rement rigoureux tuait des troupeaux entiers, faisait 
périr ungrand nombre d'oliviers et d'arbres à fruits, 
réduisait des deux tiers l'exportation de l'huile, et des 
neuf dixièmes la récolte des citrons et des oranges ; 

En 1851, par la disette de céréales, qui condamna 
la Grèce à importer des blés pour 12 millions de 
drachmes au heu de 2 millions, et fît sortir du pays 
une grande quantité de numéraire ; 

En 1852, par lamaladie de la vigne, qui détruisit 
les deux tiers de la récolte du raisin de Corinthe, et 
enleva au trésor un de ses principaux revenus ; 

En 1853, parla disette dont nous souffrons encore, 
et dont les Grecs, épuisés par quatre années déplo- 
\ ables, souffrent plus cruellement que nous. 



i 



362 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 



II 



Recettes. — L'impôt direct ou la dtme. — L'usufhiit, impôt qui 

ne peut exister qu'en Grèce. — Les douanes. — Un ministre qui 
espère que ses agents l'ont trompé. — Un gouvernement qui se 
ruine en battant monnaie. — Pourquoi la Grèce ne frappe que 
des sous. — Domaine immense qui ne rapporte presque rien. — 
Les eaux de Thermia, médicament très-dangereux. — Forêts 
inutiles. — L'État n'est payé ni par ses débiteurs ni par ses 
fermiers. 

Les recettes de TÉtat se composent : des impôts 
directs, des impôts indirects, du produit des établis- 
sements publics, du domaine, de la vente des biens 
nationaux, des revenus ecclésiastiques, des recettes 
sur exercices clos, de revenus divers, des avances 
faiteç par les puissances protectrices. 

Les impôts directs représentent plus de la moitié 
des recettes de TÉtat. Ils comprennent : 

1° La dîme ou l'impôt foncier, qui se perçoit en 
nature. Le percepteur assiste au battage des grains, 
à la cueille du tabac, à la fabrication de Thuile, et il 
prélève immédiatement un dixième de la récolte. 
L'État se charge d'emmagasiner et de vendre les 
fruits qu'il a perçus. On devine aisément tout ce 
qu'un pareil mode de perception a d'irrégulier, 
et combien il peut être préjudiciable à l'État. Si la 
récolte est abondante, il est forcé de vendre à vil 
prix la part qui lui revient; si la récolte manque, 
il ne lui revient rien. Mais il sera impossible de 
percevoir l'impôt foncier en argent, tant que le 
numéraire sera aussi rare dans le pays. 



LES FINANCES. 263 

2° L'usufruit. C'est une sorte d'impôt qui n'existe 
qu'en Grèce, et dont l'existence s'explique par l'his- 
toire du pays. 

L'État est propriétaire d'une grande partie du ter- 
ritoire. Il possède à peu près tous les terrains que 
les Turcs possédaient avant la guerre de l'indépen- 
dance. Ceux qui sont situés dans le Péloponèse lui 
appartiennent par droit de conquête; il .a payé les 
autres, et une indemnité de 12,500,000 drachmes 
l'en a fait légitime propriétaire. 

Une partie des terrains nationaux a été affermée 
régulièrement ; une autre a été occupée irrégulière- 
ment par des particuliers qui y ont fait des défriche- 
ments, planté des arbres ou même bâti des maisons, 
sans en parler au gouvernement. Comme cette occu- 
pation est fort ancienne, et que plusieurs de ces fer- 
miers spontanés le sont de père en fils, il faut bien 
reconnaître en leur faveur une sorte de droit de pres- 
cription qui ne les rend pas propriétaires, mais qui 
ne permet guère de leur enlever le champ qu'ils ont 
planté. L'État, pour bien établir son droit, tout en 
respectant un abus dont il profite, impose à tous ceux 
qui cultivent les biens nationaux une contribution 
de 15 pour 100 sur la récolte, en outre de la dîme. 
Le revenu de ces terres est donc grevé d'un impôt 
de 25 pour 100, payable en nature. 

3" L'impôt sur les abeilles, l'knpôt sur le bétail, les 
patentes, et l'impôt sur les constructions, se payent 
en argent. 

A* L'impôt foncier sur les donations ne se paye 
point. L'État a donné des terres à presque tous les 
chefs de famille, soit à litre de récompense, soit pour 



r 



264 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

les empêcher de mourir de faim. Ces propriétés sont 
grevées, outre la dîme, d'un impôt de 3 pour 100 
payable en argent. Mais les propriétaires ou refusent 
de cultiver leurs terres, ou les cultivent par eux- 
mêmes sans vouloir rembourser l'État» 

Les impôts indirects se composent des droits de 
douane, des droits de timbre, de santé, de port, de 
navigation, des amendes, des ports d*armes et des 
droits de chancellerie consulaire. 

Les douanes forment environ le quart du revenu 
public. Elles n'ont pas été établies pour protéger l'in- 
dustrie nationale, qui est encore à naître, mais pour 
procurer des ressources au trésor. C'est pourquoi l'on 
a établi des droits à l'exportation aussi bien qu'à l'im- 
portation. Les droits à l'importation sont de 10 pour 
100, les droits à l'exportation de 6 pour 100 sur la 
valeur des marchandises. 

La contrebande est tellement facile en Grèce, et la 
nature du pays la favorise si bien, que le fisc est frus- 
tré tous les ans d'une somme considérable, et que la 
statistique est privée de renseignements positifs sur 
le mouvement de l'importation et de l'exportation. 
M. Christidis, ministre des finances, disait dans son 
exposé du budget en 1852 : 

« Vous remai'querez, messieurs, la différence qui 
existe entre l'importation et l'exportation : la ba- 
lance du commerce nous est contraire, et dans 
une forte proportion. Une seule idée nous con- 
sole ; c'est que l'estimation, le dénombrement et le 
pesage des objets exportés ne sont probablement 
pas exacts. > 

Le droit de timbre rapporte jusqu'à 1 million de 



LES FINANCES. 265 

drachmes par année. Les autres impôts indirects sont 
de peu d'importance. 

La culture et la vente du tabac, la vente et la fabri- 
cation de la poudre de chasse sont libres. Les cartes 
à jouer qui se fabriquent dans le royaume, à Syra, 
sont soumises à un impôt; mais elles sont si gros- 
sières et si mal peintes qu'on n'emploie guère que 
des cartes de contrebande. 

Les établissements publics pourraient être d'une 
grande ressource : ils ne rapportent presque rien. 

1* La Monnaie ne frappe que le billon. Dans le 
principe, on fabriquait des pièces d'argent de 5 dr. 
mes, de 1 dr., de 50 lepta et de 25 Icpta. Mais, 
par une erreur inexplicable, on oublia de retenir sur 
chaque pièce les frais de main-d'œuvre. De cette ma- 
nière, l'émission des monnaies d'argent au lieu d'en- 
richir l'État comme dans tous les pays du monde, le 
ruinait d'autant plus que les spéculateurs, séduits 
par la finesse du titre, retiraient les drachmes delà 
circulation pour les fondre ou les exporter. 

Le gouvernement, au lieu de changer le titre ou le 
poids des pièces d'argent, a pris le parti de n'en plus 
frapper. La monnaie de cuivre qu'il fabrique est 
assez grossière : elle ne porte pas même l'effigie du 
roi. Le bénéfice de la fabrication est de 40 pour 100 
environ, mais on en a tant frappé que le pays en est 
encombré. Lorsque j'envoyais changer un billet de 
dix drachmes, Petros me rapportait quelquefois cent 
pièces de deux sous dans son mouchoir. A Syra, les 
zwanzigs autrichiens, qui valent, suivant le tarif, 
95 lepta, s' échangent contre 99 ou 100 lepta, monnaie 
de cuivre. Le cuîvre y perd donc 4 ou 5 pour 100. 



l 



266 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

Le jour où le gouvernement voudra frapper une 
monnaie d'argent qui lui rapporte un bénéfice hon- 
nête, il rendra un grand service au commerce, tout 
en augmentant les recettes de TÉtat. 

Il sera bon, lorsqu'on fera cette réforme, d'y en 
joindre une autre assez importante. Les hommes qui 
ont doté la Grèce de son système monétaire ont cher- 
ché dans leurs livres quelle était la valeur de la 
drachme dans Tantiquité, et ayant découvert que la 
drachme valait 90 centimes de France, ils ont décidé 
que la drachme serait une monnaie de la valeur de 
90 centimes. Grâce à ce raisonnement archéologique, 
la Grèce a une monnaie à part, qui ne ressemble à 
aucune autre. Ne serait-il pas cent fois plus simple 
de donner à la drachme le poids et le titre du franc, 
et de mettre le système monétaire de la Grèce en 
rapport avec celui de la France, de la Belgique, de 
la Suisse et du Piémont? Puisque dans ce malheu- 
reux pays tout est à refondre, même la monnaie, fai- 
sons en sorte que tout soit pour le mieux. Les Grecs 
éclairés ont reconnu Texcellence du système métri- 
que ; le gouvernement en a décrété remploi par tout 
le royaume : pourquoi faire une exception pour la 
monnaie? La pièce de 5 francs circulerait en Grèce 
comme en France, avec sa valeur vraie, sans être 
soumise à cet agiotage qui la fait hausser et baisser 
tous les jours. 

Selon le tarif établi par le gouvernement grec, 
la pièce de 5 francs vaut 5 drachmes 58 ; le thaler 
d'Autriche, 5 drachmes 78; le dollar, la colonnate 
d'Espagne, la piastre du Mexique, 6 drachmes. Le 
zwanzig autrichien, la plus détestable monnaie de 



LES FINANCES. 267 



t9 
1 



Europe, est celle qui circule le mieux : il vaut, sui- 
vant le tarif, 95 lepta ; mais le demi-zwanzig n'a pas 
cours, et le zwanzig est refusé par les marchands, 
ou subit un rabais considérable, lorsque le chiffre 
20 qu'il porte est effacé. 

Les pièces d'argent des îles Ioniennes, monnaie 
excellente, n'ont pas cours. Les demi-couronnes se 
négocient généralement à perte, tandis que l'or 
anglais gagne énormément. Les pièces d'or de 
20 drachmes, à l'effigie du roi Othon, se vendent, 
comme médailles curieuses, jusqu'à 21 drachmes. 

Il est évident qu'un état si anormal ne peut durer 
longtemps sans préjudice pour le commerce de la 
Grèce. On remédierait à tout en frappant une mon- 
naie d'argent et d'or semblable à la nôtre, et qui 
rapportât, comme la nôtre, 2 pour 100 de droit 
de monnayage. 

2** Le service des postes coûte un peu plus qu'il ne 
rapporte. Les Grecs écrivent peu ; il faut transporter 
les lettres à pied ou à cheval, par des chemins dé- 
testables, ou par mer, en employant les paquebots 
étrangers. La Grèce n'a qu'un seul bateau à vapeur, 
qui sert plutôt aux plaisirs du roi qu'au transport 
des dépêches. Sur les points de l'Archipel où les 
paquebots étrangers ne touchent point, le service 
se fait très-irrégulièrement par des marchands ou 
des pêcheurs auxquels on paye une légère subven- 
tion. 

3** L'imprimerie royale ne produit que des recettes 
fictives, puisqu'elles sont payées par les divers mi- 
nistères pour lesquels elle travaille. Les seules re- 
cettes réelles sont les abonnements au journal du 



r 



268 LA GRÈCE CONTEMPORAINE, 

gouvernement : encore les fonctionnaires abonnés 
montrent-ils peu d'empressement à s'acquitter. 

Le domaine devrait fournir des recettes considé- 
rables : il se compose des mines et des carrièi*es, 
des eaux thermales, des salines, des pêcheries, 
des forêts, des plantations d'oliviers, des vignes à 
raisins de Corinthe, des jardins, des bâtiments et 
des mines appartenant à l'État et affermés aux par- 
ticuliers. 

Les mines de houille de Koumy, mal exploitées, 
ne rapportent presque rien; les carrières de marbre 
ne sont pas même exploitées ; les pierres meulières 
et les pldtrières de Milo, la pouzzolane de Santorin, 
ne fournissent que des ressources insignifiantes; le 
seul revenu sérieux que la Grèce tire de ses richesses 
minéralogiques est produit par Témeri de Naxos : il 
se monte à plus de 100,000 drachmes par an. 

Les eaux de l'île de Thermia seraient d'un excel- 
lent rapport, si le pays qui les recèle était moins 
malsain. Elles ont des propriétés merveilleuses pour 
la guérison des rhumatismes et même de la goutte; 
mais il est à peu prés impossible de guérir un rhu- 
matisme à Thermia sans y prendre la fièvre. L'éLi- 
blissement hydrothérapique qu'on vient de fonder 
dans l'île ne sera productif que lorsque le pays aura 
été assaini. 

Les salines exploitées par l'État rapportent un 
demi-million de drachmes par an. Le sel est vendu 
par les employés des douanes à un prix très-mo- 
déré (moins de 6 centimes le kilogramme). Ce re- 
venu est susceptible d'augmentation, car les Grecs ne 
savent pas encore employer le sel pour ragriculture 



LES FINANCES. 269 

Les pêcheries sont affermées à des particuliers qui 
se dispensent souvent de payer leurs fermages. Sous 
un gouvernement fort, ce revenu serait immédiate- 
ment doublé. 

Les forêts de TÉtat ne sont point exploitées, faute 
de routes ; elles sont dévastées, faute de surveillance. 
M. Christidis déclarait à la chambre, en 1852, que 
« dans le cours de Tannée 1849, on avait importé 
des bois en Grèce jusqu'à concurrence de 1,092,690 
drachmes, tandis que le pays est couvert de forêts 
d'arbres de toute grandeur et de toute qualité. » Si 
Ton se rappelle ce que nous avons dit plus haut, on 
trouvera sans doute que le moi couvert de forêts est 
un peu hyperbolique; mais il est certain que les fo* 
rets produiront un revenu considérable lorsque le 
gouvernement sera assez fort pour les faire respecter 
et assez intelligent pour les exploiter. 

Les olivaies, les vignes et les jardins affermés ne 
rapportent rien ou presque rien, d*abord parce 
que la vanité et Timprévoyance particulières aux 
Grecs ont fait monter les enchères au-dessus de 
toute mesure, et que les baux sont impossibles à 
exécuter; ensuite parce que le gouvernement n'a 
pas la main assez ferme pour en exiger l'exécution. 
J'ai déjà cité l'année 1844, où les oliviers affer- 
més devaient rapporter, aux termes des contrats, 
400,800 drachmes, et où l'État, qui dispose d'une 
gendarmerie et d'une armée, est parvenu à faire ren- 
trer 4457 drachmes 31 lepta. 

La location des biens nationaux ne profite guère 
à l'État : il gagne encore moins à les aliéner. Aucun 
acquéreur n'est en mesure de payer comptant ce 



r 



270 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

qu'il achète ; il faut, bon gré mal gré, répartir la 
somme en dix, vingt ou trente annuités, dont la pre- 
mière se paye quelquefois, la seconde rarement, la 
troisième jamais. Que faire? Reprendre les biens 
vendus pour les revendre? Un nouvel acquéreur ne 
s'acquittera pas plus exactement que le premier. Les 
affermer? Les fermiers ne payeront pas leur bail. 
Les biens nationaux ne seront loués ou vendus avec 
profit que lorsqu'on aura su attirer des capitaux 
dans le pays, et qu'on saura forcer les débiteurs du 
trésor à remplir leurs engagements. 

Les revenus ecclésiastiques sont ceux des immeu- 
bles que le gouvernement a pris aux monastères. 
En 1833 , plusieurs monastères furent supprimés, 
leurs biens vendus ou affermés, et le revenu affecté 
aux dépenses de l'instruction publique et des cultes. 
Mais ce revenu, comme celui de tous les autres biens 
nationaux, n'a jamais été perçu régulièrement. 

Les recettes sur exercices clos se composent de 
tout ce que l'État parvient à recouvrer sur Farriéré. 
On remarque que plus une créance est ancienne, 
plus il est difficile de la recouvrer ; les débiteurs 
s'imaginent qu'il y a une sorte de prescription en 
leur faveur, et que ce qu'ils doivent depuis long- 
temps, ils ne le doivent plus. 

Les avances des trois puissances, destinées à 
payer les intérêts et l'amortissement de la dette 
extérieure, se montent annuellement à 3,835,474 
drachmes 58 lepta. 

C'est une ressource qui peut manquer à la Grèce 
le jour où elle témoignera trop d'ingratitude à ses 
bienfaiteurs. 



LES FINANCES. 371 



III 

Dépenses. — La dette intérieure. — Les gouvernements forts sont 
les seuls qui trouvent à emprunter. — Le gouvernement grec 
n'empruntera jamais de ses sujets. — Les dettes [de l'État re- 
montent à la guerre de l'indépendance. — Il ne les paye point. 
— Pensions. — La phalange : c'est le régiment des colonels. — 
Un libraire qu'on fait capitaine et un diplomate qu'on veut nom- 
mer général. — Un négociant qui touche la solde de capitaine 
de vaisseau. 

Les dépenses de la Grèce se composent : de la dette 
publique (dette intérieure, dette étrangère), de la 
liste civile, des indemnités aux chambres, du service 
des ministères, des frais de perception et de régie, 
de frais divers. 

Si je connaissais un gouvernement qui doutât de sa 
force, de son crédit, de l'affection de ses partisans et 
de la prospérité du pays, je lui dirais : « Ouvrez un 
emprunt. » 

On ne prête qu'aux gouvernements que Ton croit 
bien afi'ermis. 

On ne prête qu'aux gouvernements qu'on croit 
assez honnêtes pour remplir leurs engagements . 

On ne prête qu'aux gouvernements que l'on a 
intérêt à maintenir. Dans aucun pays du monde, 
l'opposition n'a fait hausser les fonds publics. 

Enfin, on ne prête que lorsqu'on a de quoi prêter. 

C'est pour toutes ces raisons qu'il n'y a point de 
grand livre en Grèce. Le peuple est trop pauvre et le 
gouvernement est trop connu pour qu'un emprunt 
de 100,000 francs puisse être couvert dans le pays. 



272 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

L'État a cependant des créanciers parmi les ci- 
toyens. Mais ce qu'ils ont prête à la Grèce dans ses 
dangers, ils le refuseraient au roi Othon dans sa puis- 
sance. Ils avaient confiance dans la solvabilité de leur 
patrie, et ils l'aimaient. Tout est bien cliangé au- 
jourd'hui, et, si c'était à refaire, ils garderaient leur 
argent. 

Ces créanciers, on ne les paye point. On se contente 
de leur donner de temps en temps un secours en ar- 
gent lorsqu'ils sont sur le point de mourir de faim. 
11 y a dans l'ile Hydra telle famille qui a dépensé des 
millions pour l'indépendance du pays, et qui reçoit 
600 drachmes par an. L'État ne considère ses créan- 
ciers que comme des indigents un peu plus intéres- 
sants que les autres. Il les traite sur le même pied 
que les soldats invalides, les veuves et les orphelins 
de ses serviteurs. Toutes ces pensions grèvent le bud- 
get d'une somme de 400,000 drachmes environ : ce 
n'est point là sa charge la plus lourde. 

On paye environ 50,000 drachmes de pensions ec- 
clésiastiques pour dédommager les moines dont on a 
confisqué les couvents. C'est une dépense que l'équité 
commande et que l'économie ne réprouve pas. Le 
ministère de l'intérieur sert de son côté quelques 
modiques pensions qui ne ruinent pas le pays. 

Ce qui le ruine, ce sont les secours accordés à ceux 
qui n'en ont pas besoin, les pensions payées aux hom- 
mes qui n'ont jamais servi, les aumônes énormes 
exigées par certains personnages puissants, qu'on 
paye, non pour le bien qu'ils ont fait, mais pour le 
mal qu'ils daignent ne pas faire. 

Le ministère de la guerre donne environ COO^GOO 



LES FINANCES. 273 

drachmes, le ministère de la marine en paye plus 
de 250,000 à des hommes qui ne sont ni marins ni 
soldats, et qui souvent n*ont été ni l'un ni l'autre. 

Lorsque le gouvernement a besoin d'un iiomme ou 
qu'il en a peur, on cherche dans son passé : on y dé- 
couvre des services éclatants qu'il n'a pas rendus, 
des blessures qu'il n'a pas reçues, des infirmités qui 
ne le gênent point, et on lui fait place au budget. 

La phalange est une armée sans soldats, où tous 
les hommes sont officiers. Nous rions, en France, 
lorsque nous entendons un enfant qui dit : « Je veux 
être soldat dans le régiment des colonels. » En Grèce, 
le régiment des colonels s'appelle la phalange. La 
phalange compte dans ses rangs nombre d'hommes 
qui n'ont jamais senti l'odeur de la poudre. Un li- 
braire de la rue d'Hermès est capitaine de la pha- 
lange; M. Mavrocordatosarefusé,il y a quelques an- 
nées, une nomination de général dans la phalange. 
Un diplomate ! Le travail des officiers de la phalange 
consiste à se partager 400,000 drachmes par an et à 
accepter les meilleures terres du royaume en récom- 
pense des services qu'ils rendront. 

L'institution de la phalange avait un but sérieux. 
On voulait récompenser les vrais défenseurs de la 
Grèce que la guerre de l'indépendance avait fatigués 
ou ruinés. On leur donnait un grade pour la forme 
et afin de les classer entre eux suivant l'ordre des 
services rendus. On attachait à ce grade une dotation 
en terre ou une pension en argent. 

Mais la Grèce est le pays du monde où le mal mar- 
che le plus yite à la suite du bien. A peine la phalange 
était-elle créée, que les abus s'y introduisaient pour 

18 



L 



274 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

n'en plus sortir. Un homme à qui l'État venait de dé- 
livrer un bon p'»ur 100 arpents de terre courait le 
vendre au café voisin et revenait en demander un 
autre, comme ces mendiants impudents qui tendent 
la main gauche dès qu'on a donné à leur main droite. 
D'autres abandonnaient leurs terres après avoir dis- 
sipé les avances qu'ils avaient reçues pour les cul- 
tiver. 

J'ai compris dans la dette intérieure le traitement 
de disponibilité qu'on paye à trois cents officiers, 
sous-officicrs et marins. La Grèce ne possède au- 
jourd'hui qu'un bâtiment sérieux, une corvette *, 
et elle donne plus de 250,000 drachmes par an à 
des hommes qui vivent à terre ou qui naviguent pour 
leurs affaires. 

« Nous pourrions, dit M. Casimir Leconte, nom- 
mer tel capitaine de vaisseau qui, depuis l'établisse- 
ment du royaume grec, n'a pas mis le pied sur un 
bâtiment de l'État, s'est occupé constamment de 
marine marchande, de spéculation commerciale, et 
qui n'en touche pas moins son traitement d'officier 
en disponibilité. » 

Pendant mon séjour en Gcèce, on a fait une nou- 
velle loi sur les cadres de la marine, loi qui sanc- 
tionnait les abus sous couleur de les réformer. 

En résumé, la dette intérieure (pensions civiles et 
militaires, phalange, cadres de la marine) se monte 
à 1,250,000 drachmes, c'est-à-dire au douzième des 
revenus du royaume ; et sur cette somme les créan- 

1. En ISbki la Russie, par des ventes simulées, a donné deui 
corvettes presque neuves à la marine grecque. 

(Note de la 2« édiiimJ) 



LES FINANCES. 275 

ciers sérieux, ceux qui ont déboursé leur argent, 
reçoivent la moindre part. 

Premièrement, la somme est trop forte pour une 
simple dette de reconnaissance. Les États, comme 
les particuliers, doivent régler leurs libéralités sur 
leurs moyens. 

En second lieu, il est déplorable que ces 1,250,000 
drachmes ne soient pas mieux réparties, et que ceux 
qui reçoivent le plus soient ceux à qui Ton iie doit 
rien. 



n 



Dépenses. — La dette extérieure. — En 1832, la France, l'Angle- 
terre et la Russie ^garantissent un emprunt de 60 millions con- 
tracté par la Grèce. — Sur cette somme, la Grèce a pu disposer 
de 10 millions. — Efforts tentés pour payer les intérêts. — La 
Grèce reconnaît qu'il lui est impossible de s'acquitter. — Elle 
doit aujourd'hui 33 millions à la France. 

En 1832, la France, T Angleterre et la Russie, pour 
achever l'émancipation de la Grèce et assurer sa pros- 
périté matérielle, appuyèrent de* leur garantie un 
emprunt de 60 millions de' francs. Chacune des trois 
puissances garantissait un tiers de la somme, c'est- 
à-dire 20 millions. 

Une partie de ces 60 millions était destinée à in- 
demniser les créanciers de la Grèce, et surtout le 
gouvernement turc : le reste devait fournir aux pre- 
miers besoins de Tagriculture et du commerce, et 
former comme un capital social à ce royaume im- 
provisé. 

Malheureusement les fonds furent confiés au con- 




276 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

seil de régence. Les régents étaient irresponsables. 
Ils employèrent Targent comme il leur plut, et se 
retirèrent sans rendre de comptes. On ne sait ce 
qu'il faut le plus admirer, de la hardiesse des ré- 
gents, de la bonhomie du peuple grec, ou de la 
témérité des grandes puissances, confiant 60 mil- 
lions à trois particuliers qui avaient le droit de les 
gaspiller. 

Depuis Tannée 1832 jusqu'au 31 décembre 1843, 
les émissions des obligations de l'emprunt se sont 
élevées * : 

Pour la garantie : 

Anglaise à 19,838,805f. 33c. 1/3 J2,155,977dr79 

Russe à 19,999,573 33 1/3 22,335,523 50 

Française à 17,400,661 33 1/0 19,/i33,058 58 



57,229,040 63,924,559 87 

A déduire : 

Perte ù la négociation 
sur l'emprunt adjugé 
à MM. Rothschild, à 

^ '^ P^J t; V ''^^''^'^'' ^' ^ M86.013dr 421 

Escompte bdnmé aux ad- ' 

judicataires pour paye- 
ment au comptant. . . . 1,176,188 10 
Commission et autres frais. 1,964,251 73 

En capital net 56,948,546 45 

Intérêts, amortissement, commission, frais 
divers jusqu'au 31 décembre 1843 33,080,795 M 

Reste à reporter 23,867 ,7 51èr 1 4 



1. Rapport de M. Métaxas, contrôlé par M. Lemattre, commis- 
laire du gouvernement français près la Banque grecquOi et cité 
dans l'excellent ouvrage de M. Casimir Leconte. 



LES FINANCES. 277 

Report 33,867 ,751dr 14 

La Grèce a contracté en 
Bavière un autre em- 
prant qui a produit, dé- 
falcation faite des frais | 
de négociation /i,658,186dr 14 ' 

Payé en intérêts, amortis- . 

sèment, commission et i 

frais au 31 décembre 
1843 2,807,077 03 

Net 1,849,109 > l,189,109dr > 

ÀYances de la France 3,085,098 15 

Avances des trois puissances 2,757 ,028 22 

Total brat des ressources dont la Grèce aurait 

pu disposer 31,658,986 71 

A ajouter pour deux articles indûment 

portés 100,947 62 

Total 31,659,934(lr 33 



La Grèce, ou du moins son gouvernement, a donc 
reçu des puissances étrangères, en 1832 et 1843, 
une somme nette et liquide de 31,659,934 drachmes 
33 lepta. 

Voyons comment ces ressources ont été em- 
ployées : 



Indemnité stipulée nominalement en faveur 
de la Turquie, mais en, réalité au profit 
de la Russie, qui avait à faire valoir 
contre la Turquie des réclamations pécu- 
niaires 12,531,174d'54 

Remboursement à divers pour créances an- 
térieures à la constitution du royaume 
grec 2,238,559 15 



il reporter 14,769,733 69 



278 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

Report 14,769,733 69 

A quoi Ton peut ajouter, comme dépenses 

inutiles : 

La régence bavaroise 1832-33 1,397 ,65& 37 

Le transport, les frais et le retour des 

troupes bavaroises, du !«' septembre 1832 

au 30 septembre 1834 4,748,050 » 

20,915,427 96 
qui, retranchés de 31,659,934 3it 

donnent un reste de • 10,744,506dr 37 



C'est avec ces 10 millions que la Grèce a dû pour- 
voir aux besoins de l'agriculture, du commerce et 
de rindustrie, et se mettre en mesure de servir les 
intérêts de la somme énorme qui lui avait été prêtée. 

Pendant les années 1841, 1842 et 1843, la Grèce, 
avec un peu d'aide, a servi les intérêts de l'emprunt 
de 60 millions. Elle a payé 6,300,000 drachmes. 

Après cet effort, dont il faut lui savoir gré, elle se 
trouvait un peu plus pauvre que le jour où elle 
avait été forcée de recourir à l'emprunt. Elle devait 
66,842,126 drachmes 46 lepta. 

Au 31 décembre 1846, elle devait 79,905,114 dr. 
33 lepta, sans parler des intérêts de la dette acces- 
soire envers les trois puissances , qui figure dans 
les comptes pour 5,231,130 francs 42 centimes ou 
6,841,526 drachmes 35 lepta. 

En 1852, le gouvernement grec désespérait de 
payer jamais les intérêts de la dette extérieure. Il 
se promettait seulement de témoigner sa bonne 
volonté aux trois puissances en leur donnant 
400,000 drachmes par an. Ce projet honorable est 



LES FINANCES. 279 

resté à l'état de projet, et les créanciers de la Grèce 
n'ont pas reçu une drachme. Voici un extrait de 
Texposé qui accompagnait le budget : 

« Je vous dois maintenant, messieurs, une courte 
explication concernant l'allocation de 400,000 dr. 
portée pour la dette étrangère. Vous savez, mes- 
sieurs, que la nation est chargée d'une dette très- 
lourde, garantie par les trois puissances protec- 
trices, qui en payent annuellement les intérêts et 
ramortisscmcnt s' élevant à 3,835,474 dr. 58 1. Cette 
dette, quel que soit son historique, n'est pas moins 
une dette nationale, une dette sacrée; et la Grèce, 
appelée à différentes reprises à remplir ses enga- 
gements envers ses créanciers, n'a pu, jusqu'ici, 
vu l'insuffisance de ses ressources, ni payer réguliè- 
rement, ni régler ses payements dans la mesure de 
SCS moyens. 

f Si, depuis quelque temps, des réclamations ne 
vous ont point été adressées à cet égard, il n'est pas 
moins vrai que le droit de réclamation existe tou- 
jours, et que, d'un moment à l'autre, notre édifice 
financier peut être exposé à de violentes secousses. 
Nous avons des motifs valables pour nous reposer 
sur la bienveillance des puissances bienfaitrices; 
elles ne voudront point certainement détruire ce 
que leurs mains ont érigé ; mais il n'est point ce- 
pendant juste d'abuser de leurs bienveillantes dis- 
positions; il est, par conséquent, d'une sage politi- 
que de prendre à temps l'initiative sur une question 
aussi sérieuse. 

€ En déclarant notre empressement, en mettant 
entièrement à découvert, sous les yeux de nos pro- 




280 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

lecteurs, notre état financier, ainsi que nos espé- 
rances présentes et à venir sur le développement 
des ressources nationales; en proposant enfin la 
somme que nous pouvons annuellement payer, à 
compte de notre dette exigible, nous avons, pour 
plaider en notre faveur, la bonne foi. 

« Il avait été inscrit, jusqu'à présent, dans le 
budget de chaque année, le tiers des avances an- 
nuelles des trois puissances, savoir la somme de 
1,278,491 dr. 20 l.;mais cependant aucun payement 
n'a jamais été effectué, excepté en 1847, lorsque le 
gouvernement, obligé de rendre une partie de la 
série anglaise, a eu recours à un emprunt étran- 
ger. Et une fois que Texpérience a démontré T im- 
possibilité de réaliser annuellement le payement 
d'une pareille somme, la continuation de son in- 
scription au budget a été considérée comme sans 
but : c'est pourquoi j'ai préféré n'inscrire que la 
somme que la régularisation du service financier, 
à la suite de nouvelles mesures, me donne la con- 
viction que le trésor public se trouvera à même de 
réaliser. C'est sur cette base que le gouvernement 
va demander que des négociations soient ouvertes 
pour régler, une fois pour toutes, ce qui doit être 
payé chaque année, afin de faire cesser l'état d'in- 
certitude qui ébranle le crédit public et amène de 
fâcheuses conséquences pour l'ordre intérieur du 
pays. » 

En 1854, au moment où la Grèce se liguait avec 
la Russie contre nous, elle nous devait plus de 30 
millions de francs. On lit dans le Moniteur du 14 
mai : 



LES FINANCES. 281 

€ Le traité de 1832 contenait une clause en vertu 
de laquelle les premiers revenus de TÉtat grec de^ 
vaient être avant tout affectés au service des in- 
térêts et à Tamortissement de sa dette extérieure. 
Non-seulement la France ne demanda jamais l'exé- 
cution de cet article de la convention de Londres, 
mais encore, dans un excès de bienveillance et de 
générosité pour un pays où elle voyait comme une 
de ses créations, elle cessa, en 1838, de suivre 
Texemple de TAngleterre et de la Russie, qui émet- 
taient des séries de l'emprunt afférentes à leur ga- 
rantie pour opérer le service des rentes des séries 
déjà émises, et dans le but de ménager un jour une 
précieuse réserve à la Grèce, elle se décida à lui 
faire, à Féchéance des semestres, des avances sur 
ses propres fonds. Ces avances dépassent aujour- 
d'hui la somme de 13 millions de francs. 

f Depuis l'adoption de ce système, qui ne devait 
pas tarder à nous engager au delà de nos obligations 
primitives, nous nous sommes dessaisis, sur le reli- 
quat de l'emprunt de 1832, que nous avions le droit 
de considérer dorénavant comme un gage pour le 
remboursement de notre créance particulière, de 2 
nouveaux millions qui ont servi à former le capital 
attribué au gouvernement grec lui-même dans la 
banque nationale d'Athènes. » 

Voici comment se décompose notre créance : 

Obligation! émises 17,000,000 fi. 

Avances 13,000,000 

Capital du gouvernement grec dans la banque 

d*Âthènes 2,000,000 

Total 32,000,000 



l 



282 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

Tant que ces 32 raillions ne nous auront pas été 
remboursés, lo France a le droit incontestable d'in- 
lervenir dans les affaires de la Grèce. 



Dépenses. — La dette différée. — La Grèce doit 200 millions à 
certains capitalistes anglais. — En 1823 et 182/i, elle a em- 
prunté 57 millions sur lesquels elle en a touché 23. — Elle doit 
encore 57 millions, plus 30 ans d'intérêts composés. 

Personne n'ignore que la Grèce doit aux trois puis- 
sances une centaine de millions qu'elle ne peut payer. 

Presque personne ne sait que la Grèce doit à cer- 
tains capitalistes anglais plus de 200 millions qu'elle 
ne veut pas payer. 

La seule différence entre ces deux dettes, c'est que 
les Grecs reconnaissent la première, parce que les 
créanciers ont du canon, et nient la seconde, parce 
que les créanciers n'en ont pas. 

En 1823, tandis que la Grèce ne savait pas encore 
si elle gagnerait sa liberté, le gouvernement provi- 
soire envoya à Londres trois commissaires, chargés 
de ses pleins pouvoirs, pour contracter un emprunt 
de 4 millions de piastres d'Espagne, soit 800,000 li- 
vres sterling, hypothéquées sur les propriétés natio- 
nales. 

Le gage était périssable. Les prêteurs devaient se 
considérer comme les commanditaires d'une entre- 
prise chanceuse. L'emprunt fut donc contracté au 
taux de 50 pour 100. Les banquiers retinrent par de- 



LES FINANCES. 283 

vers eux rintérêt de deux ans à 5 pour 100; Tamor- 
tissement pour deux ans à 1 pour 100; 3 pour 100 
pour commission, courtage et frais ; 2/5 pour 100 
pour commission sur le payement des intérêts ; bref, 
les Grecs perdirent 56 2/5 pour 100 sur la somme ; et 
au lieu de 800,000 livres, ils n'en touchèrent que 
348,000, soit 8,400,000 francs, argent de France. 

Quinze mois plus tard, le même gouvernement 
renvoya les mêmes commissaires à Londres pour 
contracter un second emprunt de 15 millions de pias- 
tres d'Espagne ou de 2 millions de livres sterling, 
garanti sur le même gage. La Grèce perdit sur cette 
opération 58 9/10 pour 100. 

Le premier emprunt avait été négocié avec les 
banquiers Loughnan, O'Brien, Elice, etc. MM. Jacob 
et Samson Ricardo, qui traitèrent pour le second, 
opérèrent avant tout le retrait des premières obliga- 
tions, pour simplifier les affaires et éviter Tencom- 
brement du marché. Ils affectèrent à cette entreprise 
un fonds de 250,000 livres sterling. 

Le décompte de la dette différée est donc facile à 
faire. 



« Le capital nominal du second emprunt est 
de 2,000,000 l. st. 

« A déduire pour frais, 
58 9/10 pour 100 1,178,000 1. st. 

«Pour le fonds de ra- } 1,428,000 

chat des obligations du 
premier emprunt 250,000 



« La Grèce n'a donc touché que 572,000 

qni, jointes aux 3/i8 800 du premier emprunt. . 348,800 



forment une somme de 020,800 




m LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

a Soit23, 020,000 argent de France qui est Texpres- 
sion totale des ressources que la Grèce a trouvées 
dans ses négociations avec les capitalistes anglais 

« Quant au capital dont elle est grevée, il est : 

t Pour le premier emprunt, de 800,000 1. st 

dont il y a à déduire le montant du rachat 
d'obligations opéré au moyen d'un fonds de 
250,000 liv. sterl., et que l'on peut évaluer 
à 500,000 

« Il resterait donc 300,000 

« Et pour le second emprunt 2,000,000 

Total 2,300,000 I. st. 

ou 57,500,000 fr. argent de France, plus 30 ans d'in- 
térêts*. » 

Or 30 ans d'intérêts à5 pour 100, en tenant conoipto 
de l'intérêt des intérêts, font plus que quadrupler le 
capital. Ce n'est donc pas 57 millions qui sontdus par 
la Grèce aux porteurs de ses obligations : c'est 200 mil- 
lions et plus, dont il n'est jamais parlé dans la dis- 
cussion du budget. 

On a dit que les gouvernements provisoires de Tri- 
politza et de Nauplie n'avaient pas le droit de con- 
tracter cet emprunt. Il estbien difficile de délimiter 
les droits d'un pouvoir révolutionnaire agissant au 
nom d'un pays insurgé ; et il me semble qu'en pa- 
reille circonstance tout ce qui est nécessaire est suffi- 
samment régulier. 

La Grèce avait-elle besoin d'argent en 1824? Oui. 
Pouvait-on s'en procurer autrement que par un em- 

1. Casimir Leconte, Etude économique de la Grèce, p. 184* 



LES FINANCES. 285 

prunt?Non. Était-il possible d'emprunter à des con- 
ditions moins onéreuses qu'on ne Ta fait? Non. La 
Grèce a-t-elle profité des 23 millions qu'elle a reçus ? 
Elle en a beaucoup plus profité que des 60 qu'elle a 
empruntés sous la garantie des trois puissances : car 
ces 23 millions lui ont servi à conquérir son indé- 
pendance, et les 63 autres ne lui ont servi à rien. 

Est-il juste d'alléguer que le prêt était usuraire? 
Non, car en devenant les créanciers du peuple grec, les 
préteurs faisaient une spéculation aléatoire, et l'évé- 
nement Ta prouvé, puisqu'ils n'ont touché ni capital 
ni intérêts. Je maintiens qu'ils étaient très-généreux, 
ou, si Ton veut, très-téméraires, et que si, aujour- 
d'hui, le gouvernement régulier de la Grèce essayait 
d'ouvrir un emprunt, aucun banquier, aucun capita- 
liste ne lui prêterait 23 millions contre un billet de 57. 

C'est qu'en 1824 le peuple grec n'avait pas eu le 
temps de se discréditer lui-même. 

C'est que le pays n'avait pas encore démontré qu'il 
était incapable de vivre. 

C'est que les gouvernements de Tripolitza et de 
Nauplie offraient, à tout prendre, des garanties mo- 
rales que le gouvernement régulier du roi Othon 
n'offre plus. 

En 1846, la presque totalité des obUgations de cet 
emprunt se négociait en Hollande. Une obligation de 
100 francs se vendait 5 ou 6 francs. Aujourd'hui, la 
conduite du gouvernement grec leur ôte toute valeur, 
et celui qui les payerait un centime serait dupe. 



L 



i86 LÀ GRËCE CONTEMPORAINE. 



VI 



Dépenses, — La liste civile. — L'indemnité des chambres. — Les 
sept ministères. — La cour, l'armée et la flotte absorbent 
presque la moitié du budget. — Utilité de ces trois institutions. 
— I3n mot sur les îles Ioniennes, qui n'ont ni cour, ni flotte, ni 
armée. 

La liste civile du roi est d'un million de drachmes 
(900,000 francs). C'est peu pour un roi; c'est beau- 
coup pour le pays. Ce million de drachmes, c'est un 
quinzième des dépenses de la Grèce. Si l'empereur 
des Français prenait pour sa part le quinzième du 
budget, ilauraitune liste civiledc 100 à 120 millions. 
Il est triste qu'un peuple dont la moitié manque ht- 
tcralement de pain soit condamné à retrancher sur 
ses herbes et ses olives pour payer un million à un 
étranger qu'il n'a pas choisi et qui lui a été im- 
posé. Il est pénible de penser que les 22 millions que 
le roi a reçus depuis son avènement au trône au- 
raient fait la fortune du pays, si on les eût employés 
à tracer des routes. Mais c'est surtout lorsqu'on s'est 
demandé quels services le roi Othon a rendus à la 
Grèce, qu'on est porté à dire : « Le pays a donné à 
la royauté plus qu'il n'en a reçu. » 

Les chambres reçoivent tous les ans 600,000 drach- 
mes environ. Le budget prévoit toujours une dépense 
beaucoup moindre, car l'indemnité des députés est 
mensuelle, et les sessions ne doivent durer que huil 
mois. Mais la chambre des députés s'arrange toujours 



LES FINANCES. 287 

de manière à les faire durer une année. Si l'indem- 
nité était annuelle, on verrait les affaires expédiées 
en trois mois. Les membres de l'assemblée en con- 
viennent sincèrement. Un député croirait être dupe 
s'il votait le budget avant la fin de l'année, au détri- 
ment jde SCS 250 drachmes par mois ; et les calculs 
mesquins de quelques particuliers font traîner en 
longueur les affaires publiques. 

Les ministères sont au nombre de sept. C'est trop, 
si je ne me trompe. Golettis a essayé de les réduire à 
quatre : il n'y a pas réussi ; le nombre dé ceux qui 
aspirent au portefeuille est trop grand. Si l'on ne fai- 
sait que quatre heureux à la fois, les mécontents se- 
raient trop nombreux. En donnant sept portefeuilles, 
le roi est sûr au moins d'intéresser sept personnes 
au maintien de l'ordre établi. 

Si l'on considère la population de la Grèce, on re- 
marque que nous avons un préfet dans le départe- 
ment du Nord, qui administre, sans mourir à la 
peine, un peuple beaucoup plus nombreux. 

Si l'on jette les yeux sur le total du budget grec, 
on reconnaît qu'un chef de division dans le plus mo- 
deste de nos ministères manie tous les ans, sans se 
fatiguer, un capital plus considérable. 

Alors, à quoi bon sept ministres? 

Il est vrai de dire que le traitement des sept mi- 
nistres du roi mis ensemble ne forme pas une 
somme égale au traitement d'un ministre de l'empe- 
reur, puisqu'ils touchent 800 drachmes par mois. 
Les affaires étrangères, la justice, l'instruction et les 
cultes, rintérieur, les finances, dépensent, année 
moyenne, 'ine somme de 4,500,000 dr. 




288 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

La guerre et la marine, 5,500,000 dr. 

11 importe que la Grèce soit représentée à Texte- 
rieur. 

Il importe que la justice soit rendue. 

Il importe que le peuple reçoive l'instruction et 
l'éducation. 

Il importe que le pays soit administré. 

Il importe que les recettes et les dépenses soient 
surveillées. 

Mais importe-t-il également que la Grèce ait une 
armée et une marine ? 

Dans quel but un peuple entretient-il une armée, 
soit sur terre-, soit sur mer? C'est ou pour attaquer ou 
pour se défendre. 

La Grèce n'a personne à attaquer ; il est de son in- 
térêt de n'attaquer personne ; l'Europe ne veut pas 
qu'elle attaque personne. D'ailleurs ses forces sont 
en telle disproportion avec celles de tous les États voi- 
sins que jamais elle ne serait capable de faire la 
guerre. Son armée ne pourrait faire que du brigan- 
dage, et sa flotte que de la piraterie. 

La Grèce a-t-elle besoin de se défendre? Non. D'a- 
bord personne ne songe à l'attaquer. Fût-elle atta- 
quée, ce n'est ni son armée ni sa flotte qui suffiraient 
à repousser les ennemis. Elle sait bien, d'ailleurs, 
que la France et l'Angleterre, qui lui ont fait don de 
son existence, ne permettront jamais qu'elle soit en- 
vahie. Elle n'a donc besoin ni d'une flotte ni d'une 
armée. 

Dira-t-on que le gouvernement doit se fortifier 
contre les ennemis du dedans et se mettre en état de 
réprimer le brigandage ? Soit. Mais contre de tels 



LES FINANCES. 289 

ennemis on n'a pas besoin d'une armée : il suffit 
d'une gendarmerie. 

Alléguera-t-on l'exemple des petits États d'Alle- 
magne qui entretiennent des troupes? Ces États, qui 
n'ont d'autres protecteurs qu'eux-mêmes, font partie 
d'une confédération, et peuvent, en réunissant leurs 
forces, tenir tête à des ennemis puissants. 

Si la Grèce n'a point de routes, si les forêts ne 
sont pas exploitées, si les terres ne sont pas culti- 
vées, si les mines ne sont pas fouillées, si les bras 
manquent, si le commerce extérieur n'a pas fait les 
progrès qu'il devait faire, c'est parce que depuis 
vingt ans la Grèce a une armée. 

Si le budget est régulièrement en déficit, si la 
Grèce est hors d'état de servir les intérêts de sa 
dette, c'est parce qu'elle a une armée. 

Si le peuple et le gouvernement ont eu l'idée dé- 
plorable de franchir la frontière de Turquie et de 
prendre part à la guerre d'Orient, c'est parce qu'ils 
se disaient : « Nous avons une armée. » 

Le roi tient beaucoup à garder son armée. Il y 
tient par vanité et par ambition. S'il était livré à lui- 
même, nous verrions le budget de la guerre s'élever 
à plus de 9 millions de drachmes, comme en 1834. 
Le roi se complaît à compter ses soldats; il s'admire 
dans sa petite armée; il porte l'habit militaire; il 
rêve les conquêtes. Ce n'est point par une sage écono- 
mie qu'il a réduit le budget de la guerre en 1838; c'est 
par la volonté expresse des puissances protectrices* 

L'armée n'est que de 7 à 8000 hommes, j'en con- 
viens; le soldat ne coûte à l'État que 461 drachmes 
55 lepta par an ; le cheval, que 268 drachmes 50. 

Â9 




290 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

Mais lorsque FEtat, sur 800,000 hectares de terres 
arables qu'il possède, n'est jamais parvenuà en faire 
cultiver 150,000, il est absurde d'enlever sept ou 
huit mille hommes à l'agriculture. Lorsque le budget 
des travaux publics est nul, il est absurde de dé- 
penser plus de A millions par an pour le budget de 
la guerre. Lorsque le pays ne produit pas de che- 
vaux, il est absurde d'aller acheter en Turquie trois 
ou quatre cents chevaux qui ne traînent ni voiture 
ni charrue. 

Les mêmes observations s'appliquent aux dépen- 
ses du ministère de la marine. La marine marchande 
du royaume n'a pas besoin d'être protégée : si elle 
en avait besoin, ce n'est pas la flottille de l'État qui 
pourrait y suffire; caries marchands grecs courent 
sur toutes les mers du monde, et les chaloupes ca- 
nonnières du roi se reposent sur leurs ancres dans 
les petits ports de la Grèce. Les 1150 hommes qui 
composent le personnel de la marine seraient beau- 
coup plus utilement embarqués sur des bâtiments de 
commerce, et les dépenses qui se font tous les ans 
pour le matériel trouveraient sans peine un emploi 
plus utile. 

Si la Grèce était organisée comme les iles Ionien- 
nes, qui n'ont ni roi, ni flotte, ni armée, elle réali- 
serait tous les ans sur ses dépenses un bénéfice net 
de 6,500,000 drachmes. Une moitié de cette sonune 
servirait à payer la dette étrangère ; le reste pour- 
rait être employé aux travaux publics. 

Ce serait de l'argent placé à cent pour cent. 



CHAPITRE VIII. 



LE ROI, LA REINE ET LA COUR. 



I 



le roi n*a pas assez de santé; la reine en a trop. — Beauté cé- 
lèbre de la reine. — Le roi est toujours indécis, la reine tou- 
jours décidée; le roi examine les lois sans les signer, la reine 
les signe sans les examiner. — Bonté du roi, rancune de la reine. 
— Histoire d'une grande famille et d'un petit cahier. 

Le roi est un homme de trente-neuf ans*, qui pa- 
raît plus vieux que son âge. Il est long, maigre, dé- 
bile et miné par les fièvres. Son visage est pâle et 
fatigué, SCS yeux éteints. Il a l'air triste et souffrant, 
le regard inquiet. L'usage du sulfate de quinine l'a 
rendu sourd. 

La reine est une femme de trente-cinq ans', qui 
ne vieillira de longtemps. Son embonpoint la conser- 
vera. C'est une nature vigoureuse et opulente, ren- 

1. Quarante. {Note de la 2« édiiionJ) 

2. Trente-six ans. Les reines sont les seules femmes qui ne puis- 
sent cacher leur &ge. (Noie de la 2^ édilion,) 



n 



292 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

forcée d'une santé de fer. Sa beauté, célèbre il y a 
quinze ans, se devine encore, quoique la délicatesse 
ait fait place à la force. La figure est pleine et sou- 
riante, mais quelque chose de roidc et gourmé ; son 
regard est gracieux sans affabilité; on dirait qu'elle 
sourit provisoirement et que la colère n'est pas loin. 
Son teint est raisonnablement coloré, avec quelques 
imperceptibles filets rouges qui ne pâliront jamais. 
La nature l'a pourvue d'un appétit remarquable, et 
elle fait tous les jours ses quatre repas, sans parlei* 
de quelques collations intermédiaires. Une partie de 
la journée est consacrée à prendre des forces et 
l'autre à les dépenser. Le matin, la reine court dans 
son jardin, soit à pied, soit dans une petite voiture 
qu'elle conduit elle-même. Elle parle à ses jardiniers, 
elle fait arracher des arbres, couper des branches, 
déplacer des terrains ; elle se plaît presque autant à 
faire mouvoir les autres qu'à se mouvoir elle-même, 
et elle n'a jamais si bon appétit que lorsque les jar- 
diniers sont sur les dents. Après le repas de midi et 
le sommeil qui s'ensuit, la reine monte à cheval et 
fait quelques lieues au galop, pour prendre l'air. En 
été, elle se lève i trois heures du matin pour aller se 
baigner dans la mer, à Phalères; elle nage sans se 
fatiguer une heure de suite. Le soir elle se promène 
après le souper dans son jardin. Dans la saison des 
bals, elle ne perd ni une valse, ni une contredanse, 
et elle ne semble jamais ni lasse ni rassasiée. 

Dans les premières années de leur mariage, le roi 
et la reine voyageaient beaucoup à l'intérieur du 
royaume. C'est un plaisir dont la reine est forcée de 
se priver : le roi est trop faible. Fientôt il faudra rc* 



LE ROI, LA REINE ET LA COUR. 293 

noncer aux bals et même au spectacle. Le roi ne va 
jamais au théâtre sans y dormir. 

La reine est fille du grand -duc d'Oldenbourg, 
qui est mort en 1853. Le roi est le second fils du 
roi Louis de Bavière, qui s'est rendu célèbre par 
son amour pour les beaux-arts et pour les belles ar- 
tistes. 

Le roi, lorsqu'il traverse les rues d'Athènes, dans 
le costume des Pallicares, sur un cheval firingant 
qu'il conduit avec grâce, peut produire quelque 
illusion. Sa haute taille, sa maigreur et un certain 
air de majesté ennuyée ont frappé beaucoup d'é- 
trangers qui le voyaient de loin. C'est de loin que 
TEurope le regarde depuis vingt ans. 

Son esprit, au dire de tous ceux qui ont travaillé 
avecluî, est timide, hésitant et minutieux. Lors- 
qu'il veut étudier une affaire, il se fait remetlre 
toutes les pièces, il les lit scrupuleusement d'un 
bout à l'autre, sans rien oublier; il corrige les fautes 
d'orthographe, il réforme la ponctuation, il critique 
récriture; et lorsqu'il a tout examiné, il n'a rien 
appris. A plus forte raison n'a-t-il rien décidé. Son 
dernier mot en toute affaire est toujours : t Nous 
verrons. > 

La reine est pour les résolutions promptes : elle 
a des qualités de général d'armée. Je ne sais pas si 
elle réfléchit beaucoup avant de se décider; à coup 
sûr elle ne réfléchit pas longtemps. Tous les ans 
les affaires resteraient en souffrance si le roi était 
seul à régner. Mais il fait un voyage de trois mois 
pour sa santé; il donne en partant la régence à la 
reine. La reine prend une plume et signe, sans les 




294 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

examiner, toutes les lois que le roi a examinées sans 
les signer. 

Le roi a, dit-on, le cœur excellent. La reine n'a 
pas une réputation de bonté aussi bien établie. Rien 
n'est plus facile que de Foffenser; rien n'est plus 
difficile que de rentrer dans ses bonnes grâces. Je 
pourrais citer le nom d'un homme à qui elle ne 
pardonnera jamais d'avoir dîné chez elle sans appé- 
tit : elle a cru qu'il voulait humilier sa cuisine. J'en 
sais un autre qui s'est permis d'apporter à un bal 
de la cour une demi-douzaine de mandarines qu'il a 
distribuées à quelques dames. Ce coupable est un 
liomme d'esprit, élevé en Angleterre, instruit, habile 
et très-propre à la diplomatie. Son père, qui était 
un des plus riches négociants d'Hydra, s'est ruiné 
pour la Grèce, qui lui doit près d'un million. Le fils 
ne sera jamais rien, pas même portier d'une ambas- 
sade. Ses oranges étaient une épigramme contre les 
rafraîchissements de la cour. 

La reine est une divinité jalouse qui punit les cou- 
pables jusqu'à la septième génération. Elle avait au- 
trefois pour dame d'honneur M"' Photini Mavromi- 
chalis, une belle et gracieuse personne, la plus 
distinguée et la plus spirituelle de toutes les flUes 
d'Athènes; grande famille, du reste. Ses parents sont 
ces anciens beys du Magne qui payaient leurs contri- 
butions à la pointe d'un sabre. M^*' Mavromîchalisa 
été élevée par la duchesse de Plaisance, qui s'est 
brouillée avec elle à propos d'une donation qu'elle 
lui avait faite et qu'elle voulait reprendre. Elle parle 
le français aussi purement qu'aucune habitante du 
faubourg Saint-Germain ; elle est aussi instruite que 



LE ROI, LA REINE ET LA COUR. 295 

belle et aussi vertueuse que spirituelle. Elle était en 
grande faveur et sa famille aussi; son oncle, Dimitri 
Mavromichalis, un des chevaliers les plus accomplis 
du royaume, était aide de camp du roi ; son père 
était sénateur; tous ses parents étaient en place. Mais 
le roi était en voyage. On persuada à la reine que 
M"* Mavromichalis n'était si belle, si spirituelle et si 
vertueuse que pour se faire aimer du roi et peut-être 
l'amener à un divorce. On produisit un petit cahier 
qu'on avait volé à la pauvre fiUc, un journal de sa 
vie où elle écrivait ses sentiments les plus intimes. 
On interpréta à mal quelques lignes à la louange du 
roi : le lendemain, tous les Mavromichalis étaient 
destitués. 

Chose étrange I cette famille a sur la conscience 
les plus célèbres assassinats politiques qui se soient 
commis dans le royaume. Ils ont tué Gapo d'Istria, 
Plapoutas et Gorfiotakis; ils ne les ont pas fait tuer 
par d'autres, à la façon de Colettis lorsqu'il voulut se 
défaire 4^ Noutzos et d'Odyssée ; il les ont tués eux- 
mêmes, de leur propre main, et leur crédit n'y a rien 
perdu. Quelques lignes mal interprétées et la colère 
de la reine leur ont porté un coup dont ils ne se re- 
lèveront point. 



II 



La vie privée des souverains de la Grèce. — Un nouveau 
Buckingliam qui n'a pas réussi; la pomme de Paris. 

Le roi et la reine ont une vie privée irréprocha- 
ble. La calomnie les respecte l'un et l'autre, et 




296 LA GRECE CONTEMPORAINE. 

leurs plus mortels ennemis rendent justice à leurs 
mœurs. 

La vertu du roi, avant son mariage, fut rudement 
éprouvée par un des membres du conseil de régence, 
qui avait trois filles à marier, et qui aurait voulu 
en placer une sur le trône. Il résista aux séductions 
les plus adroites et aux provocations les plus di- 
rectes. 

La reine n'a jamais été même exposée. L'étiquette 
de la cour et la transparence de son palais la met- 
traient en sûreté, lors même qu'elle aurait moins de 
vertu. Mais elle en a autant que de santé 

Elle a d'ailleurs une morgue tudesque capable 
d'effrayer les héros de roman les plus intrépides. 
Elle ne souffre pas qu'on l'appelle madame; il faut 
lui dire Majesté, Si Buckingham avait dû dire à Anne 
d'Aulrichc : « Majesté^ je vous aime !» il se serait 
souvenu qu'il parlait à une reine, et il n'aurait point 
achevé la phrase. 

Cependant, malgré l'étiquette, malgré la morgue 
germanique, malgré l'impossibilité évidente de tout 
succès, un homme a été assez osé pour déclarer 
son amour à la reine. Je me hâte de dire que c'était 
un Français. Il était capitaine de frégate, en station 
au Pirée; il fut admis à la cérémonie du baisemain, 
et, tandis qu'il appuyait respectueusement ses lèvres 
sur la main blanche de la reine, il crut voir qu'elle 
le regardait favorablement. Là-dessus mon marin, 
plein de belle espérance, se persuade qu'une reine l'a 
distingué. Quelques jours après, il passe à Poros i on 
lui montre des pommes de toute beauté ; il choisit les 
cent plus grosses, les fait mettre dans un panier, cl 



LE ROI, LA REINE ET LA COUR. 297 

les adresse à la reine, avec un billet conçu à peu 
près dans ces termes : 
« Majesté, 

£ Paris a donné une pomme à Vénus ; vous êtes 
cent fois plus belle que Vénus : c'est pourquoi j'ai 
pris la liberté de vous envoyer un cent de pom- 
mes », etc. 

La reine trouva le billet de fort mauvais goût ; 
elle l'envoya à l'ambassadeur de France. On ne m'a 
pas dit ce qu'elle avait fait des pommes. Le capitaine 
de frégate, excellent officier, fut privé de son com- 
mandement; mais il devint, peu de temps après, 
capitaine de vaisseau. 

Le roi et la reine s'aiment beaucoup, dit-on. Ils 
s'aimeraientdavantage s'ils avaient des enfants. Leurs 
intérêts sont souvent divisés, quelquefois même op- 
posés. Ainsi, lorsqu'on a débattu la question de la 
succession, le roi voulait pour successeur un de 
ses frères; la reine a fait de grands efforts pour 
qu'on choisît un des siens. Ces deux étrangers, pla- 
cés l'un auprès de l'autre sur un trône auquel ils 
n'avaient point de droits, travaillaient chacun de 
leur côté dans l'intérêt de leur famille; et la Grèce 
voyait à sa tète deux dynasties dans deux personnes. 



r 



398 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 



III 



te roi et la raine sont restés Allemands; ils aiment la Grèce 
comme on aime une propriété : égoïsme de ce gouvernemeiit. 
— II n'a créé aucun des établissements publics. — Il n'a ac- 
cordé que les libertés qui lui ont été arrachées. — Il a engagé 
le royaume dans une guerre où les Grecs n'avaient rien à 
gagner. 

Lorsque la conférence de Londres donnait à la 
Grèce un roi jeune et presque enfant, elle espérait 
sans doute qu'il s'identifierait avec son peuple. La 
reine Amélie est arrivée en Grèce assez jeune pour 
qu'on pût croire qu'elle prendrait les idées de la 
nation. Cependant l'un et l'autre sont encore deux 
étrangers en Grèce, et le temps n'a formé aucun 
lien entre le pays et ses souverains. Le roi et la 
reine parlent le grec, et même très-purement ; mais 
leurs cœurs sont restés allemands, et la Grèce le 
sait bien. 

La reine se plaît à Athènes ; mais ce qu'elle aime, 
c'est son palais, son jardin, ses chevaux, sa ferme, 
et les coups de chapeau qu'elle reçoit dans les 
rues. Le roi aime sa couronne de roi; il aimerait 
une couronne d'empereur; mais il n'aime point son 
peuple. 

La meilleure preuve de ce que j'avance, c'est que 
ce gouvernement, en plus de vingt années, n'a rien 
fait pour la Grèce; il n'a travaillé qu'à s'y maintenir 
et à végéter en paix. Tous les grands travaux ont été 
faits par les particuliers, avec l'approbation du gou- 



LE ROI, LA REIKE ET LA COUR. 299 

veniement. L'Université d'Athènes s'appelle Univer- 
sité d'Olhon ; elle a été fondée par souscription; le 
roi a fourni son nom. L'Hétairic, cette grande école 
pour les filles, qui est le Saint-Denis de la Grèce, est 
sous la protection de la reine ; elle a été fondée par 
un Grée de Janina, M. Arsakis. Le séminaire a été 
fondé par un autre hétérochthone, M. Rizaris; un 
autre, M. Stournas, a fourni les fonds nécessaires à 
la construction d'une école d'arts et métiers. L'Obser- 
vatoire est un présent deM. Sina, banquier de Vienne. 
L'hôpital des aveugles est une création des bourgeois 
d'Athènes. Les travaux entrepris depuis quinze ans à 
TAcropole sont l'ouvrage delà Société archéologique, 
qui compte tous les savants de l'Europe au nombre 
de ses souscripteurs. Le roi est le président de la 
Société ; mais M. de Luynes adonné plus que le roi. 

Le roi, dit-on, a octroyé à ses sujets une charte 
constitutionnelle. Il serait plus vrai de dire qu'il la 
leur a laissé prendre, car il n'a cédé que devant une 
insurrection. La charte n'est pas un présent d'Othon, 
mais une conquête de Kalergi. 

Enfin j'espère que l'on ne comptera point parmi 
les bienfaits du roi les tentatives qu'il a faites pour 
étendre son royaume. S'il aimait véritablement son 
peuple, il l'aurait forcé de rester neutre. 

Une neutralité strictement observée aurait pu ré- 
tablir la fortune de la Grèce. Tandis que les grandes 
puissances sont en guerre, les Grecs se seraient em- 
paré de tout le commerce de la Méditerranée et de 
la mer Noire. Leur pavillon, respecté de la France 
et de l'Angleterre, aussi bien que de la Russie, au- 
rait pénétré impunément dans tous les ports. 



r 



300 LA GRÈGE GONTEMPORAINE. 

Pour ravcnir, la Grèce serésciirait encore de plus 
grands avantages. En s' assurant la bienveillance de 
la France, qui ne lui a jamais manque, clic pouvait 
espérer de n'être pas oubliée dans le remaniement 
de la carte de TEurope. 

Le roi le savait bien. S'il ne l'avait pas deviné de 
lui-même, les ambassadeurs de France et d'Angle- 
terre n'ont pas manqué de lui dire que la politique 
la plus honnête serait en même temps la plus utile 
à son peuple. Mais il n'a suivi que ses intérêts per- 
sonnels, qui l'ont égaré. Il n'a écouté que les conseils 
de la Russie, qui lui promet quelque province et 
qui espère lui enlever son royaume. Il a préféré un 
subside de quelques millions, promis par l'empe- 
reur Nicolas, aux ressources inépuisables que le 
commerce aurait assuré à son peuple. 



IV 



Politique (lu roi au dehors. — Son ingratitude envers la France. 
— Coup d'œii en arrière sur nos bienfaits. — Retour sur l'aflaire 
Paciiico et ralTairo Kingf : le roi a compromis le pays par des 
motifs d'intcrùl personnel. 

Si les faits que j'ai cités ne suffisaient point à dé- 
montrer l'égoïsme politique du gouvernement grec, 
je rappellerais sa conduite envers la France, après 
tous les bienfaits qu'elle lui a prodigués. 

Pour assurer l'indépendance des Grecs,laFrancea 
prispart à l'épouvantable combat de Navarin, où trois 
escadres se soat réunies pour en accabler une seule, 



LE ROI, LA REINE ET LA COUR. 301 

et où les amiraux vainqueurs ont fait sauter plus de 
vingt navires qui ne se défendaient plus* . La France 
a envoyé en Morée le corps d'armée du général Mai- 
son, que nous avons entretenu à nos frais; si bien 
que, tout compte fait, l'indépendance des Grecs nous 
coûte 100 millions. Nous avons garanti, en 1852, un 
tiers de l'emprunt de 60 millions que le gouverne- 
ment grec a gaspillé sans profit pour la nation, et 
les intérêts n'ont, plus tard, été payés que par nous. 
Nous avons organisé la banque nationale de Grèce. 
Nous y avons pris pour 2 millions d'actions que nous 
avons littéralement données au gouvernement grec. 
Nous dépensons tous les ans 40 ou 50,000 francs en 
Grèce pour l'entretien derécole française; nous nous 
faisons un devoir d'enrichir la bibliothèque d'Athènes 
de tousles ouvrages publiés par notre gouvernement; 
nous avons dressé la carte de Grèce, qui est un chef- 
d'œuvre de topographie : ce travail a coûté la vie à 
trois de nos officiers. Pour parler de services plus 
personnels et plus récents que le roi ne saurait avoir 
oubliés, nous l'avons sauvé de la vengeance juste, 
mais un peu vive des Anglais, en 1850, dans l'affaire 
Pacifico ; nous avons arrangé, en 1853, l'affaire King 
avec les États-Unis. Il nous a récompensés de tout en 

1 « Nous ne pûmes sortir du port qu'à la pointe du jour, et, 
i notre grand étonnement, les forts nous laissèrent passer sans 
nous tirer un seul coup de canon, quoique encore garnis de 
troupes. Les amiraux avaient annoncé la veille l'intention de brû- 
ler ou de couler tout ce qui resterait de la flotte turque, et à 
peine fûmes-nous hors de la passe, que nous en vîmes sauter 
deux; je comptai ensuite dans la matinée une douzaine d'autres dé- 
tonations. Ils pensaient, celle opération une fois terminée >, etc» 
(Lettre de M. A. Rouen aU général Guilleminot, ambassadeur de 
France à Conslantinople.) 




302 LA GRECE CONTEMPORAINE. 

organisant le brigandage contre nos alliés et la pira- 
terie contre nos flottes. Son bâtiment à vapeur, 
VOthofiy a été réparé à nos frais en 1852 dans le 
port de Toulon : en 1854, YOihoriy s'il avait osé, se 
serait servi de ses canons contre nous. 

Dans presque toutes les affaires dangereuses où le 
roi a engagé son peuple, on trouve, à bien examiner 
les choses, que la cour avait un intérêt personnel à 
compromettre le pays. 

Voici en deux mots l'affaire Pacifico. Un jour de 
vendredi saint, la canaille d'Athènes, qui avait Thabi- 
tudc de brûler un juif en effigie, et qu'on voulait pri- 
ver de ce divertissement orthodoxe, s'en consola en 
dévalisant la maison d'un juif portugais protégé par 
l'Angleterre. Lord Palmerston réclama une indem- 
nité que la cour refusa obstinément. Pourquoi? Parce 
que le foreign-office réclamait en même temps des 
sommes assez importantes dues par la cour à des ci- 
toyens anglais qui lui avaient vendu des terrains. 

L'affaire King est tout aussi complexe. M. King est 
sujetaméricain, ministre protestant, consul dcsÉtats- 
Unis, homme paisible s'il en fut, marié à une Grec- 
que, père de sept ou huit enfants. Il recevait chez lui 
quelques habitants d'Athènes, et il se donnait le plai- 
sir innocent de les convertir un peu. Au mois de 
mars 1851, un petit désordre eutlieudanssamaison. 
Un Grec, plus orthodoxe que les autres, l'interrompit 
par des injures; un bruit épouvantable s'ensuivit 
dans la maison du bonhomme, qui crut sa vie me- 
nacée et courut au grenier hisser le pavillon améri- 
cain. La foule eut assez de modération pour ne pas 
emporter ses meubles : on se souvenait encore de 



LE ROI, LA REINE ET LA COUR. 303 

l'affaire Pacifico. Mais, un an après, le 4 mars 1852, 
M. King, contrairement aux lois du pays, qui prescri- 
vent la tolérance, fut condamné à quinze jours de 
prison et au bannissement. 11 se rendit en prison: 
L'Amérique demanda justice de la Justice. Le gou- 
vernement grec refusa la satisfaction qu'on réclamait. 
Pourquoi? Parce qu'il devait, d'autre part, à M. King 
une somme de plus de 400,000 francs. Voilà pour- 
quoi l'on avait essayé de bannir M. King. Voilà pour- 
quoi l'on refusa toute satisfaction à l'Amérique jus- 
qu'au jour où le roi aperçut au Pirée une frégate et 
une corvette américaines. Étrange gouvernement, 
qui ne respecte le bon droit que lorsqu'il est repré- 
senté par des canons! C'est ainsi que certains hom- 
mes respectent la justice lorsqu'elle s'habille en 
gendarme. 



Politique au dedans. — Chefs de brigands à la cour. — Le brigan- 
dage est une arme politique. — La torture employée contre les 
amis de l'opposition. — Grimes épouvantables dénoncés à la 
chambre des députés, et impuais. Le roi pardonne tout à ceux 
qui lui sont dévoués. 

La cour n'est pas plus scrupuleuse au dedans 
qu'au dehors, avec les sujets qu'avec les étrangers. 

Le roi ne rougit pas d'avoir auprès de sa personne 
des individus malfamés et suspects de brigandage. 
Les Grivas, qui sont depuis quelques années en 
grande faveur, dirigent dans le Nord certaines ban- 
des d'hommes hardis et dévoués. 



r 



304 LA GRÈCE CONTËBIPORAINE. 

Au reste, le brigandage n'est pas en Grèce ce que 
Ton pourrait croire. 11 est une source de gains illici- 
tes pour un certain nombre de volereaux qui s'asso- 
cient au nombre de trente ou quarante pour dévaliser 
un voyageur tremblant, ou quelques villageois qui 
reviennent du marché. Mais pour les grands esprits, 
pour les hommes supérieurs, le brigandage est une 
arme politique de la plus grande portée. 

Veut-on renverser un ministère, on organise une 
bande, on brûle vingt ou trente villages dcBéotie ou 
de Phthiotide, le tout sans bouger d'Athènes. Lors- 
qu'on apprend que les coups sont portés, on monte à 
la tribune, et l'on s'écrie : « Jusques à quand. Athé- 
niens, souffrircz-vous un ministère incapable, qui 
laisse brûler les villages, » etc. 

De son côté, le gouvernement, au lieu de poursui- 
vre les brigands et de rechercher les coupables, pro- 
fite de l'occasion pour mettre à la torture tous les 
incendiés qui votent avec l'opposition. Il n'envoie ni 
juges ni soldats : il expédie simplement quelques 
bourreaux. 

Je ne me fais pas ici l'écho d'accusations vagues ou 
de déclamations passionnées. Voici des faits que je 
garantis vrais, après les avoir entendu discuter par 
les partisans et par les adversaires du gouverne- 
ment, à l'époque de mon arrivée en Grèce. 

Un député du centre gauche, M. Chourmouzis, 
homme d'un esprit ferme et modéré, parent d'un dé- 
puté dévoué au roi, avait adressé des interpellations 
au ministre de la guerre, M. Spiro Milio. A quel su- 
jet? J'ai honte de le dire : à propos d'un brigand ap- 
pelé Sigditza, que le ministre de la guerre retenait 



LE ROI, LA REINE ET LA COUR. 30o 

dans les rangs de Tarraée en dépit de rautorité judi- 
ciaire qui avait lancé contre lui dix mandats d'arrêt. 

En réponse à ces interpellations, le gouvernement 
envoya en Phthiotide, dans la province de M. Chour- 
mouzis, quelques soldats dévoués sans doute à leur 
camarade Sigditza, qui mirent à la torture tous les 
partisans du député, en leur disant: «Pour quoi votre 
ami Chourmouzis ne vient-il pas vous délivrer? » 

M. Chourmouzis monta à la tribune le 16 févrio 
1852, et raconta les faits qu'il avait appris. Sans 
se renfermer dans le détail des événements présents, 
il s'éleva à des considérations plus générales, et pré- 
tendit que le gouvernement n'était constitutionnel 
que de nom. 

Quel est, dit-il, l'article de la constitution qui n'ait 
pas été violé? Ainsi l'article 3 de la constitution porte 
que les Grecs sont égaux devant la loi ; et cepen- 
dant l'égalité devant la loi est devenue une chi- 
mère en Grèce. L'article A consacre l'inviolabiUté de 
la liberté individuelle, et pour tant cette inviolabilité 
n'existe point hors de la capitale, à peine existe-t-elle 
dans Athènes. 

« L'article 13 interdit la torture, ce qui n'a pas em- 
pêché les agents du pouvoir de mettre à la question, 
à Hypate, deux frères qui viennent d'expirer à la 
suite de leurs souffrances ! Et Dieu sait combien d'au- 
tres citoyens horriblement torturés et mutilés passe- 
ront constitutionnellement de cette vie en l'autre 
pour aller raconter aux représentants des assemblées 
nationales d'Astros, de Trézène et d'Athènes com- 
ment on applique la constitution dans leur patrie ! 

c L'article &5 est ainsi conçu : c Aucun député ou 




806 LA GRECE CONTEMPORAINE. 

f sénateur ne peut être soumis à aucune poursuite, 
c ni recherché pour opinion exprimée ou vote émis 
c par lui dans l'exercice de ses fonctions, j» Et ce- 
pendant, si un député ou sénateur s'avise de dénoncer 
à la trihune les prévarications d'un ministre, ses pa- 
rents et ses amis sont fustigés, emprisonnés, marty- 
risés, punis horriblement, et jusqu'à la mort », etc. 

Mais n'y a-t-il pas un peu d'emphase oratoire dans 
tous ces participes? C'est un Grec qui parle, et les 
Grecs ont menti dans tous les temps. Est-il vrai qu'on 
ait fustigé, emprisonné, martyrisé et tué arbitraire- 
ment au nom du roi? Écoutez le détail des tortures : 

« Je voudrais, dit M. Chourmouzis, qu'en retour- 
nant dans nos foyers, nous recueillissions les fruits 
de notre indifférence. 

« Vous éprouveriez alors les douleurs atroces de 
la torture; vous verriez les bourreaux Goltzida etZo- 
graphos redoubler de cruauté à chaque gémissement 
que vous pousseriez, à chaque supplication que vous 
leur adresseriez ; vous les verriez vous mettre un 
mors à la bouche, des pierres énormes sur la poi- 
trine, dos œufs brûknts sous les aisselles, vous donner 
des lavements avec de l'eau bouillante, vous frotter 
d'huile et puis vous fustiger, vous donner en nourri- 
ture des aliments salés afin de vous faire mourirde 
soif, ne pas vous laisser dormir pendant plusieurs 
jours, vous introduire du vinaigre dans les narines, 
vous enfoncer des épines sous les ongles, vous serrer 
les tempes avec des osselets, enfin mettre des chats 
dansles caleçons de vos femmes, et vous vous rappelle- 
riez alors qu'il était en votre pouvoir de vous épar- 
gner toutes ces souiTrances en remplissant, lorsqu'il 



LE KOI, LA REINE ET LA COUR. 307 

en était encore temps, votre devoir, et en faisant con- 
naître constitutionnellement au roi la conduite cri- 
minelle de ses ministres. » 

Voilà, je pense, des supplices assez ingénieux et 
qui font honneur à Tinvention des Hellènes. Les 
soldats du roi Othon s'élèvent à la hauteur des bour- 
reaux de l'empereur de la Chinée Quand on connaît 
des faits pareils, on n'a pas de peine à croire ce que 
nous disnii le Monileur du 14 mai 1854 sur les ex- 
ploits des Grecs en Thcssalie : 

« Il n'est point d'horreurs qui n'aient été commises 
par CCS prétendus héros de la croix; pour n'avoir 
pas voulu livrer leur argent, des femmes enceintes 
ont été éventrées, et leurs enfants ont été coupés en 
morceaux. > 

Les ministres du roi Othon, au lieu de prouver, 
que M. Chourmouzis calomniait le gouvernement^ 
rejetaient l'un sur l'autre la responsabilité de tous 
ces crimes. Le ministre de la guerre, qui avait en- 
voyé les bourreaux, disait : « Ce sont là des désor- 
dres intérieurs; adressez-vous au ministre de l'inté- 
rieur. * 

Le 1" mars 1852, M. Chourmouzis revint à la 
charge et dit aux ministres : « Je me fais fort de 
prouver, sans que vous puissiez me démentir : 

€ 1® Que trois cents citoyens environ ont été arbi- 

1. On n'a jamais rien inventé de plus ingénieux que le supplice 
de rhommo condamné aux mouches. Cependant les Persans ne 
manquent pas d'esprit : à Téhéran, lorsqu'un homme va être mis 
à mort, on s'avise quelquefois de lui arracher toutes ses dents l'une 
après Tautre, et de les lui planter dans le crâne à coups de marteaa, 
iinsi préparé, on lui coupe la tête. 

(Note de Iq 2« édUUm.} 




fl08 LA GRÈCE CONTEMPOBAIiNE. 

U*airement détenus dans la caserne d'Hypate; 2* que 
dans l'enceinte de l'église Saint-Nicolas, à Hypate, 
existent deux tombeaux où ont été ensevelis les frères 
Stamouli et Athanase, morts à la suite des tortures ; 
S^'que les nommés Scarmoutzo, Tsakia, Fourla, Ron- 
gali, Cacatzidis, Xyrotyri, Coulotara, Carayanni el 
d'autres portent encore sur leurs corps les traces des 
tortures; h"" que le nomméDrilos, après avoir été tor- 
turé, a perdu la raison ; 5"" qu'à Arachova et Arto- 
tina, on a commis les mêmes horreurs ; 6** qu'à Mé- 
gare, on a battu impitoyablement le secrétaire de la 
mairie, l'huissier du maire et plusieurs autres ci- 
toyens, et qu'ensuite on les a accusés faussement 
comme coupables de rébellion, parce qu'ils n'ont pas 
voulu subir des exactions injustes; 7** qu'àThébes on 
a traité comme rebelles trois honorables et paisibles 
citoyens de cette ville, parce qu'ils ont refusé de 
subir des avanies de la part de quelques fermiers. 
« L'adjoint du maire d'Hypate, témoin des cruautés 
commises par le caporal Goltzida et le soldat Zogra- 
phos, a fait son rapport à son supérieur, et il s'est 
immédiatement rendu à Athènes pour se soustraire 
à la vengeance de ces bourreaux ; mais aussitôt arrivé 
à Athènes, il se voit arrêté, accusé comme complice 
des brigands et reconduit sous escorte à Lamia. Là, 
on lui montre un papier et on lui dit : t Si tu signes, 
tu seras mis en liberté; si tu refuses, tu seras incar- 
céré, puis torturé. i> Dans cette cruelle alternative, le 
pauvre adjoint s'empresse d'apposer sa signature à 
une pétition qui dément les faits par lui-même dé- 
noncés, et il recouvre à Tinstant sa liberté. > 
Je ne dis pas que le roi ait commandé ces atroci- 



LE ROI, LA REINE ET LA COUR. 309 

tés ; mais il les à sues et il n'a ni puni les coupables 
ni renvoyé ses minisires. Il pardonne volontiers les 
crimes dont il ne souffre pas ; et lorsqu'on lui dé- 
nonce un meurtrier ou un voleur, il croit le justifier 
en disant : « C'est un homme dévoué à mon trône ! » 
C'est par de tels dévouements que les trônes sont 
renversés. 



VI 



La cour. — Liste civile du roi : il pourrait yivre en seig;neur 
riche; il aime mieux vivre en roi misérable. — Le palais et son 
mobilier. — La ferme de la reine. — Gomment le roi a espéré 
qu'il aurait une maison de campagne, et comment il s'est 
trompé. — Les carrosses du roi. 

Le roi reçoit tous les ans 900,000 francs de liste 

civile. Il a 250,000 francs de rentes en Bavière, et 
la reine touche dans le duché d'Oldenbourg quelques 
petits revenus. Avec un peu de sagesse et de goût, 
on aurait pu créer en Grèce la plus jolie cour de 
l'Europe et faire mourir de jalousie tous les petits 
souverains allemands. 

Il aurait fallu construire deux hôtels, l'un à la 
ville, l'autre à la campagne ; acheter à Paris des meu- 
bles élégants, simples et confortables ; commander 
en France deux ou trois jolies calèches pour l'hiver 
et pour l'été, et faire venir de Beyrouth sept ou huit 
bons chevaux arabes. 

Mais le roi et la reine ont voulu s'entourer de tout 
te faste de la monarchie. Il leur fallait un pabûs, un 
trône, des carrosses, des écuries. Ils ont un palais ri- 




310 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

dicule, et le reste est à ravenant. Le palais est une 
masse carrée, construite en marbre pentélique. Pour 
élever ce monmnent, on a fait sauter avec la poudre 
les plus beaux marbres du monde ; on les a employés 
comme des moellons, et on les a très-proprement 
recouverts de plâtre. La façade du nord ressemble à 
une caserne, à un hôpital ou à une cité ouvrière. Les 
trois autres, qui sont ornées de portiques grecs, rap- 
pellent au voyageur le joli vers d'Alfred Musset : 

Comme un grenier à foin, bâtard du Parthénon. 

Le palais n'a ni communs ni dépendances : il a 
donc fallu renfermer dans le même carré ce que la 
majesté royale a de plus sublime et ce que la nature 
humaine a de plus humble. En parcourant les corri- 
dors, on rencontre les odeurs infectes de la cuisine, 
du corps de garde, etc. Cette disposition maladroite 
condamne tous les employés mariés à habiter hors 
du palais : la maison ne serait plus tenable s'il y avait 
des enfants. 

Rien n'est grand dans ce palais énorme. Les cor- 
ridors sont étroits et les escaliers mesquins. Les 
architectes qui l'ont construit sont deux hommes de 
talent, célèbres en Allemagne; mais ils se sont four- 
voyés ou on leur a forcé la main. 

Ce chef-d'œuvre a coûté 10 miUions de francs. 
Il n'y a dans tous les appartements qu'une salle 
vraiment belle : c'est la salle de bal, décorée de 
beaux stucs et d'arabesques dans le goût de Pompéi. 
Mais on vient de la faire gâter par un barbouilleur 
itaUen qui y a peint de grandes figures ridicules 
telles que Tyrtée vêtu d'un casque etjouantdelalyre. 



LE ROI, LA REINE ET LA COUR. 311 

Le mobilier a été commandé à Paris; mais comme 
la cour voulait du grandiose à bon marché, on lui a 
fait des fauteuils de bois doré et des bronzes de pa- 
cotille. Les pendules et les candélabres portent les 
armes du roi; mais, quoi qu'on ait fait pour donner 
un cachet d'individualité à ce luxe économique, la 
grossièreté de l'exécution en dit assez le prix. 

On aurait beau fouiller le palais depuis les caves 
jusqu'aux combles, on n'y trouverait ni un tableau 
de maître ni une œuvre d'art. Cependant le roi aurait 
pu, pour une vingtaine de mille francs, faire décorer 
tout un salon par Hamon, le dernier des peintres 
antiques. Il a préféré donner vingt mille francs à 
l'homme qui a fait le portrait de Tyrtée. 

Le roi n'a pas de maison de campagne. Il en au- 
rait bon besoin cependant, car en été le séjour 
d'Athènes le tue. Mais le palais a coûté trop cher 
pour que la cour songe à bâtir de longtemps. La 
reine, qui n'aime pas les champs et qui ne se plaît 
que dans son gros palais, s'est contentée d'acheter à 
un Anglais une sorte de castel moitié rustique, moi- 
tié gothique, mal bâti en pierre et en plâtre, et pré- 
cédé d'une sorte d'arc de triomphe du goût le plus 
plaisant. Cet étrange logis est inhabitable : on Ta 
flanqué d'une ferme, on l'a entouré d'un assez joli 
jardin d'arbres fruitiers, et l'on perce un puits arté- 
sien pour lui donner de l'eau. C'est peut-être par là 
qu'il eût fallu commencer. 

La reine aime sa ferme telle qu'elle est, et elle 
va souvent s'y promener à cheval. Mais le roi pré- 
férerait un château sérieux, habitable, et situé en 
bon air, sur le versant du PentéUque. Pi'écisément 




312 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

la duchesse de Plaisance y a construit autrefois un 
assez joli château de marbre, qu'elle a eu soin de 
laisser inachevé, après y avoir dépensé trois cent 
mille francs. Le roi aurait voulu se faire prêter, 
donner ou vendre cette habitation qui lui souriail 
fort. Il profita d'un voyage que la reine faisait en 
Allemagne pour aller voir la duchesse et lui dire 
qu'il habiterait volontiers au Pentélique. La duchesse 
l'encouragea dans cette idée. « Sire, lui dit-elle, 
prenez mon château, j^ 

La figure du roi s'épanouit. 

« Achevez-le ; faitcs-y tous les travaux qui re^stent 
à faire; vous en aurez pour cinquante mille francs 
environ. 

— Soit, dit le roi. 

— Faites meubler à votre goût, ajouta la du- 
chesse . 

— Sans doute, dit le roi. 

— Habitez-le tant que vous voudrez, pendant dix 
ans, et au bout de dix ans vous me le rendrez tel 
qu'il sera. > 

Le visage du roi s'allongea. 

« Si cet arrangement ne convenait pas à Votre 
Majesté, ajouta la bonne duchesse, je prendrai la 
liberté de lui soumettre une autre idée. 

— Voyons, dit le roi. 

— C'est un vrai cadeau que je vais faire à Votre 
Majesté. 

— Faites, madame la duchesse. » 

La duchesse conduisit le roi hors de sa propriété, 
sur un terrain qui appartient au couvent voisin. 
Elle lui montra un emplacement magnifique qu'elle 



LE ROI, LA REINE ET LA COUR. 313 

avait découvert dans ses promenades et qui serait 
merveilleusement propre à la construction d'un 
palais. Elle détailla au roi tous les avantages de la 
position : l'air était excellent, Teau saine et la vue 
admirable. Le roi verrait de ses fenêtres une bonne 
moitié de son royaume. Quand elle eut tout dit, le 
roi attendait encore la conclusion. 

« Eh bien, sire, ajouta-t-elle, je donne à Votre 
Majesté, si elle daigne accepter quelque chose de 
moi, le conseil de prendre ce terrain aux moines et 
d'y construire un palais d'été. » 

Depuis cette aventure, le roi ne songe plus à se 
loger au Pentélique. 

Les équipages de la cour sont considérables. Outre 
les grandes calèches couvertes et découvertes, les 
coupés et les chars à bancs, on a, pour les cérémo- 
nies, des carrosses. 

Ces carrosses, au nombre de six ou huit, sont 
très-grands, très-haut perchés, très-vastes et très- 
laids. Ils transportent la cour à l'église les jours de 
fête carillonnée. On les fait précéder de piqueurs 
portant des lanternes. Piqueurs, cochers et laquais 
ont des livrées de l'âge d'or. Les attelages sont, pour 
la plupart, des chevaux de haut bord, venus en droite 
ligne du Mecklembourg. 

La cour a plus de cinquante chevaux à l'écurie , 
et pas un cheval de race. 




3U LA GRECE CONTEMPORAINE. 



VII 



Personnel de la cour. — La grande maltresse. — Une dame de 
cire. — Les dames d'honneur. — Le maréchal du palais. — Les 
ofllciers et leurs costumes. 



Le personnel de la cour de Russie se monte à près 
de quatre mille âmes*. La cour de Grèce se compofe 
de vingt personnes environ, savoir : 

La grande maîtresse; 

Les dames d'honneur; 

Le maréchal du palais; 

Les aides de camp du roi; 

Les officiers d'ordonnance; 

Les secrétaires; 

Les médecins. 

La grande maîtresse est une Prussienne, M""' la 
baronne de Pluskow. C'est une petite femme sèche, 
fine, pleine de tact et de mesure, et non sans dis- 
tinction. Elle représente bien l'étiquette allemande; 
elle a toute la roidcur qu'il convient d'avoir : aussi, 
quoiqu'elle ne sache ni nager ni monter à cheval, 
la reine l'aime tendrement. 

M"' de Pluskow est attachée à la personne de la 
reine et la suit partout comme une ombre. Lors- 
que la reine donne son audience, la baronne se tient à 
une distance respectueuse, immobile comme une 
statue. Elle sait, dans ces circonstances, se roidir 

1. Léouson Le Duc, la Russie contemporaine, 9i« édition, p. S4. 



LE ROI, LA REINE ET LA COUR. 315 

d'une façon particulière qui pourrait faire illusion 
aux étrangers et leur persuader qu'elle est de bois. 
Il y a tantôt deux ans, un ancien journaliste de 
Paris, promu à de hautes fonctions au conseil d'État, 
fut présenté à la reine. On présenta avec lui un ar- 
tiste français dont je me garderai bien de dire le nom. 
Contrairement à la coutume, c'était l'homme grave 
qui plaisantait son compagnon de voyage et qui s'a- 
musait de sa naïveté. Pendant la présentation, l'ar- 
tiste demanda au haut fonctionnaire : « Quelle est 
donc cette dame qui se tient là-bas, dans l'ombre, 
auprès de la porte? 

— Cela? chut! c'est une dame de cire. 

— Quoi! une vraie dame de cire, comme on en 
voit aux étalages des coiffeurs? 

— Sans doute. La cour de Grèce est pauvre : une 
grande maîtresse du palais, en chair et en os, man* 
gérait bien dix mille francs par an. En voilà une qui 
a coûté trois mille francs une fois payés, et ne mange 
rien. 

— Quelle misère! » fit l'artiste attendri. 
A ce moment, la poupée inclina la tête. 
€ Mais elle remue ! 

— Vous pensez bien, répliqua l'homme grave, que 
l'artifice serait trop grossier si ce mannequin ne fai- 
sait pas quelques mouvements. 

— Oh! dit l'artiste, les rois sont tombés bien bas! » 
La dame de cire n'était autre que M°^ la baronne 
de Pluskow. 

Les dames d'honneur de la reine sont des filles 
choisies dans les meilleures familles grecques. La 
reine n'en a que deux auprès d'elle : autrefois elle 



r 



316 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

en avait davantage. Ces jeunes filles sont tenues d'ac* 
compagner la reine au bal, au bain froid et à la pro- 
menade. 11 faut qu'elles soient écuyères, danseuses et 
nageuses infatigables ; car la reine veut avoir à qui 
parler, même dans F eau. 

On devine sans peine que les dames d*honneur ne 
sont pas menacées d'obésité. 

Lorsque leur service ne les retient pas auprès de 
la reine, elles peuvent sortir dans les voitures de la 
cour ou recevoir des visites dans leur appartement. 
L'étiquette le permet, quoiqu'on ait reconnu autre- 
fois que cette liberté avait ses dangers. 

Dans les cérémonies publiques, les dames d'hon- 
neur portent un uniforme assez élégant : c'est une 
veste de velours noir avec une jupe de couleur, et 
le grand botmet rouge tombant gur l'oreille. Ce 
bonnet sur l'oreille donne à la plus sage un petit air 
mutin. 

La reine marie ses dames d'honneur et leur donne 
une petite dot. En attendant, elle leur paye tous les 
ans une très-modique somme qui suffît à peine à 
leur entretien. 

Le maréchal du palais est lé plus haut dignitaire 
de la couronne. C'est par son entremise que les am- 
bassadeurs demandent audience au roi. 11 marche le 
premier après le roi dans toutes les solennités. L'or- 
ganisation des fêtes de la cour lui appartient de plein 
droit; il est en même temps le grand maître des cé- 
rémonies. 

Par un caprice singulier de la politique, le grand 
maître des cérémonies, maréchal du palais, était, 
pendant ces dernières années, un petit vieillard mo- 



LE KOI, LA REINE ET LA COUR. 317 

réote, qui ne sait pas le français, qui n'a point Tap- 
parcnce d'un homme de cour, et à qui il ne manque 
qu'un anneau dans le nez pour ressembler à un 
Peau-Rouge. C'est le seigneur Golocotronis. 

Le maréchal du palais et les aides de camp du roi 
revêtent pour les cérémonies le plus riche costume 
qui se puisse imaginer. C'est un surtout de drap 
d'or qui rappelle certains habits de cour du temps 
de François I". Les broderies y sont prodiguées au 
point d'éblouir les yeux. Cet habit, lorsqu'il est en 
argent, coûte trois mille francs; en or, il doit en 
coûter quatre mille. 11 est vrai qu'il ne s'use pas» 
que la mode ne change jamais, et que le niême vê- 
tement peut servir à plusieurs générations. 

Les officiers d'ordonnance du roi portent modes- 
tement l'uniforme de leur grade ; le premier secré- 
taire a le frac des diplomates, et les médecins un 
habit à épaulettes qui les fait ressembler à des jmar* 
chands d'orviétan. 



VIII 

On bal à la cour. — Les uniformes diplomatiques. — Le grand 
cercle — La danse, les rafraîchissements et les bouquets. 

Tout étranger qui se lave les mains et qui a une 
lettre de recommandation pour son ambassadeur 
peut espérer, s'il vient à Athènes pendant l'hiver, 
qu'un valet de la cour lui apportera un billet conçu 
en ces termes : 

€ Le grand maître du palais a l'honneur d'in- 




i 



318 LA GRÈCE CONTEBIPORÂINE. 

viter, AU noh de sa majesté le roi, H. X... au 
bal du... 

€ On se réunira à huit heures trois quarts. > 
La lettre d'invitation ne fait pas mention du cos- 
tume. L'habit noir est admis à ces bals, avec ou sans 
décoration; mais la cour adore les uniformes, et 
tout étranger qui se respecte doit se munir d'un 
habit brodé. Un Français qui voulait être présenté 
déclara d'avance qu*il avait un uniforme. Le jour de 
la présentation, il vint en habit noir, alléguant que 
l'habit noir était l'uniforme des gens de Paris. Peu 
s'en fallut qu'il ne fût mis à la porte. 

Les officiers grecs endossent leur habit d'ordon- 
nance; le ministre de Finance, son secrétaire et ses 
attachés revêtent leur joli frac sobrement brodé de 
guirlandes d'or; l'école française met son habit 
brodé de soie violette et d'or; le ministre de Bavière 
s'enferme dans un grand habit rouge à plastron 
jaune, enrichi d'une paire d'épaulcttcs de colonel; 
le ministre de Prusse se boutonne dans un frac bleu 
tout brillant de passementeries; le ministre d'An- 
gleterre se coifl'e d'un tricorne qui ferait recette au 
théâtre du Luxembourg; le chargé d'affaires de Rus* 
sicquiestd'ordinaire undes cent soixante-six* cbarn* 
bellans de son empereur, se claquemure dans une 
carapace d'or qui le fait ressemblera une tortue ca- 
lifornienne; les consuls de toutes nations, sans ex- 
cepter le consul du pape, qui s'habille en écrevisse 
cuite, arrivent dans tous leurs atours ; chacun revêt 



t. Ordonnance de 1836. Léouzon Le Duo, là Ruule eonlempo 

raine. 



LE ROI, LA REINE ET LA COUR» 319 

les ordres dont il est décore et se met en marche 
vers le palais. Les uns montcnten carrosse, les autres 
font venir un fiacre; les plus modestes viennent à 
pied, précédés d'un domestique qui porte une lan- 
terne. C'est le bon Petros qui nous accompagnait 
d'ordinaire dans ces circonstances, et, chaque fois 
que nous avions la témérité de le faire aller à pied, il 
trouvait moyen de nous conduire à travers une flaque 
d'eau, n'y en eût-il qu'une dans toute la ville. 

Tous les fonctionnaires grecs, excepté les gardes 
champêtres, sont invités au grand bal de la cour; 
tous les chevaliers de l'ordre du Sauveur* y viennent 
de plein droit. Les petits bals sont plus intimes: on 
n'y invite que le corps diplomatique, les hauts fonc- 
tionnaires et les personnes qu'on a du plaisir à rece- 
voir. Pour les grands bals, les invitations sont sou- 
vent collectives; pour les petits, elles sont toujours 
individuelles. Mais je ne veux parler que des grands 
bals qui se donnent dans les appartements de récep- 
tion, et qui ont le caractère le plus marqué. Les pe- 
tits bals ont lieu dans l'appartement de la reine et 
ressemblent à tous les bals du monde. 

A neuf heures moins cinq minutes, tout le monde 
est arrivé, excepté la cour. Le salon de danse est di- 
visé en deux parties : à gauche s'étendent trois rangs 
de fauteuils destinés aux dames ; les fauteuils mâles 
sont en face. La séparation des sexes est le fonde- 
ment de la paix politique. En avant des fauteuils 



1. L'ordre dn Sauveur est de rinvention du roi Olhon.Le rubu 
est bleu, la croix ressemble à toutes les croix du monde. Le grand 
cordon de cet ordre Tient d'être offert à lord Redcliffe, qui Ta 
refoié. (Note de la 2« iOttian.) 



320 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

des dames se dressent deux grandes machines des- 
tinées à contenir la personne du roi et de la reine. 
A la suite de ces deux trônes on a placé une dou- 
zaine de sièges pour les femmes des ministres étran- 
gers et pour les Grecques de distinction. 

A neuf heures précises, le grand maître du palais 
et la grande maîtresse, les aides de camp, les ofiB- 
ciers d'ordonnance et les dames d'honneur entrent à 
pas comptés. Enfin le roi parait. Il porte quelquefois 
le costume de ses officiers de cavalerie, et plus sou- 
vent l'habit des soldats irroguliers, gris et argent, de 
bon goût et très-simple. Si sa foustanelle était un 
peu moins longue, son costume serait à peindre. 

La reine, un peu trop serrée dans une robe à 
demi-queue, chef-d'œuvre d'une couturière de Pa- 
ris, étale des épaules qui seraient admirables si 
elles étaient un peu plus maigres. 

On forme un grand cercle autour de Leurs Ma- 
jestés. Tout le monde, hommes et femmes, se tient 
debout; ainsi le veut l'étiquette. Le roi parle succes- 
sivement à tous les membres du corps diplomatique, 
tandis que la reine s'adresse à leurs femmes. Puis 
le roi va parler aux dames, tandis que la reine cause 
avec leurs maris. Ces conversations, comme on 
peut croire, ne sont ni animées ni variées. 

Le roi et la reine parlent grec à leurs sujets, al- 
lemand à leurs compatriotes, français aux étrangers. 

On sait que, depuis les traités de 1648, le fran- 
çais est la langue de la diplomatie. 

Après une demi-heure environ de conversation 
avec le corps diplomatique, le roi se laisse présen- 
ter les nouveaux venus. 



LE noi, LA REINE ET LA COUR. 321 

Quand toutes les présentations sont terminées, le 
maréchal du palais, après avoir pris les ordres de la 
reine, donne le signal de la danse. Le bal commence 
toujours par une promenade majestueuse à laquelle 
la cour et la diplomatie peuvent seules prendre part. 
Le roi donne la main à une ambassadrice, la reine 
accepte la main d'un ambassadeur, et toutes les som- 
mités du bal s'avancent à la suite, en se tenant par 
la main. A chaque tour de salon, les couples se dé- 
font et se recomposent. Cet exercice plein dç^ dignité 
dure un peu moins d'un quart d'heure. 

Ces bals de la cour se composent presque exclusi- 
vement de valses et de contredanses. On valse à deux 
temps. La valse à deux temps, je ne sais pourquoi, 
s'appelle en Grèce la valse allemande. La valse à trois 
temps est indûment qualifiée de valse française. Je 
suppose que les AUemandsontabuséde leurinfluence 
sur l'esprit du peuple pour nous imputer leur valse 
à trois temps. 

Vers le milieu du bal on donne une polka, une 
seule. La polka est la danse favorite du roi; mais la 
reine ne peut pas la souffrir. La schotisch est une 
curiosité inconnue à la cour. On croit généralement 
que la rédowa est une cantatrice italienne. On n'a 
pas encore entendu parler delavarsoviana. Les es- 
sais de polka-masurke qui ont été risqués ont assez 
mal réussi, par la faute de l'orchestre, qui ne voulait 
pas jouer en mesure. En revanche, on danse toujours 
une mazurka à grands ramages, avec figures, et Ton 
termine régulièrement par un interminable cotillon. 

La reine fait inviter les danseurs de son choix, mais 
elle s'arrange de manière à dédommager presque 

Si 



322 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

tous les autres en leur accordant un tour de valse ou 
de mazurka. Le roi a la même attention pour les 
dames. Lorsque les hasards de la danse le mettent 
en contact avec un étranger, il s'efforce de lui dire 
un mot aimable. 

Après chaque valse ou chaque quadrille, le cercle 
se reforme autour de Leurs Majestés, qui s'avancent 
tantôt vers une personne, tantôt vers une autre, pour 
lui dire ce qu'elles peuvent. A la fin du bal, on re- 
commence le grand cercle diplomatique. 

Les bals se terminent à trois heures du matin ; ils 
durent donc six heures, dont deux au moins se pas- 
sent en conversation. 

L'éclairage de la salle de danse est très-brillant; 
les rafraîchissements le sont beaucoup moins. Les 
gâteaux qu'on fait passer sont presque tous des 
pains d'épice déguisés. On se bat à la fin pour avoir 
du bouillon. 

Ceux qui ne dansent pas vont jouer dans un salon 
voisin ; ceux qui n'aiment ni la danse ni le jeu des- 
cendent à l'étage inférieur pour y fumer; mais les 
fumeurs, en rentrant, doivent se tenir loin de la 
reine. 

Les dames qui veulent rester bien en cour viennent 
au bal sans bouquet : la reine déteste Todeur des 
fleurs, et surtout elle craint que les bouquets qu'on 
apporte dans son salcn n'aient été cueillis dans son 
jardin, ce qui est vrai le plus souvent. 



CHAPITRE IX. 



LA SOCIÉTÉ- 



I 



Histoire de brigands. — Un domestique en vacances. — Comment 
on avance dans la gendarmerie. — Un voleur généreux. — 
Athènes assiégée par les brigands. — Les malheurs d'un tou" 
riste qui portait des bijoux. — La chaîne de M°»« D*". — Le 
gouvernement à la recherche d'un trésor. — La duchesse de 
Plaisance et le brigand Bibichi. — Un mort très-remuant. — 
Précautions à prendre contre les fossoyeurs. — Un brigand qui 
veut faire une fin. — Dix francs de récompense. — Un sous- 
préfet à faire peur. 

Les brigands ne sont pas, en Grèce, comme dans 
les autres pays, une classe entièrement séparée de 
la société. J'ai dit que chaque troupe avait son di- 
recteur, son imprésario dans une ville, quelquefois 
dans la capitale, quelquefois à la cour. 

Les subalternes rentrent souvent dans la vie civile; 
souvent aussi le paysan se fait brigand pour quelques 
semaines, lorsqu'il sait un bon coup à faire; il re- 
tourne ensuite à son champ. La Grèce est le pays du 
monde où l'occasion a fait le plus de larrons. 



32A LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

Uq habitant d'Athènes, un Français, me racontait 
qu'un jour son domestique l'aborda d'un air timide 
en roulant son bonnet entre ses mains : c Tu as 
quelque chose à me demander ? 

— Oui, eflfendi; mais je n'ose. 

— Ose toujours. 

— Effendi, je voudrais aller un r.iois dans la mon- 
tagne. 

— Dans la montagne! Et pourquoi faire? 

— Pour me dégourdir, sauf votre respect, effendi. 
Je me rouille ici. Vous êtes ici dans Athènes un tas 
de civilisés (je ne le dis pas pour vous offenser), 
et j'ai peur de me gâter au milieu devons. » 

Le maître, touché de ces bonnes raisons, permit 
k son valet un mois de chasse à l'homme. Il revint 
à l'expiration de son congé, et ne déroba pas une 
épingle dans la maison. 

On m'a conté l'histoire d'un pauvre gendarme qui 
aspirait depuis plusieurs années aux galons de capo- 
ral. Il était bon soldat, assez brave, et le moins indis- 
cipliné de sa compagnie ; mais il n'avait d'autre pro- 
tecteur que lui-même, et c'était peu. Il déserta et se 
fît brigand. Dans cette nouvelle profession, ses petits 
talents se firent jour, et il fut bientôt connu de tous 
les chefs delà gendarmerie. On essaya de le prendre, 
et on le manqua cinq ou six fois. 

En désespoir de cause, on lui envoya un parlemen- 
taire : « Tu auras ta grâce, lui disait-on, et pour 
prix de tes peines, tu seras caporal dès demain, 
sergent dans l'année. > 

Au mot de caporal, le brigand dressa les oreilles; 
Bon ambition était enfin satisfaite. Il consentit à se 



LA SOCIETE. 825 

laisser faire caporal, et il attendit patiemment les 
galons de sergent. Il les attendit longtemps. Un 
jour, il perdit patience et retourna à la montagne. 
Il n'avait pas tué trois hommes qu'on s'empressa de 
le nommer sergent. 

Il est officier aujourd'hui, sans avoir eu d'autre» 
protecteurs que les gens qu'il a mis en terre. 

Il s'est rencontré un commandant de la gendar- 
merie qui voulait sérieusement détruire le brigan- 
dage. En quelques mois il a fait rentrer tous les 
brigands sous terre. Mais on s'est hâté de le destituer. 
Il avait sapé les fondements de la société. 

Deux voyageurs de ma connaissance, au moment 
de partir pour une province infestée de brigands, 
s'avisèrent d'aller demander un sauf-conduit aux 
personnages qui patronnent les principales bandes ; 
mais une réflexion les arrêta en chemin : « Si ces 
grands messieurs, par bonté pour leurs employés, 
allaient les avertir sous main et leur faire présent de 
nos bagages ! Mieux vaut compter sur le hasard 
que sur la magnanimité d'un Grec. » Ils se mirent 
en route sans sauf-conduit. 

Ils faillirent s'en repentir. Un jour qu'ils avaient 
gravi tout seuls une montagne escarpée, ils regar- 
daient paisiblement le paysage, lorsqu'ils se virent 
entourés par trois Pallicareset trois fusils. Us étaient 
traqués de trois côtés; ils s'échappèrent par le qua- 
trième et redescendirent la montagne beaucoup plus 
vite qu'ils ne l'avaient montée. Les trois porteurs de 
fusil eurent beau leur crier : « Arrêtez! arrêtez! » 
cette invitation n'eut pas même la vertu de leur 
faire retourner la tête. Un des deux fugitifs m'a 



326 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

assuré que pendant cette course il avait plaint de 
grand cœur les cerfs et les autres animaux qui sont 
poursuivis par des hommes armés, sans avoir d'au- 
tre arme que li fuite. 

Je sais un autre Français qui futdévalisé au retour 
d'un petit voyage. Les brigands firent un choix dans 
ses hardes. On lui laissa son fusil à piston : ces mes- 
sieurs n'estiment que les fusils à pierre. On lui prit 
son argent; mais, comme il parlait fort bien le grec, 
il expliqua au chef de la bande qu'il ne pourrait ja- 
mais retourner à la ville sans un sou ; et, pour l'a- 
mour du grec, cet autre Cari Moor lui donna cinq 
francs. L'aventure se passait à six lieues d'Athènes. 

On sait d'ailleurs qu'Athènes a failli être prise par 
les brigands. Le fameux Grisiotis avait monté, dans 
l'île d'Eubée, une bande assez semblable à une ar- 
mée : il marchait sur la capitale, et il y serait très- 
vraisemblablement entré, si le premier boulet tiré 
contre lui ne lui avait emporté un bras. Il tomba, et 
son armée fut mise en déroute. Pour peu que le bou- 
let eût dévié, Athènes était volée comme dans un bois. 

Le fils de ce Grisiotis a épousé, il y a un peu plus 
d'un an, la fille du général Tzavcllas, une adorable 
petite personne qui monte à cheval mieux que son 
père, et qui tue une perdrix au vol. Elle était très- 
liée avec Janthe, sous le règne d'Hadji-Petros. 

Après la tentative de Grisiotis, le coup le plus au- 
dacieux qui ait été tenté et exécuté, c'est la confis- 
cation des caisses et des dépêches du Lloyd autri- 
chien, à l'isthme de Corinthe. Les bateaux du Lloyd, 
pour gagner du temps et éviter dédoubler toute la 
Morée, abordent à l'ouest de l'isthme, au petit port 



LA SOCIÉTÉ. 327 

deLoutraki, débarquent leurs dépêches et leurs mar- 
chandises, et les confient à des voitures qui vont les 
porter à un autre bateau tout prètàCalamaki. Un jour 
le convoi a été intercepté ; les auteurs d'un si beau 
coup ne s'en sont pas fait gloire, et la police a res- 
pecté leur anonyme. 

Un honorable touriste allemand a éprouvé à ses 
dépens que le voyageur ne doit pas s'embarrasser de 
bijoux. C'était un des hommes les plus ornés de l'Al- 
lemagne, et, soit pour inspirer plus de confiance aux 
aubergistes, soit pour ne point se séparer de souve- 
nirs aimés, il courait, paré comme une châsse, sur 
les grands chemins de l'Orient. Il fit rencontre d'un 
brigand bien armé qui lui montra deux pistolets et 
lui demanda sa bourse. 

Le brillant voyageur ouvrait son paletot pour arri- 
ver à la poche de son pantalon : il découvrit une 
chaîne d'or : « Donne ta montre aussi », ajouta le 
brigand. 

L'Allemand, pour ôter sa montre et sa chaîne, se 
débarrassa d'un de ses gants. « Donne aussi tes ba- 
gues. » Il lesdonna. Pendant qu'il détachait samontre, 
il laissa voir deux boutons de chemise en brillants. 
€ Donne les boutons », dit le brigand. Il ôte les bou- 
tons; sa chemise s'ouvre et laisse voir un médaillon, 
f Donne-moi cela par-dessus le marché », dit le vo- 
leur insatiable. Ce coup fut le plus cruel, et, sans la 
présence des deux canons de pistolet, le pauvre Alle- 
mand aurait fait une résistance héroïque. Le médail- 
lon contenait des cheveux de Fanny Essler. C'était 
de tous ses bijoux le plus précieux, car c'était 
celui qu'il avait payé le plus cher. 



328 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

Une voyageuse d'esprit aventureux, qui se faisait 
appeler M'°''D..., peignait le paysage et logeait chez 
la duchesse, fut volée à cent pas de la ville, sur le 
mont Lycabète, par un jeune Grec bien vêtu et bien 
fait, qui lui arracha une chaîne d'or. Elle raconta à 
qui voulut l'entendre qu'elle était occupée à peindre 
lorsque le joli coquin vint la dépouiller : « Mais, lui 
dit quelqu'un des auditeurs, pourquoi le laissiez- 
vous approcher si près? — Pouvais-je deviner, répli- 
qua-t-cUe étourdiment, qu'il n'en voulait qu'à ma 
chaîne? » 

Une négresse, morte à Smyrne en odeur de sorcel- 
lerie, avait révélé un trésor qu'un pacha de Mistra 
devait avoir enfoui en un lieu déterminé. Le gouver- 
nement grec, un peu naïf par nature, envoya sur les 
lieux une commission présidée par un ancien minis- 
tre, et escortée de cinq cents hommes d'infanterie. 
On entreprit sérieusement les fouilles. Un bâtiment 
de guerre était à l'ancre dans le voisinage, tout prêt 
à emporter le trésor. Les fouilles coûtèrent gros : on 
était dans la saison des fièvres. Au bout de deux mois, 
on découvrit un chandelier d'étain. On se dit : « Nous 
sommes sur la trace » ; et l'on redoubla de zèle. Un 
mois après, le président de la commission reprit le 
chemin d'Athènes, bien convaincu que la négresse 
s'était méprise. Les collègues s'acheminèrent piteu- 
sement vers le bateau : la troupe, qui n'avait point 
de trésor à protéger, suivait à une distance respec- 
tueuse. Les brigands, qui avaient entendu parler du 
trésor, s'étaient dit dès le principe : « Laissons-les 
fouiller, nous fouillerons ensuite. » Frustrés dans 
leurs espérances, et indignés de la maladresse de b 



LA SOCIÉTÉ. 329 

commîssîon, ils tombèrent sur les commîssaircs. Ces 
messieurs y perdirent tout leur argent. L'un d'eux, 
qui avait essayé de dérober quelque chose aux vo- 
leurs, reçut un coup de sabre dont il faillit perdre le 
nez. Les brigands grecs prouvent par ces sévérités 
qu'ils n'ont pas perdu tout sens moral, et qu'ils ont 
horreur du mensonge. 

La duchesse de Plaisance a été prise par le fameux 
Bibichi, un des plus célèbres routiers de l'Attique. 
Ce galant homme n'était point brigand par méchan- 
ceté, mais par dépit. Sa femme l'avait trompé, et il 
se vengeait sur le prochain. Homme résolu d'ail- 
leurs, qui ne craignait pas d'exercer sa profession 
aux portes d'Athènes. 

Je désirais depuis longtemps entendre de la bou- 
che de la duchesse le récit de son aventure ; mais la 
duchesse n aime pas à raconter les tours que les 
Grecs lui ont joués. Un banquier en qui elle avait mis 
sa confiance lui a fait perdre près de 300,000 drach- 
mes : elle ne s'en plaint à personne. Quelques mal- 
veillants lui ont brûlé une maison : elle n'accuse que 
la combustibilité des choses humaines. D'autres se 
sont amusés à détruire un pont qu'elle avait jeté sur 
rilissus : elle les trouve blancs comme neige. Toutes 
les fois que j'essayais de lui parler de Bibichi, elle se 
hâtait de me parler d'autre chose. 

Un jour que nous étions seuls et qu'elle n'avait 
rien à raconter, je lui demandai timidement : « Est- 
ce vrai, madame la duchesse, que, sur le chemin du 
Pentélique, vous avez été arrêtée par.... 

— Il faut, me dit-elle, que je vous raconte une 
assez bonne plaisanterie que je tiens de Georges 



330 LA GRÈCE C0NTEMP0RAI::E. 

Cuvier. C'est un petit dialogue qu'on a écrit en 
1814, à Rome, sur le piédestal de la statue de Pas- 
quin : 

« Louis xviii. Comment, saint-père, avcz-vous pu 
€ sacrer un usurpateur? 

« Pie VII. Hé ! mon cher fils, que voulez-vous? 
« vous n'étiez pas là. 

« Louis xviii. Mais, saint-père, avec ma légitimité, 
« je règne môme où je ne suis pas. 

« Pie VII. Mais, mon cher fils, avec mon infaillibi- 
« lité, j'ai raison même quand j'ai tort. » 

Je trouvai la citation plaisante, et je ris de grand 
cœur. « Madame la duchesse, lui dis-je, vous avez 
une façon charmante de conter les choses. Contez- 
moi donc un peu ce qui vous est arrivé... 

— Oh ! se hâta-t-elle d'ajouter, on ne sait plus 
conter aujourd'hui. De mon temps, on adorait les his- 
toires, et ceux qui savaient les dire étaient partout 
les bienvenus. Vos romanciers eux-mêmes sont de 
pauvres conteurs, ils ne savent plus que disserter. 
Vos poëtes ne savent que gémir ou déclamer. Y 
en a-t-il un seul qui raconte aussi élégamment que 
Delille? » 

Je me dis en moi-même : « Si je conteste un mol, 
je suis perdu. » Et je confessai lâchement que Delille 
était le premier conteur du monde. « Je suis bien 
aise, reprit la duchesse, de vous voir de mon avis. 
M. de Lamartine et M. Hugo ont-ils rien écrit d'aussi 
parfait que ces vers? » 

Je baissai la tête, et j'essuyai une interminable 
narration extraite du poëme des Jardins. C'était, si 
je ne me trompe, l'histoire d'un jeune sauvage qui 



LA SOCIÉTÉ. 331 

reconnaît au jardin des Plantes un arbre de son pays. 
Quand le torrent eut coulé, je repris : 

« Madame la duchesse, vous avez une mémoire 
admirable. Vous ne devez pas avoir oublié Taven- 
ture qui... 

— Moi ! reprit-elle, je n'ai rien oublié, et j'ai beau- 
coup appris. Je sais tout ce qui s'est passé dans 
Athènes depuis mon arrivée en Grèce. Je sais... 
tenez ! je sais trop de choses, et plusieurs que je vou- 
drais oublier. Une surtout... » 

Je croyais tenir mon histoire. J'en étais loin. La 
duchesse poursuivit : 

« Une surtout dont j'ai rêvé plus d'une fois, et 
qu'il faut que je vous conte. » 

Je tendis avidement les deux oreilles. 

« Croiriez-vous que dans ce pays on enterre quel- 
quefois les gens tout vifs ? 

— Sont-ce les brigands qui... ? 

— Non, les fossoyeurs. Il y avait dans la ville un 
brave homme sujet à des évanouissements de douze 
heures. Un jour il en eut un de vingt-quatre; on le 
crut mort et on l'enterra. Le lendemain, le fossoyeur, 
qui travaillait dans le voisinage, entendit du bruit 
dans la bière. Il n'en parla à personne. Mais deux ou 
trois jours après, rencontrant la veuve du mort, il 
lui dit : « Il paraît que ton mari ne se plaît guère 
« dans l'autre monde, car il fait un bruit à réveiller 
« tous ses voisins. » La bonne femme courut donner 
de l'argent aux églises : c'est ainsi, au dire des papas, 
qu'on soulage les morts. Elle apprit, chemin faisant, 
à ceux qu'elle rencontrait, que feu son mari lui don- 
nait bien de l'embarras, et qu'il ne pouvait se décider 



332 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

à rester tranquille. Un homme de sens eut Vidée de 
faire ouvrir le cercueil, et l'on trouva le mort parfai- 
tement mort, mais après des convulsions époav9n- 
tables. 

— En vérité? mécriai-je. Mais c'est à faire frémir; 
et les plus terribles histoires de brigands. . . > 

La duchesse m'interrompit. « Et vous croyez que 
je me laisserai ensevelir par ces gens-là? Non, non! 
J'ai déjà pris mes mesures, et s'ils m'enterrent toute 
vive, comme cela est très-probable, je saurai bien 
me tirer d'affaire. J'ordonnerai par testament* qu'on 
me couche sur un lit de repos, dans un caveau bien 
aéré, avec deux portes, dont l'une s'ouvrira du de- 
dans, et l'autre du dehors. On placera à ma portée 
un bouquet de fleurs odorantes pour m' aider à re- 
prendre mes sens, et une bouteille de vin de Bor- 
deaux qui me rendra des forces. Et, de peur que les 
brigands ne viennent m' égorger dans ma tombe, 
j'assurerai quinze mille francs de rente à un bei^r 
robuste, pour qu'il passe sa vie au premier étage du 
monument et qu'il veille sur mon repos. 

— Croyez -vous donc, madame, que les bri- 
gands?... » 

Une personne entra : c'était Janthe. « Vous tom- 
bez à propos, lui dis-je. La duchesse allait me ra- 
conter son arrestation par Bibichi. 

— Ah! ah! répondit Janthe; ce pauvre homme 
qui s'est fait brigand parce qu'il était trompé 1 Si tous 
les maris étaient du même tempérament, une moitié 

1. La pauvre duchesse est morte intestat, au grand désap» 
pointement de cinq ou six Hellènes «ïui captaient pieusement m 
fuccessioD. 



LA SOCIÉTÉ. 333 

du genre humain dévaliserait l'autre. Madame la 
duchesse, vous avez fait preuve de sang-froid ce 
jour-là. 

— Ce n'est pas la peine d'en parler, dit vivement \\\: *' 
la duchesse. ..^:;* ' 

— Comment ! et de quoi parlerait-on, grand Dieu? " '* 
Vous étiez seule dans votre voiture, j'entends seule 
avec un officier grec qui tremblait comme la feuille 

et qui cachait son sabre entre ses genoux. Bibichi, 
dans sa joie de tenir une si riche capture, ne savait 
quelle somme vous demander : il parla d'abord de 
vingt mille doublons, puis de cent mille livres ster- 
ling. Quand vous vîtes qu'il ne connaissait pas bien 
la valeur des monnaies dont il parlait, l'idée vous 
vint de lui demander à combien de drachmes il fixait 
votre rançon. Il répondit : « Deux cent mille. » 

— Oui, ajouta la duchesse, qui ne pouvait plus 
échapper à son histoire, et le pauvre homme me di- 
sait d'un air pénétré : « Madame, donnez-nous ces 
€ deux cent mille drachmes; nous en ferons un bon 
t usage; nous nous retirerons en Turquie; nous ne 
« volerons plus personne ; nous achèterons quelque 
« belle métairie, et nous bénirons tous les jours 
f votre nom. » Si vous aviez vu avec quel respect il 
me parlait à la portière de ma voiture, vous auriez 
cru qu'il demandait l'aumône. 

— Une forte aumône. Et vous avez consenti?. . . 

— Oui, mais j'ai marchandé, et j'en ai été quitte 
pour signer un billet de quinze mille drachmes, que 
mon compagnon de voyage est allé toucher à Athènes 
tandis que les pauvres gens me retenaient en otage. 
Malheureusement, mon architecte, qui arrivait au- 



33/1 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

devant de moi; vit de loin l'embarras où je me trou- 
vais; il courut à Calandri, et ramena tout le village à 
mon secours. Lorsque ce malheureux Bibichi se vit 
V/;' condamné à fuir sans son argent, il prit congé de 
.'-ê-moi, mais d'un air si désappointé, que les larmes me 
'""vinrent aux yeux. Je lui donnai dix francs qu'il 
reçut avec reconnaissance. Il y a du bon chez ces 
gens-là. 

— Oui, dit la comtesse Janthe ; mais ils ont quel- 
quefois des idées bien bizarres. Avez-vous entendu 
dire ce qu'ils ont fait de messieurs X, Y et Z? 

— Non, madame. 

— Eh bien, il m'est impossible de vous le racon- 
ter. Mais vous, ne savez-vous pas quelque histoire de 
brigands? 

— Hélas! madame, aucune. Vous savez qu'en 
France ce genre d'industrie n'est pas assez encou- 
ragé par les lois. Ma seule aventure m'est arrivée en 
Grèce, et je vais vous la dire. 

— Avez-vous eu bien peur? 

— Un peu. C'était pendant ma dernière excursion 
en Morée. Nous étions dans un pays de montagnes, 
loin de tout secours humain, et, pour comble d'em- 
barras, engagés dans un défilé plus étroit que les 
Thermopyles. « Alerte! » criaunagoyate. Une troupe 
d'hommes de mauvaise mine, tous armés jusqu'aux 
dents, couraient sur nous bride abattue. Le chef de 
la bande, monté sur un cheval très-présentable, se 
distinguait par un costume qui eût fait fortune au 
théâtre. Il n'était débraillé qu'à demi, comme il con- 
vient à un voleur de bonne race, et la férocité de son 
visage était tempérée par un certain air de grandeur. 



LA SOCIÉTÉ. 335 

Riais les satellites qui se groupaient autour de lui, à 
cheval, à mulet, à pied, étaient pourvus des figures 
les plus patibulaires que la nature ait jamais dessi- 
nées dans ces jours de caprice où elle essaye de riva- 
liser avec Callot. Nous étions sans armes. Cependant 
nous fîmes bonne contenance, et, soit que notre air 
résolu imposât à Tennemi, soit que la maigreur de 
nos bagages désarmât sa cupidité, soit enfin qu'il 
poursuivît quelque autre proie, il passa outre, et 
disparut bientôt dans la poussière. 
Un quart d'heure après, je rencontrai un paysan, 
({ Quelle est, lui demandai-je, cette bande qui in- 
feste les environs? Nous croyons bien avoir rencontré 
les brigands. 

— Tu ne t'es pas trompé de beaucoup : c'est un 
sous-préfet qui voyage. * 



II 



L*hospitaHté ^ecque. — Utililc des lettres de recommandation. 
— Le chibouk, la cigarette et le cigare. — Le café turc. — 
Éloge de Petros. — Manière de préparer le café. — Le glyco, et 
particulièrement le loukoum, — Usage et abus de la poignée 
de main. 

La plupart des voyageurs ont soin de remplir leur 
malle de lettres de recommandation. Je conseille à 
tous ceux qui partiront pour la Grèce de ne se faire 
recommander à aucun Grec. 

Ce n'est pas que l'étranger soit mal reçu dans les 
maisons où il se présente. Si le maître est sorti, le 
domestique vous reçoit sur la porte. Dites-lui votre 



336 LA GRECE CONTEMPORAINE. 

nom sans crainte : il ne le redira à personne. Il est 
trop discret pour parler à son maître des gens qu i sont 
venus le voir. Si vous lui laissez une carte de visite, 
il croit que c'est un cadeau que vous lui faites, et il 
la garde comme souvenir. Si la famille est à table, 
on vous répond : « Ils mangent du pain » , et Ton 
vous ferme la porte au nez. Si le repas est fini et que 
le maître fasse la sieste, on vous dit sans plus de 
façon : « 11 dort. » Si l'on n'est ni dehors, ni à table, 
ni au lit, si l'on se trouve assez habillé pour rece- 
voir, si les chambres sont assez bien débarrassées 
pour que l'étranger ne se heurte dans aucun meuble, 
on le fait entrer, on l'invite à s'asseoir, on lui offre 
une pipe ou une cigarette ; on lui fait apporter une 
tasse de café et un pot de glyco, et on lui jure ami- 
tié éternelle. Mais on ne l'engage pas à revenir. 

Tous les Grecs ont l'habitude de fumer, comme 
tous les Grecs portent des moustaches. Le roi est 
peut-être le seul homme du royaume qui ne fume 
pas ; encore assure-t-on que, quand la reine est 
en Allemagne, il se permet quelquefois une ciga- 
rette. 

J'ai parlé du tabac grec, qui est excellent. Il a 
plus de parfum et moins d'âcreté que le nôtre; il est 
d'ailleurs d'une couleur beaucoup plus appétissante. 

Presque tout le tabac soi-disant turc qu'on intro- 
duit en France pour les particuliers vient d'Argos 
ou de Lamia, les deux meilleurs crus de la Grèce. 

On fume la cigarette dans la rue, le chibouk à la 
maison. Les cigarettes grecques ne ressemblent pas 
mal à des boudins de petit calibre, et le papier dont 
on les fait pourrait servir au besoin de papier A 



LA SOCIETE. 337 

lettre. L'étranger qui ne sait pas rouler sa cigarette 
peut îa faire faire par le maître de la maison, qui 
l'arrondit avec soin, la mouille copieusement, l'al- 
lume en fumant deux ou trois bouffées, et la donne 
à son hôte de Tair le plus gracieux du monde. 

Le chibouk se compose, comme on sait, d'un 
fourneau de terre rouge et d'un long tuyau de bois 
foré par le milieu. Les chibouks les plus estimés 
sont en jasmin, en cerisier ou en moussah (arbre de 
Judée). On fait encore avec des branches d'oran- 
ger ou de citronnier des tuyaux élégants qui don- 
nent à la fumée un goût délicieux. Le premier de- 
voir d'un chibouk est d'être très-long et très-gros : 
dans les bonnes maisons, on fume de véritables 
gourdins. Tout chibouk qui se respecte est lavé et 
gratté intérieurement chaque fois qu'il a servi. Les 
bouts d'ambre ou de verre ne servent qu'à gâter la 
fumée en lui donnant de râcrelé. Les vrais fu- 
meurs mordent à belles dents le tuyau de bois 
parfumé. Le chibouk est apporté par un domes- 
tique, qui le fume, chemin faisant, pour le tenir 
allumé. Le tabac qui remplit le fourneau doit débor- 
der alentour et retomber en grappes dorées. Cette 
frange s'appelle la crème du chibouk. 

Le narghilé ne se fume plus guère que dans les 
cafés borgnes des environs du bazar ou dans les 
cabarets de village. Au reste, il n'est bon que là. Les 
meilleurs appareils sont ceux qui servent vingt fois 
par jour. 

Les Grecs, à de très-rares exceptions près, ne 
fument hors de chez eux que la cigarette. Ils la 
fument partout, même dans le foyer du théâtre, 

as 



338 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

qui est une affreuse tabagie. Les étrangers se per- 
mettent seuls le luxe du cigare. On vend chez les 
épiciers des cigares d'un sou qui viennent de Malte, 
et qui sont faits de je ne sais quelle plante, parente 
éloignée du tabac. Un marchand allemand vend des 
cigares de Trieste, qui coûtent quinze, vingt et vingt- 
cinq lepta, et qui ne les valent point. 

On rencontre quelquefois dans la rue un bour- 
geois qui s'avance le chibouk à la main. C'est l'ex- 
ception, et cette habitude ne s'est guère conservée 
que dans les petites villes comme Syra, où les mar- 
chands se promènent en robe de chambre à ra- 
mages. 

Les Grecs ne prisent pas. Un très-petit nombre 
d'individus, qui ont contracté cette habitude, râ- 
pent leur tabac eux-mêmes. L'immense majorité du 
peuple a fini par donner raison à Aristote et à sa 
docte cabale. 

Le café qui se sert dans toutes les maisons grec- 
ques étonne un peu les voyageurs qui n'ont vu ni la 
Turquie ni l'Algérie. On est surpris de trouver à 
manger dans une tasse où l'on espérait boire. Ce- 
pendant on s'accoutume à cette bouillie de café; on 
finit par la trouver plus savoureuse, plus légère, 
plus parfumée et surtout plus saine que l'extrait de 
café qui se boit en France. 

Notre Petros est le premier homme d'Athènes 
pour le café. Il jouit d'une réputation colossale, que 
la guerre d'Orient va étendre encore. Je connais sur 
la mer Noire un bon nombre d'officiers de marine 
qui savent ce qu'il faut penser du cafç de Petros, et 
je présume qu'il s'occupe en ce moment à le fairo 



LA SOCIÉTÉ. 3â9 

goûter à notre infanterie. Comme tous les grands 
artistes, Pctros ouvre son atelier aux curieux. II ne 
craint point qu'on lui dérobe son secret : il sait qu'il 
possédera toujours je ne sais quoi d'inimitable; 
qu'on pourra le contrefaire, mais non l'égaler. 

Je puis donc sans indiscrétion révéler au lecteur 
les procédés dont il se sert. Si la fantaisie vous prend 
d'essayer de la recette, vous ferez un café excellent, 
mais qui ne vaudra jamais le café de Petros. 

On grille le grain sans le brûler; on le réduit en 
poudre impalpable, soit dans un mortier, soit dans 
un moulin très-serré. On met l'eau sur le feu jus- 
qu'à ce qu'elle soit en ébuUition, on la retire pour y 
jeter une cuillerée de café et une cuillerée de sucre 
en poudre par chaque tasse que l'on veut faire; 
on mélange soigneusement; on replace la cafetière 
sur le feu jusqu'à ce que le contenu fasse mine de 
s'enfuir; on la retire; on la remet; enfin l'on verse 
vivement dans les tasses. Quelques amateurs font 
bouillir cette préparation jusqu'à cinq fois. Petros a 
pour principe de ne pas mettre son café plus de trois 
ibis sur le feu. Il prend soin, en remplissant lestasses, 
de répartir avec impartialité la mousse colorée qui 
s'élève au-dessus de la cafetière : c'est la crème du 
café. Une tasse sans crème est déshonorée. 

Lorsque le café est servi, vous êtes libre de le 
prendre bouillant et trouble, ou froid et reposé. Les 
gourmets l'avalent sans attendre. Ceux qui laissent 
reposer le marc ne le font point par mépris ; car ils 
le ramassent ensuite avec le petit doigt, et le man- 
gent dévotement. 

Ainsi préparé, le café peut se prendre sans in^ 




340 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

convénient dix fois par jour : on ne boirait pas 
impunément tous les jours cinq tasses de café fran- 
çais. C'est que le café des Turcs et des Grecs est un 
tonique délayé, et le nôtre un tonique concentré. 

J'ai rencontré à Paris bon nombre de personnes 
qui prenaient le café sans sucre pour imiter les 
Orientaux. Je crois devoir les avertir, entre nous, 
que dans les grands cafés d'Athènes on sert toujours 
le café avec du sucre ; que dans les khanis et les ca- 
fés de second ordre, on le sert tout sucré; qu'à 
Smyrne et à Constantinople, on me l'a servi partout 
Irop sucré. 

Le glycOy qui vient après le café dans le cérémo- 
nial hospitalier de l'Orient, n'est pas une chose 
aussi mystérieuse que son nom pourrait le faire 
croire. Glyco veut dire chose douce. Le mastic de 
Chio est du glyco; les confitures de cerises sont du 
glyco; le rahat-loukoum est un excellent glyco. 
C'est chez Dimitri, pâtissier, rue d'Hermès, qu'on 
mange le meilleur loukoum, le plus frais et le plus 
finement parfumé d'essence de roses. Les cabarets 
de la route du Pirée vendent de vieux morceaux de 
loukoum qui ressemblent à des rognures de lard. 
Mais un maître de maison qui veut faire honneur 
à ses hôtes va chez Dimitri chercher quelques mor- 
ceaux de cette pâte légère, transparente et fondante, 
qui rafraîchit délicieusement la bouche des fu- 
meurs. 

Le glyco est servi ordinairement par la maîtresse 
du logis ou par sa fille. Les confitures sont conte- 
nues dans un grand verre où chacun puise tour i 
tour avec la même cuiller. 



LA SOCIÉTÉ. Slii 

Après le gtyco, votre hôte n'a plus rien à vous 
offrir qu'une poignée de main. La poignée de mairi 
est la chose dont les Grecs abusent le plus : ce qui 
se donne de poignées de main en un jour seulement 
dans la ville d'Athènes est incalculable. Le peuple 
entier est de l'avis du vieux poëte français qui 
disait : 

Ce gage d'amitié plus qu'on autre me touche; 

Un serrement de main vaut dix serments de bouche. 

Les domestiques ne disent point adieu à leur 
maître qu'ils ne lui serrent la main. La première 
fois que le perruquier est venu me couper les che- 
veux, en se retirant il m'a tendu la main sans res- 
suyer. 

Les Grecs, qui se tutoient presque tous, ont in- 
venté des formules plus polies à l'usage des étran- 
gers. Non-seulement ils ont gâté cette belle langue 
grecque en y introduisant le vous, mais ils ont em- 
prunté aux Italiens la seigneurie. Il est vrai qu'ils 
s'oublient quelquefois, et qu'on entend un valet dire 
à son maître : « Qu'en pense Ta Seigneurie? » Les 
villageois tutoient même les étrangers : « Achète-moi 
cela, milordl > 

J'ai dit, si je ne me trompe, que les familles 
phanariotes vivaient à la mode d'Europe : il est 
donc inutile de rapporter que tout ce qui précède 
ne s'applique ni aux Soutzo, ni aux Mourousis, 
ni aux Mavrocordato. Le seul fait peut-être qui 
distingue les maisons phanariotes des maisons 
françaises, c'est que les domestiques y sont plus 
nombreux, les appartements moins meublés, les 



342 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

meubles moins élégants, que Ton y fume devant 
les dameSy et qu'elles y fument quelquefois sans se 
cacher. 



III 



Aspect des rues. — La vie en plein air. — Retour sur rantiquitc. 
— Le carrefour de la Belle-Grèce. — L'épicier, le barbier et le 
pharmacien. — Les sénateurs au marché. — Le changeur. — 
Le bazar à huit heures du soir. — Les hommes dorment dans les 
rues et les femmes sur les toits. — La chambre à coucher do 
peuple est mal balayée. — Êclaira'ge. 

Voulez-vous voir le peuple grec sous son vrai jour, 
promenez-vous dans les rues. 

De tout temps les Grecs ont vécu en plein air. Les 
Romains étaient, dit-on, fort épris de la place pu- 
blique, et l'on assure qu'ils haïssaient le logis. Je les 
défie de l'avoir jamais haï comme les Grecs, car il 
pleut à Rome dix fois plus qu'à Athènes. 

Lorsqu'on examine ce qui reste de la ville an- 
cienne, on est frappé de la petitesse des maisons, 
qui toutes ont laisse leur trace sur le sol. On ne croi- 
rait jamais, si l'histoire ne faisait foi, que de pa- 
reils taudis aient été habités par des hommes. L'abbé 
Barthélémy a tracé dans son livre le plan d'une mai- 
son athénienne. Je me ferais fort de donner un bal 
à cinquante maisons athéniennes dans la maison de 
Tabbé Barthélémy. Ces baraques, que nous pouvons 
mesurer avec une canne, n'étaient pas tenables pen- 
dant le jour; tout au plus y pouvait-on souper et 
dormir. On passait la journée au marché, dans la 
rue ou sur la place. 



LA SOCIÉTÉ. 343 

Ainsi fait-on encore aujourd'hui, quoique les mai- 
sons soient plus commodes et plus spacieuses qu'au 
siècle de Périclés. 

Il est toujours difficile de traverser le carrefour 
central de la ville, à l'embranchement de la rue 
d'Éole et de la rue d'Hermès. C'est là que les ci- 
toyens, assis devant les cafés ou debout au milieu de 
la chaussée, agitent les questions de paix et de guerre 
et remanient, en fumant des cigarettes, la carte de 
l'Europe. 

Tandis que les hommes d'État professent en plein 
air, les étudiants, ramassés en groupes devant l'uni- 
versité, devisent tumultueusement; les papas, devant 
leurs églises, débattent quelque point d'orthodoxie; 
les bourgeois font retentir de leurs discussions la 
boutique de l'épicier, du barbier ou du pharmacien. 
Ces trois sortes d'établissements sont des salons de 
conversation à l'usage du peuple. Le pharmacien 
réunit surtout les gens établis et l'élite de la bour- 
geoisie. Les causeurs ne s'entassent pas dans la bou- 
tique : ils se tiennent de préférence sur le seuil, un 
pied sur le trottoir, une oreille dans la rue, pour 
saisir les nouvelles qui circulent. 

Le bazar est peut-être l'endroit le plus fréquenté 
de la ville. Le matin, tous les citoyens, quel que soit 
leur rang, vont eux-mêmes à la provision. Si vous 
voulez voir un sénateur portant deux rognons dans 
une main et une salade dans l'autre, allez au bazar 
à huit heures du matin. Jamais les servantes de Lan- 
dcrneau ne sauront caqueter aussi dru que ces ho- 
norables en faisant leur marché. Ils se promènent 
de boutique en boutique, s'informant du cours des 



3/14 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

pommes, du prix des oignons, ou rendant compte 
de leur vote de la veille à quelque changeur qui 
les arrête au passage. 

Le changeur a, comme autrefois, sa boutique au 
marché. Les anciens rappelaient Thommeà la table. 
Il n'a changé ni de nom, ni d'emploi, ni de table, 
depuis le temps d'Aristophane; seulement, grâce 
au progrès de la civilisation, il a couvert sa table 
d'un treillis de fer qui protège les monnaies d'or et 
d'argent. 

A huit heures du soir, en été, le bazar prend un 
aspect féerique. C'est l'heure où les ouvriers, les 
domestiques, les soldats, viennent faire emplette de 
leur souper. Les gourmets se partagent entre sept 
ou huit une tête de mouton de six sous; les hommes 
sobres achètent une tranche de pastèque rose ou un 
gros concombre qu'ils mordent à belles dents, comme 
une pomme. Les marchands, au milieu de leurs lé- 
gumes et de leurs fruits, appellent à grands cris les 
acheteurs; de grosses lampes, pleines d'huile d'olive, 
jettent une belle lumière rouge sur les monceaux de 
figues, de grenades, de melons et de raisins. Dans 
cette confusion, tous les objets semblent brillants; 
tessons discordants deviennent harmonieux; on ne 
s'aperçoit pas qu'on patauge dans une boue noire, el 
l'on sent à peine les odeurs nauséabondes dont le 
bazar est infecté. 

A quelque heure du jour que vous sortiez dans 
les rues, vous entendrez prononcer deux mots que 
vous retiendrez bientôt. Ils sont dans toutes les bou- 
ches, et l'étranger qui débarque les a appris avant 
d'avoir fait cinquante pas. 



LA SOCIÉTÉ. 3Â5 

Le premier est le mot drachme; 

Le second, le mot lepta. 

On peut affirmer, sans faire un paradoxe à la fa- 
çon de Figaro, que ces deux mots sont le fond de 
la langue. L'usage et Tabus qu'on en fait prouvent 
abondamment que le peuple grec a le génie du 
commerce. 

Un étranger qui tomberait à Athènes vers minuit, 
aumoisde juillet, neseraitpas médiocrement surpris 
de trouver les rues couvertes de manteaux. S'il 
croyait qu'on a fait une telle jonchée en son hon- 
neur, et s'il s'avançait étoUrdiment à travers cette 
friperie, il sentirait le sol s'agiter, il verrait des bras 
et des jambes sortir de terre, et il entendrait un 
concert de grognements énergiques. 

Le peuple a l'habitude de coucher dans les rues 
depuis le milieu de mai jusqu'à la fin de sep- 
tembre. Les femmes dorment sur les terrasses et 
sur les toits, à la condition que les toits soient en 
terrasse. 

On a pu remarquer que les femmes tiennent peu 
de place dans ce chapitre : c'est que les femmes 
tiennent peu de place dans les rues. Elles sortent 
rarement, et c'est pour rentrer au plus vite. Jamais 
elles ne vont au bazar. Les hommes ont conservé 
ce privilège depuis la domination turque, ou plutôt 
depuis l'antiquité. 

La voie publique est, pour les Grecs du sexe 
fort, un salon et une chambre à coucher. Pourquoi 
leur chambre n'est-elle jamais faite? Constantinople 
est peut-être la seule grande ville qui puisse enlever 
à Athènes la palme de la malpropreté. On rencontre 



3/16 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

dans les rues ici un corbeau mort, là une poule 
écrasée, plus loin un chien qui se décompose. Je 
crois, en vérité, que, si un cheval de fiacre venait à 
mourir devant le café de la Belle-Grèce, le Tortoni 
d'Athènes, on laisserait aux vautours le soin de rem- 
porter. 

La police permet aux particuliers de creuser de 
grands trous à chaux devant leurs maisons, au 
risque de faire cinq ou six Décius tous les soirs. Elle 
laisse séjourner des flaques d'eau dans les rues : on 
n'a jamais songé à couvrir ce grand fossé qui traverse 
le beau quartier de la ville. Il y a plus : le pont qui 
joint les deux rives de ce cloaque, devant l'Imprime- 
rie royale, a perdu, il y a huit ans, une traverse de 
bois, et rien n'est plus facile que de s'y casser la 
jambe. La planche qui manque pourrait être rem- 
placée pour deux drachmes; mais personne n'y a 
jamais songé. 

Les rues sont éclairées à l'huile, exepté les nuits 
où l'on compte sur la lumière de la lune. Si l'alma- 
nach se trompe ou si la lune se cache, il est permis 
à tous les Athéniens de se rompre le cou. 



LA SOCIÉTÉ. 347 



IV 



Les hôtels. — Les cabarets. — Les khanis. — Parallèle du khani 
et de l'auberge. — Point de restaurant. — Les fiacres d'A- 
thènes. — L'omnibus improvisé. — Les bains turcs. — Reproche 
grave à M. Alfred de Musset. — Le supplice du bain. — La ré- 
compense. 

Les hôtels d'Athènes sont chers et mauvais, parce 
qu'ils ont peu de voyageurs. Il leur tombe quelques 
touristes au printemps et à l'automne : c'est tout leur 
revenu de l'année. Lorsque Athènes deviendra un lieu 
de passage fréquenté en toute saison, les hôteliers 
feront leurs affaires et les voyageurs y gagneront. 

En attendant, les chambres sont à peine meublées, 
la propreté douteuse, le service mal fait, la nourri- 
ture plus que médiocre. 

L'hôtel, je ne dirai pas le plus confortable, mais 
le plus tolérable, est l'hôtel de Dimitri, situé sur la 
place du palais, en face de la légation de France. On 
l'appelle pour les étrangers, hôtel des Étrangers : les 
indigènes ne connaissent que le nom de Dimitri. 

Dimitri est un homme intelligent et curieux du 
progi'ès. Sa maison gagne de jour en jour : s'il par- 
vient à se tirer d'affaire, les voyageurs riches trou- 
veront chez lui un gîte agréable. Le maître de la 
maison parle anglais ; il a des domestiques de place 
qui savent le français. 

L'hôtel d'Orient et l'hôtel d'Angleterre sont deux 
grands établissements situés à trente pas l'un de 



3/i8 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

l'autre, me d'Éole, en face du hangar aux canons. 
Le voyageur, en ouvrant sa fenêtre, peut contem- 
pler les douze petits canons qui composent Tartille- 
ric du royaume. Les deux hôtels appartenaient Tan 
dernier au même propriétaire. Ils recevaient les 
voyageurs beaucoup moins bien que Dïmitri ; mais 
ils étaient aussi moins chers. Un artiste qui veut de- 
meurer à Athènes plus d'un mois peut être logé et 
nourri à l'hôtel d'Angleterre moyennant cinq ou six 
francs par jour, sans le vin*. 

Je ne sais pourquoi les hôteliers d'Athènes se plai- 
sent à faire payer le vin à part : le vin de Santorin, 
qu'ils donnent pour ordinaire et qu'ils font payer 
1 drachme 50 lepta la bouteille, leur coûte au plus 
20 lepta. 

Les vins de Bordeaux, de Bourgogne et de Cham- 
pagne sont hors de prix. Le porter et l'aie, qui vien- 
nent de Malte, coûtent trois drachmes ou trois dra- 
chmes cinquante lepta la bouteille. 

Après ces trois hôtels, mais à une grande distance, 
vient l'hôtel d'Europe, rue d'Éole, au-dessus du li- 
braire allemand M. Nast. Les commis voyageurs, les 
petits employés et tous ceux qui veulent vivre avec 
économie sans trop se soucier de la propreté, vont 
logera l'hôtel de l'Europe. Le maître de la maison 
est un Français, sa femme est Maltaise. Un jour que 
j'avais commis l'im'prudence d'aller voir un des hôtes 
de la maison, j'ai eu le chagrin de voir l'aubergiste 

1. D'après les derniers renseignements qu'on m*a apportés d'A- 
thènes, l'occupation anglo-française a fait enchérir toutes choses, et 
les rares touristes qui s'aventurent en Grèce ne sauraient vivre à Tbd- 
(el à moins de 300 francs par mois. 



LA SOCIÉTÉ. 8Û9 

aux prises avec sa femme, qui appelait nominative- 
ment tous les locataires à son secours. Les personnes 
qui ne voyagent pas pour écrire des romans de mœurs 
intimes feront bien de se loger ailleurs. Je dois dire 
cependant que la modicité des prix, la complaisance 
des maîtres de la maison et une réputation de vieille 
date amènent journellement beaucoup de monde à 
l'hôtel d'Europe. C'était le seul hôtel d'Athènes il y a 
dix ans. 

Les Grecs de condition moyenne voyagent avec 
leur lit, qui se compose le plus souvent d'une cou- 
verture; ils ne demandent donc aux aubergistes 
qu'un espace de six pieds de long pour reposer leur 
corps. Il y a trente auberges dans Athènes qui peuvent 
le leur offrir : mais, comme je ne suppose pas que 
mes lecteurs soient curieux de coucher par terre 
entre quatre Grecs, il est inutile d'insister davantage 
sur des logis malpropres où ils ne mettront jamais 
le pied. Hors des quatre hôtels dont j'ai parlé, point 
de salut. 

Mais je dirai un mot des khants, parce que tout le 
monde est exposé à y dormir. Les khanis sont des 
auberges de dernier ordre, et cependant les meil- 
leures que l'on rencontre hors d'Athènes. Le nom est 
turc, la chose est de tous les pays. Je crois que les 
Turcs disent un khan. Les Grecs ont ajouté un i par 
patriotisme. Khani se imànii généralement par au- 
berge ; mais rien n'est plus faux que cette interpré- 
tation. Qui dit traître comme un traducteur ne dit 
pas mal. 

Telles sont nos habitudes d'esprit, que le mot d'au» 
berge éveille en nous l'idée d'un hôtelier joui&Ui 




350 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

pansu, drapé dans un tablier blanc, et riant d'un 
gros rire sous son bonnet de coton ; une servante 
haute en couleur, un valet à figure niaise ; tous em- 
pressés, maître, valet, servante, autour du voyageur; 
des fourneaux allumés; des casseroles en branle, 
une cuisine à grand orchestre ; de bons lits, des draps 
blancs et des rideaux rouges. Les khanis n'ont que 
faire de rideaux, n'ayant pas de fenêtres; des draps 
blancs y seraient superflus faute de lits où les mettre ; 
et des casseroles n'y serviraient que de vain ornement 
faute de provisions et de cuisinier. La servante y est 
chose inconnue : s'il existe des femmes dans la mai- 
son, elles ne se montrent guère plus qu'au temps des 
Turcs. Les hommes seuls seiTent le voyageur, quand 
ils sont en humeur de scrar. Quelquefois le khangi 
est un vieillard maussade qui vous laisse prendre 
possession de son logis, vous regarde faire en grom- 
melant, et ne se dérange pour vous qu'à la troisième 
sommation ; quelquefois, c'est un homme jeune en- 
core, coiffé d'un bonnet rouge à gland d'or, et serré 
comme une guêpe dans son joli costume albanais. Il 
vient à vous, vous tend la main, vous souhaite la bien* 
venue et met sa maison à votre service ; mais la mai- 
son n'en vaut pas mieux. Vous trouverez une cham- 
bre qui a strictement les quatre murs ; quelquefois 
un plancher : c'est du luxe ; quelquefois une natte : 
c'est du raffinement. Si nombreux que l'on soit, et 
s'appelàt-on légion, il se faut accommoder de cette 
unique chambre ; il est bien rare que la maison en 
possède deux. Les bancs, les tables et surtout les 
chaises ne se rencontrent que par accident; mais ce 
6ont vanités dont on apprend aisément à se passer. 



LA SOCIÉTÉ. 351 

Vous faites dérouler vos matelas, vous croisez les 
jambes comme un Turc, ou vous les étendez comme 
un Romain, et vous vous armez de patience, tandis 
que votre domestique, avec des provisions, apprête 
votre dincr. Le kliani fournit le toit; ne lui deman- 
dez rien de plus. Cependant soyons juste : on trouve 
dans les khanis du pain et du vin ; on y trouve des 
fers pour les chevaux, de la corde pour les bagages, 
des allumettes, du savon, et cette épicerie élémen- 
taire qui suffit aux besoins des Grecs. Le gîte qu'ils 
nous offrent est plus propre que la plupart des mai- 
sons de paysans; on n'y est donc pas aussi mal que 
possible, toutefois on y est fort mal; et Ton n'est 
pas médiocrement surpris au matin, lorsqu'il faut 
payer pour le loyer de quatre murs le prix d'une 
bonne chambre d'auberge avec ces rideaux rouges 
et ces draps blancs que j'ai revus souvent dans 
mes rêves. Si l'auberge et le khani se ressemblent 
par quelque point, c'est par la carte à payer. 

Le petit peuple d'Athènes mange en plein air, ou 
dans des gargottcs qui font une espèce de cuisine ita- 
lienne; mais il se nourrit le plus souvent de choses 
froides qu'il mange sur le pouce. Un morceau de 
poisson salé, une poignée de piments ou d'olives 
amères, une tranche de khalva (gâteau de sésame et 
de miel), composeraient, pour la somme de trois 
sous, un festin de Balthazar. 

Les étrangers n'ont d'autre ressource que d'aller 
diner à l'hôtel pour quatre drachmes, sans le vin. 

Les voitures ne sont pas rares dans Athènes, et Ton 
en trouve abondamment pour la ville et la campagne. 
J'ai dit plus haut que la campagne s'étend à quatre 




352 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

lieues delà ville. Rien n'est plus disgracieux que ces 
pauvres fiacres d'Athènes, disloqués, malpropres et 
mal tenus. Ils ont rarement des carreaux, et je ne 
sais pas s'ils ont toujours quatre roues. 

On les trouve tous rassemblés sur une place 
boueuse, qui s'appelle la place des Voitures. Il 
n'est pas facile de faire un choix, tant on est ti- 
raillé et envahi par les cochers. On traite de gré à gré 
avec ces messieurs : la police n'a pas établi de tarif. 
On va au Pirée pour une drachme et demie ou pour 
60 drachmes, suivant l'occasion : pour un bal au 
Pirée, j'ai vu louer les fiacres 60 drachmes huit 
jours à l'avance. Le jour venu, on en avait à choisir 
pour 2 drachmes. Les voitures haussent et baissent, 
comme ailleurs les fonds publics, sans qu'on sache 
toujours pourquoi. 

On a parlé d'établir des omnibus d'Athènes au 
Pirée. Les communications sont fréquentes, les 
fiacres sont chers : l'affaire paraît excellente à pre- 
mière vue. Elle est détestable, et l'on s'y ruinerait. 
Les omnibus ne pourraient faire payer moins de 
cinquante lepta pour une course de deux lieues. Or 
les Grecs trouvent moyen d'aller au Pirée pour vingt- 
cinq lepta. Le premier qui veut partir prend un 
fiacre, s'y installe et attend ; un second arrive, on 
l'appelle, il prend place; un troisième revient; huit 
personnes qui ne se connaissent pas s'empilent dans 
la même voiture, qui devient par le fait un omnibus. 
Les chevaux de fiacres sont très-laids, mais ils ne 
quittent jamais le galop. 

Je terminerai ces renseignements par un mot sur 
les bains d'Athènes. On n'y prend guère que des 



LA SOCIÉTÉ. 353 

bains de vapeur^ et il en est de même dans tout 
l'Orient. 

Le sofa sur lequel Hassan était couché 
Était dans son espèce une admirable chose ; 

mais la baignoire et les robinets d'airain seraient 
des objets de mépris en Grèce comme en Turquie. 
Si vous allez û Athènes, vous y prendrez des bains 
turcs, et vous vous en trouverez bien. 

Autant les bains français s'appliquent à ressem- 
bler aux bains turcs, autant les établissements de 
bains turcs ressemblent extérieurement aux bains 
français. Le meilleur des deux bains turcs qui sont 
à Athènes est une maison sans apparence, avec 
deux petites enseignes peintes, représentant un 
bonhomme et une bonne femme. Ce langage allé- 
gorique se traduit en patois vulgaire par : côté des 
hommes, côté des dames. 

En entrant, on tombe dans une chambre meu- 
blée de douze lits de camp, dont chacun est enfermé 
dans un rideau rouge habilement rapiécé. C'est 
derrière ce voile de pourpre que le baigneur se 
dépouille de ses habits pour revêtir un pagne de 
coton; il chausse des sandales de bois, et on l'in- 
vite à passer dans la salle voisine. Il traverse clopin- 
clopant un petit cabinet chauffé à vingt degrés en- 
viron, et pénètre sans autre transition dans l'étuve. 

Au premier moment, on est un peu suffoqué ; on 
n'avait pas contracté l'habitude de respirer de la 
vapeur d'eau chauffée à cinquante degrés. Mais on 
s'y fait, et l'on prend un lâche plaisir à se voir ruis- 
seler. Le pavé est ardent, les murs brûlent. Le mo- 
is 




354 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

bilier de la salle se compose de deux lils de plan- 
ches à fleur de terre et de deux petites cuves de 
pierre placées sous deux robinets. Chaque cuve 
renferme une sébile de bois. 

Quant le patient a sué dix ou douze minutes, il 
voit entrer son baigneur, qui le prend et F étend sur 
un des lits de bois. Là commence l'opération du 
massage. Si le corps humain n'était pas doué d'une 
élasticité merveilleuse, un homme bien massé serait 
bon à porter en terre. Pendant qu'on est pétri par 
un robuste vieillard qui ne ressemble pas mal à un 
bourreau, on se demande de temps en temps si 
l'on n'a pas quelques os rompus ou tout au moins 
désarticulés. 

Êtes-vous suffisamment moulu ? Attendez : il faut 
maintenant qu'on vous étrille. Le baigneur s'arme 
d'un gant de poil de chameau qu'il vous promène 
sur tout le corps, entraînant, à chaque coup, de 
grands rouleaux de peaux mortes dont vous ne vousi 
saviez pas porteur. Cela fait, il s'avance avec un | 
formidable baquet de mousse de savon dont il vous j 
habille de la tête aux pieds : gare aux yeux ! Finale- 
ment il puise dans les petites cuves de marbre quel» 
ques écuellées deau chaude dont il a soin de vous 
inonder. Puis on vous entortille de serviettes, on 
vous roule un turban autour de la tête, et l'on vous 
conduit ou plutôt on vous porte sur le lit de canip • 
où vous vous êtes déshabillé. 

Là commencent les délices du bain turc, ou du 
moins c'est là qu'elles commenceraient, si le Ii( 
était propre, si le café était bon, si le narghilé se 
fumait bien, et s'il ne s'exhalait pas de tout ce qui 






LA SOCIÉTÉ. 355 

VOUS entoure un arrière-parfum de malpropreté qui 
me ferait prendre en horreur le paradis de Mahomet. 



Il' 



u 



'i: 



Le sport. — Le turf athénien. — La place de la musique. — Les 
plaisirs du dimanche. — Le chapelet des Grecs. — Emploi du 
mouchoir de poche. — Le roi et la reine au milieu de leurs su- 
jets. — Souvenir du cirque Olympique. 

r 

Lorsqu'on a traverse toute la rue d'EoIe en tour- 
nant le dos à l'Acropole et à la tour des vents, on 
aperçoit devant soi une route poudreuse, longue 
d'un grand kilomètre, et terminée par un petit vil- 
lage. Ce village était, sous les Turcs, la résidence 
du pacha. Le nom de pacha ou padischa lui est 
resté, un peu corrompu il est vrai : les Athéniens 
«".sent Patissia. 

La route de Patissia est le turf d'Athènes. 
Si je disais que c'est un lieu de plaisance, je men- 
tirais comme un historien grec. La route est mal 
entretenue et tiendrait mal son rang parmi nos 
chemins vicinaux. Les arbres dont on a essayé de la 
border sont morts, ou mourants, ou malades; les 
quatre ou cinq cabarets qui se dressent à droite et à 
gauche ne sont pas des Parthénons; les champs 

^ d'orge ou les terrains incultes qu'elle traverse ne 

. font pas un paradis terrestre. 

' Cependant les promeneurs qui s'entassent sur 
cette route peuvent voir, quand la poussière le per- 

^' met, un des beaux panoramas du monde. Ils ont 



1" 



i 



356 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

devant eux le mont Parnès, fendu par une grande 
crevasse béante; derrière eux, Athènes et FAcro- 
pole; à droite, le Lycabcte; à gauche, la mer, les 
îles et les montagnes de la Morée. La vue est moins 
belle au bois de Boulogne*. 

Le monde élégant d'Athènes a pour distraction 
principale, en été comme en hiver, la promenade 
sur la route de Patissia. On y vient à pied, en voi- 
ture, et surtout à cheval. Tout Grec qui trouve trois 
cents drachmes à emprunter se hâte d'acheter un 
cheval; tout Grec qui a trois drachmes dans sa po- 
che les consacre à la location d'un cheval. Les com- 
mis des magasins de la rue Vivienne auront beau 
faire, ils ne seront jamais aussi grands cavaliers 
que les coiffeurs et les cordonniers d'Athènes, le 
dimanche, à Patissia. 

Les jeunes employés qui gagnent plus de deux 
mille drachmes par an, les bourgeois qui ont de quoi 
vivre, les officiers de cavalerie, et quelquefois les 
membres du corps diplomatique, font les beaux 
jours de la route de Patissia. Le chargé d'affîaires 
d'une des cours d'Allemagne s'y promène tous les 
jours, en tenue de haute école, sur un cheval de cent 
francs. Les jolies femmes de la société, qui presque 
toutes sont d'excellentes écuyères, s'y risquent de 
temps en temps. J'y ai rencontré souvent Janthe, qui 
faisait sauteries fossés à un magnifique cheval blanc, 
moins beau sans doute que le clieval du cheik. Jan- 
the était le meilleur cavaher de la ville. Lorsqu'elle 
sortait, suivie d'un petit cortège d'amis, elle avait si 

1. Cette plirnsc était écrite avant rachcvement des trâvAut. 



LA SOCIÉTÉ. 357 

grand air que les gamins accoururent plus d'une 
fois en criant sur son passage ; il la prenaient pour 
la reine. La reine ne lui pardonnera jamais ces mé- 
prises-là. 

Le public n'a pas d'autre promenade attitrée que 
la route de Patissia. On va s'y montrer en hiver de 
trois heures à cinq ; en été, de sept à neuf. En hiver, 
les seuls jours où elle reste déserte sont les jours de 
vent du nord : il serait presque impossible de mar- 
cher contre le vent jusqu'au village. C'est un véri- 
table courant que je me suis amusé quelquefois à 
remonter, après m'être enveloppé de deux man- 
teaux. Arrivé à Patissia, on n'a plus qu'à tourner 
le village vers Athènes : le vent se charge de vous y 
porter. 

A la sortie de la ville, à droite de la route, s'étend 
une plate-forme nue dont le sol est une sorte de ma- 
cadam naturel. Le seul ornement de cette place est 
une petite rotonde de bois qui peut abriter vingt 
personnes. C'est sous le toit de ce modeste monu- 
ment que la musique s'établit tous les dimanches. 
Le peuple fait cercle alentour pour écouter; le roi 
et la reine viennent au milieu du cercle donner le 
spectacle à leurs sujets. 

La musique est une fête hebdomadaire pour toute 
la population d'Athènes. Il faut que le temps soit bien 
épouvanLible pour qu'un dimanche se passe sans 
musique. C'est à la musique qu'on peut voir la réu- 
nion de toutes les classes de la société, depuis les 
personnes de la cour jusqu'aux pauvres loqueteux 
et mendiants. Dès trois heures en hiver, dès six heu- 
res en été, un piquet de soldats arrive sur la place. 




368 LA GRÈCE CONTEMPOIWVLNE. 

Les musiciens, en uniforme militaire, ne se font pas 
attendre : ils vont s'établir sous leur kiosque de bois 
blanc. Bientôt on voit apparaître le panache du co- 
lonel Touret. Les musiciens ne consentiraient jamais 
à jouer si le colonel n'était pas là. Il se tient sur la 
route, devant le petit pont qui la relie à la place. 
C'est là qu'il attend Leurs Majestés, en caracolant : 
son cheval n'a jamais plus de deux pieds à terre. Le 
préfet de police, en costume de Pallicare, arrive en- 
suite, le gourdin à la main. Ses employés, qu'on 
n'aimerait point à rencontrer au coin d'un bois, sont 
autour de lui; chacun d'eux porte un bâton où l'on 
a écrit, pour rassurer le public : Force de la loi. Sur 
un ordre du colonel, le piquet de soldats s'éparpille 
de manière à décrire un grand cercle autour des 
musiciens. Derrière eux viennent se ranger les voi- 
tures ; derrière les voitures circulent les piétons et 
les cavaliers. Les marchands d'Athènes se promènent 
avec leurs femmes et leurs enfants en grande toi- 
lette. Le chef de la famille roule dans ses doigts un 
gros chapelet qui n'est pas un instrument de reli- 
gion, mais un passe-temps, un jouet de grandes per- 
sonnes, dont on s'amuse à compter les grains machi- 
nalement et sans y penser. Cet exercice trè&-doux 
finit par devenir un besoin pour ceux qui en ont 
pris l'habitude, et je connais des Français de beau- 
coup d'esprit, qui ont quitté la Grèce depuis plu- 
sieurs années, qui ont des occupations sérieuses, une 
vie pleine et agitée, et qui ne se possèdent plus lors- 
qu'ils n'ont pas ce chapelet entre les doigts : tant 
l'habitude les a bien ensorcelés! J'ai vu en Grèce le 
président du sénat diriger une discussion orageuse 



LA SOCIÉTÉ. 359 

sans cesser un instant de compter les grains de son 
chapelet. 

On rencontre à la musique un certain nombre de 
bourgeoises qui ne mettent le nez dehors qu'une fois 
par semaine. Leurs maris les font sortir tout habil- 
lées d'une boîte dont ils ont la clef; ils leur donnent 
un coup de brosse, et les exposent au grand air jus- 
qu'au soir. Après la musique, elles rentrent dans 
leur coffre, que Ton ferme hermétiquement. 

Ces dames sont en grande toilette : la toilette est 
une des plaies de la société athénienne. Tel employé 
à douze cents francs achète à sa femme une robe de 
moire antique blanche ou rose, qu'on voit traîner 
tous les dimanches dans la poussière. Ces tristes 
poupées s'avancent majestueusement, un mouchoir 
brodé à la main. C'est le seul mouchoir de la mai- 
son. Les hommes de toute condition se mouchent 
dans leurs doigts avec une grande dextérité. Les 
riches bourgeois s'essuient après avec leur mou- 
choir. La haute société se mouche à la française et 
n'en est pas plus fière. 

Dans un coin écarté, le long d'un mur, s'entassent 
les servantes, les ouvrières, les Albanaises et toute la 
classe des femmes pauvres. C'est dans ce fouillis de 
bras et de jambes qu'on découvre les plus beaux 
profils et les figures les plus distinguées. J'ai vu des 
servantes venues de Naxos ou de Milo qui auraient 
éclipsé toutes les femmes de Paris, si l'on avait pu 
les faire infuser six mois dans une eau courante. 

A l'heure indiquée pour le commencement de la 
cérémonie, le colonel, qui en remontrerait au soleil 
pour l'exactitude, fait un signe à l'orchestre. On joue 



i 



360 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

des quadrilles, des valses, des polkas et toute autre 
espèce de musique savante. Le public écoute ces 
bruits variés avec toute l'attention qu'ils méritent, 
c'est-à-dire assez mal. Vers le deuxième ou le troi- 
sième morceau, on voit le cheval du colonel s'enle- 
ver comme s'il avait des ailes. A ce symptôme on 
pressent l'arrivée du roi. 

Le roi et la reine entrent dans le cercle au galop, 
Leur suite s'arrête à l'entrée. Elle se compose ordi- 
nairement d'un aide de camp, d'un ou deux officiers 
d'ordonnance, d'une dame d'honneur et de l'écuyer 
de la reine, un bon gros Allemand qui lui dresse ses 
chevaux, et qui les fatigue le matin lorsqu'elle doit 
les monter le soir. Le piquet de cavalerie, qui suit 
Leurs Majestés à vingt-cinq pas de distance, va se 
placer de l'autre côté du cercle. 

Les Français qui ont fréquenté le cirque des 
Champs-Elysées ou suivi les représentations de 
l'Hippodrome sont reportés brusquement à leurs 
souvenirs, lorsqu'ils voient ces étranges évolutions 
s'opérer au son de cette grosse musique. Le roi et la 
reine sont arrêtés côte à côte, occupés à retenir leurs 
chevaux, à écouter le tapage des cuivres, à contem- 
pler leur peuple et à se sourire l'un à l'autre. Le 
costume de la reine a souvent quelque chose de 
théâtral. De temps en temps le roi s'amuse à mar- 
quer la mesure, en roi absolu qui s'est placé au- 
dessus des lois. 

A la fin du morceau. Leurs Majestés, suivies de la 
cour, traversent le cercle : les citoyens ôtcnt leur 
bonnet; les cavaliers de l'escorte éperonnent leurs 
montures, et la cour se perd dans un nuage de 



LA SOCIÉTÉ. 361 

poussière. Ne pleurez point : elle reviendra. J*ai vu 
le roi revenir jusqu'à trois fois dans la même après- 
dînée : les musiciens ne se lassaient pns de souffler 
ni les bourgeois de saluer. 



VI 



te théâtre. — Vice »le construction. — MM. les ofiicicrs. — Le 
chant des Grecs. — Les diiettanti. — Vers français d'un citoyen 
d'Athènes. 



La ville d'Athènes a un théâtre et quelquefois des 
acteurs. 

Le théâtre a été construit, non par l'État, non par 
la ville, encore moins par le roi, mais par quelques 
citoyens et à leurs frais. Il n'y a pas au monde une 
propriété plus divisée que celle de ce théâtre. En 
France, les établissements de ce genre, lorsqu'ils 
n'appartiennent ni à l'État, ni à une municipalité, ni 
à un directeur, sont une propriété collective possé- 
dée en commun par plusieurs actionnaires. Il en est 
tout autrement dans la capitale de l'individualisme. 
Chacun des copropriétaires possède une loge qu'il 
peut vendre, donner ou léguer. La ville dispose du 
parterre, de l'orchestre et des troisièmes. 

Lorsqu'une troupe vient s'établir à Athènes, les 
acteurs sont dans un grand embarras. La location 
de l'orchestre, du parterre et des troisièmes est loin 
de couvrir les irais de la représentation. Il faut, bon 



362 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

gré mal gré, qu'on force les possesseurs des loges à 
payer un droit d'entrée pour se rendre à leur pro- 
priété. S'ils refusaient la concession qu'on leur de- 
mande, tout spectacle serait impossible. 

D'un autre côté, il est impossible d'exiger que le 
possesseur d'une loge qu'il a payée acquitte un droit 
de quatre ou cinq drachmes pour entrer chez lui. On 
a donc fixé le droit d'entrée à la modique somme 
d'une drachme cinquante-cinq lepta. 

Ce moyen terme ne contente personne. Les pro- 
priétaires se plaignent de payer; le directeur se 
plaint qu'on le paye trop peu ; et il est question de 
construire un nouveau théâtre qui appartiendra en 
entier à son directeur. Le théâtre subdivisé serait 
abandonné, et chacun des propriétaires aurait le 
droit d'emporter sa loge. 

Les officiers, qui occupent par privilège spécial 
les quatre premiers rangs à la droite de l'orchestre, 
payent leurs places une drachme cinq lepta, un 
peu moins de quatre-vingt-quinze centimes, entrée 
comprise. Il y a deux ans, ils ne payaient qu'une 
drachme, et ils ont hautement murmuré contre 
cette addition de cinq lepta. 

Le pubUc, de son côté, trouve étrange que ces 
messieurs, qui ne sont pais tous bien élevés et qui 
troublent souvent le spectacle, obtiennent une ré- 
duction de soixante centimes sur le prix de leur 
place . 

Par toutes ces raisons, le théâtre est resté désert 
pendant plusieurs années. Lorsqu'on obtient une 
misérable troupe, c'est seulement pour l'hiver. Elle 
joue, en moyenne, trois fois par semaine, en tenant 



LA SOCIÉTÉ. 363 

compte des représentations extraordinaires et du 
chômage impose par les divers carêmes*. 

Il n'est pas facile de donner à la société d'Athènes 
un spectacle qui soit compris de tout le monde. La 
comédie française serait inintelligible pour les neuf 
dixièmes de la société grecque. Les tragédies héroï- 
ques de M. Soutzo seraient lettre close pour les dix- 
neuf vingtièmes des étrangers. Quelquefois on en 
donne une au carnaval pour les polissons de la ville, 
qui croient s'applaudir eux-mêmes dans les exploits 
de leurs pères. Pour tout concilier, on prend une 
troupe italienne qui crie comme elle peut la grosse 
musique de Verdi. 

La salle est peinte à l'eau de colle avec une remar- 
quable simplicité. Elle est construite comme les 
salles d'Italie, c'est-à-dire que la moitié du public 
des loges tourne le dos aux acteurs. Les actrices sont 
laides à faire plaisir, les décors usés à faire peine. 
On joue Nahccco avec un décor A'Emaniy qui porte 
en toutes lettres l'inscription du tombeau de Char- 
lemagne : 

KÂROLO MAGNO. 

* 

Les Grecs n'y regardent pas de si près. Ils adorent 
leur théâtre, leurs chanteurs et leurs cantatrices. Ce 
peuple raffole de musique : on recherche toujours 
ce qu'on n'a pas. La nation entière chante du nez 
sur un ton lamentable. Si elle appréciait autrefois le 
chant des cigales, c'est qu'elle le comparait au sien. 
Je n'ai rien entendu qui approchât de la musique 

1. Depuis la publication de ce livre (août 1854), les Athéniens 
n'ont pas eu d'autre spectacle que celui de nos uniformes. 



y 



36/i LA. GRÈCE CONTEMPORAINE. 

populaire des Grecs, si ce n'est le nasillement sac- 
cadé des virtuoses chinois. Le peuple va donc au 
théâtre, et il applaudit passionnément les chanteurs 
toutes les fois qu'ils détonnent. Les admirateurs lan- 
cent sur la scène des bouquets et des couronnes or- 
nées de rubans comme le chapeau d'un conscrit. 
Souvent même la galanterie ingénieuse des dilettanti 
jette aux actrices des bouquets de pigeons vivants, 
liés à grands renforts de faveurs roses. Pendant ce 
temps, d'autres amis, placés au paradis, sèment 
dans la salle des papiers blancs, verts et roses, im- 
primés en lettres de toutes couleurs, et môme, si je 
ne me trompe en lettres d'or. Ce sont des vers grecs, 
italiens ou français, à la louange de l'artiste. Je crois 
pouvoir sans indiscrétion communiquer au lecteur 
une petite pièce de poésie française, imprimée sur 
papier vert-pomme, avec une couronne en tête. Ce 
sont les adieux d'un dilettante athénien à une jeune 
cantatrice demi-grecque, demi-italienne. Ce papier 
m'est tombé sur la tête un jour de représentation 
extraordinaire. De ma Icte il a passé dans ma poche, 
de ma poche dans mon tiroir, de mon tiroir dans ce 
livre : puisse-t-il aller d'ici à la postérité t 



LA SOCIÉTÉ. 365 




A MADEMOISELLE 

THÉRËSINE MINICKINI BRUNO. 

Da crépuscul d'un pays renaissant 
Nymphe, lu chantes les destins à- venir 
Oui c'est toi qui, par tes mélodieux accents 
Fais voir qu'Apollon va bientôt revenir ! 

C'est la langue divine 

Que tes lèvres effleurent 

Tiens, belle Thérésine, 

Une bouquet des fleurs ! 

Que de fois la Grèce vers sa fille bienaimée 
A Envoyé ses fils, a envoyée la science. 
Et rilalie de môme pour acquit de conscience 
C'est loi Thérésine qu'elle nous a envoyée ! 

C'est la langue divine 

Que tes lèvres effleurent. 

Tiens, belle Thérésine, 

Une bouquet des fleurs ! 

Que l'écho des vallons de cette patrie des arts 
Répète tes accents dans les villes dans les forôts 
Pour que le monde connaisse et le nom et la pai t 
Qu'une jeune Grèque-Italicnne a eu pour son progrès ' 

C'est la langue divine 

Que tes lèvres effleurent 

Tiens, belle Thérésine, 

Une bouquet des fleurs ! 



' 



im LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

En parlant de toi est-il juste d'oublier 
Celui dont le souille a passé dans ton àmc* 
Et qui de la musique répand ici la flamme ' 
IIo non ! offrons -lui une couronne de laurier! 

C'est la langue divine 

Que tes lèvres effleurent 

Tiens, belle Thérésine, 

Une bouquet des fleurs ! 

Quelquefois, tandis que Tadmiration sème des 
bouquets, des pigeons et des vers, la cabale jette 
un dindon sur la scène. Les acteurs dévorent cet 
aiïiont sans se plaindre. 



VII 



Le beau inonde. — Bal chez M. Jean S***. — La conspiralion des 
violons. — Les toileltes, Tail et la conversation. — Les can- 
cans. — Un duel au bord de l'Ilissus. — Galanterie de bon 
goût. — Les cors d'un ciiarmant valseur. — Histoire d'un bra- 
celet. — Un monsieur qui a pris cinq tasses de bouillon. — Les 
provisions d'un père de famille. — Succès d'une paire de gants 
blancs. 

De Moscou à Mexico, toutes les bonnes sociétés se 
ressemblent comme. tous les hôtels garnis. Seule- 
ment, les gens comme il faut ont plus ou moins de 
manières et les liôlels plus ou moins de puces. Mais 
Athènes se distingue sous ces deux rapports, et les 
manières y sont aussi rares dans la société que les 
puces y sont communes dans les hôtels. 

1. Son maître à chanter. 

2. Il était premier violoncelle du théâtre > 



LA SOCIÉTÉ. 367 

La veille de mon départ de Paris, M"* A..., une 
des sommités de l'aristocratie russe, m'avait confié 
quelques commissions pour sa fille, M*"® Cathe- 
rine S"**, mariée à Athènes. C'étaient des robes, des 
bijoux, et un polichinelle digne d'amuser un roi. 
Le jour même de mon arrivée, je courus chez 
jjme g***^ précédé de Pelros, qui portait les paquets 
d'un air aussi maussade qu'un diable qui porte des 
reliques. Petros n'a jamais compris qu'on lui fît 
porter des paquets, lorsque la nature a créé les Mal- 
tais tout exprès pour cela. M'^'S*** reçut les paquets 
et moi avec cette effusion de cordialité qui ne coûte 
rien aux Russes. Elle me pria à dîner pour le len- 
demain, et m'invita à un bal qu'elle donnait huit 
jours après. J'acceptai avec empressement l'une et 
l'autre invitation. Le bal surtout affriandait ma cu- 
riosité : il me tardait de voir une réunion complète 
du beau monde d'Athènes. 

C'est le 18 février que ce grand événement se pro- 
duisit. Les astronomes l'annonçaient depuis le com- 
mencement de l'hiver. Les bals ne sont pas communs 
dans la société d'Athènes, qui n'est pas nombreuse. 
Lorsqu'en dehors des bals de la cour on a dansé 
quatre fois en une année, on dit : <r L'hiver a été gai, 

nous nous sommes bien amusés. i> 
jjmo g"* rj^^^i^ fj^it mjQ gQpj-g (j(j ^,Q^p (j'État en 

s'abstenant d'inviter un certain nombre d'uniformes 
mal élevés qui s'imposent partout, et qu'on tolère 
en murmurant. C'est assez dire qu'elle avait fait 
bonne provision d'ennemis qui n'auraient pas été 
fâchés d'empêcher son bal. 
Il n'y a dans Athènes qu'un seul orchestre : celui 




368 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

du tliéâti'e. Quand le roi a la fantaisie de dîner en 
musique, le spectacle est retardé. M""® S"* avait, 
comme on peut croire, retenu Torchestre un mois à 
Tavance. Elle ne pouvait l'avoir qu'à la fin du spec- 
tacle; mais on lui avait promis de donner un très- 
petit opéra et de chanter au galop. Par malheur, 
ou plutôt par malice, la commission de guerriers qui 
surveille la direction du théâtre fit mettre sur l'af- 
fiche un opéra des plus longs, intercala des morceaux 
dans les enlr'actes, et menaça d'une grosse amende 
tout violon qui déserterait son poste. 

On commença donc par danser au piano. 

Il y a deux sortes de luxe dans un bal : celui qu'on 
y trouve et celui qu'on y apporte. L'un vient 
du maître de la maison et l'autre de ses invités. 
M. S*** avait fait pour le mieux. Il s'était procuré 
des fleurs, denrée assez rare à Athènes : il les avait 
prodiguées, ainsi que les bougies. Faute de parquel 
(il n'y a de parquet qu'à la oour), on dansait sur un 
beau tapis. La musique ne jouait pas les airs de 
l'hiver dernier; mais la vieille musique n'est pas la 
moins dansante. Les rafraîchissements étaient assez 
abondants pour qu'il en restât aux dames après que 
les hommes s'en étaient remplis. La seule chose 
qui manquât un peu, c'était la place. Mais on ne 
peut pas démolir sa maison pour donner un bal. 

Les invités, de leur côté, avaient apporté tout ce 
qu'ils pouvaient. Les hommes n'étaient point parfaits 
(où le sont-ils ?) : on remarquait çà et là quelques 
habits fripés, quelques cravates blanches en tortillons 
et quelques gilets du siècle de Périclès. L'habit des 
officiers grecs est terne : ces épaulettes de fer blanc. 



LA SOCIÉTÉ. 369 

qui sont les mêmes pour le sous-lieutenant et pour 
le colonel, et les maigres galons qui les accompa-* 
gnent, n'ont rien qui éblouisse les yeux. Mais tout le 
monde (nous n'en sommes pas encore au souper) se 
comportait vraiment bien. La marine française n'é- 
tait représentée que par un charmant petit aspirant, 
homme du monde et beau danseur; la marine hol- 
landaise avait député un gros garçon formidablement 
rouge, et dont le nez singeait la pomme de terre à s'y 
méprendre. M""* S*" aurait pu avoir chez elle un 
millier de foustanelles : elle n'en avait invité que 
deux ou trois. De ce nombre était le grand maréchal 
du palais, ce petit homme exotique dont le visage est 
coloré comme une tuile, et je crois même un peu ta- 
toué. Les femmes étaient presque toutes serrées dans 
des robes de M""* Dessales, la couturière de la 
place Vendôme, qui fournit tout l'Orient. Trois ou 
quatre Hydriotes montraient leur poitrine tombant 
en cascades dans leur chemise, suivant la mode du 
pays. 

Il manquait à la fête la présence du roi et de la 
reine, mais on ne s'en plaignait point; Leurs Ma- 
jesté traînent partout avec elles le cérémonial de 
l'Allemagne, et la gaieté fuit par une porte en les 
voyant entrer par l'autre. Depuis la révolution de 
1843, la cour a cessé d'aller en ville. Une seule fois 
j'ai vu le roi accepter une invitation : c'était à la 
campagne, chez le ministre de Bavière. Le bal fut 
très-joli : on dansait en plein air. Mais on ne s'égaya 
qu'après le souper, lorque l'esprit d'égalité eut 
ix)ulé dans tous les verres. On vit alors le ministre de 
la marine se promener devant ses souverains, le 




370 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

chapeau sur la tête; et ron entendit le colonel 
Touret insinuer hautement au ministre de la guerre 
qu'il était un galopin. Retournons vite au bal de 

Dès l'arrivée de l'orchestre, il se répandit dans le 
salon un vague parfum d'ail qui se précisa de plus 
en plus. C'est une odeur locale qui se retrouve 
dans presque tous les bals. On pense, dans le pays, 
que sans un peu d'ail les bals sont fades comme les 
gigots. 

Je n'ai jamais vu de peuple qui dansât avec plus 
de furie que la bonne société grecque. 11 est vrai que 
je n'ai pas voyagé en Espagne. Les femmes surtout 
sont infatigables. Si vous vous arrêtez un instant 
pour laisser respirer votre danseuse, vite un autre 
cavalier vient vous demander la permission de faire 
un tour avec elle, comme si c'était vous qui eussiez 
besoin de repos. 

Ce qui brillait le moins dans le bal, c'est la con- 
versation. Les Grecs civilisés savent assez bien le 
français, mais ils le prononcent mal. L'w leur coûte 
beaucoup à dire, le j leur écorche la bouche, Ve 
muet n'est pas dans leurs moyens, et certaines diph- 
thongues rebelles leur restent obstinément au gosier. 
J'ai entendu un officier un peu et qui disait, comme 
un Gascon du théâtre : Zi souis céri des danum^ 
selles. 

Le fond du discours n'est pas plus brillant que 
la forme. On vit sur de vieux cancans arriérés. 
L'histoire de M"*' X***, qui s'est fait enlever dans 
une caisse, est toujours citée en exemple aux filles 
majeures; on parle encore, en levant les yeux au 



LA SOCIÉTÉ. 371 

ciel, de la belle M""" Y***, qui a mangé la fortune 
d'un jeune diplomate et Ta réduit à se faire soldat. 
On blâme la conduite légère d'Aspasie, et Ton se 
demande pourquoi Alcibiâde a fait couper la queue 
de son chien. Bref, on retrouve dans les con- 
versations des passages de Plutarque, et les di- 
seurs de nouvelles se rencontrent quelquefois avec 
RoUin. 

Une personne pleine de bonté, qui daignait jouer 
pour moi le rôle de cicérone, me montra un offi- 
cier grec qui s'était battu en duel pour quelques 
méchants propos : « S'est-il bien battu? » deman- 
dai-je. 

— '■ Fort bien, et plutôt deux fois qu'une. La cause 
première du duel était cette gracieuse petite per- 
sonne très-décolletée que vous voyez là-bas. L'of- 
ficier grec avait étrangement calomnié un jeune 
attaché d'ambassade : il l'avait accusé de protéger 
les amours de cette dame avec un diplomate alle- 
mand. On se battit au pistolet. L'officier tira le 
premier, et manqua. « Monsieur », lui dit son 
adversaire, « le coup ne compte pas : votre main 
« tremblait trop. Veuillez recommencer. » L'of- 
ficier ne se le fit pas dire deux fois : il recom» 
mença. » 

Si je raconte cette histoire, c'est que l'officier 
qui a recommencé appartient à l'une des quatre 
grandes familles d'Athènes. 

« Voyez-vous, me dit mon guide, ce valseur qui 
vient de s'arrêter? C'est un homme du monde très- 
obligeant, qui est reçu dans la meilleure société, et 
qui fait venir pour ses amis, par complaisance, des 



872 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

marchandises d'Europe qu'il leur donne au prix coû^ 
tant, après avoir prélevé un bénéfice de cinquante 
pour cent. 

— En vérité? répondis-je. Je croyais qu'il n'y avait 
que les Russes pour faire élégamment le commerce. 
Je connais à Paris une grande dame russe, veuve 
d'un gouverneur de Varsovie, qui possède à la Cliaus- 
sée-d'Antin un fonds de marchande à la toilette, et 
qui recommande sa boutique dans tous les salons 
du faubourg Saint-Germain, où elle est reçue à bras 
ouverts. » 

Vers deux heures du matin, on annonça le sou- 
per. Plus de quatre-vingts convives se mirent à table 
et firent honneur au repas. J'admirais un luxe de 
damassé véritablement russe, et une très-belle ar- 
genterie; mais ce que j'admirais le plus, c'est la 
confiance de l'amphitryon, qui exposait des ri- 
chesses pareilles aux mains de ses compatriotes. Les 
ennemis de la maison ont dû crever d'ennui et d'in- 
digestion. 

Pendant que les invités buvaient du vin du Rhin, 
les domestiques étaient à sec dans une salle basse. 
Je trouvai en sortant le pauvre Petros que j'avais 
oublié d'envoyer se coucher, et qui m'attendait de- 
puis neuf grandes heures, avec mon manteau sur le 
bras. 

« As-tu dormi? 

— Non, monsieur. 

— As-tu mangé? 

— Non, monsieur. 

— As-tu bu? 

— Non, monsieur », me dît-il d'un air le plus 



LA SOCIÉTÉ. 373 

simple du monde et comme une chose toute na- 
turelle. 

A Paris, du moins, lorsqu'on sert des glaces aux 
maîtres, on verse du vin aux domestiques. Le pauvre 
diable n'avait pas même bu un verre d'eau. Au fond, 
pensai-je, ils ont peut-être bien fait. Il est si sobre, 
qu'un verre d'eau pris en dehors de ses repas me 
l'aurait grise. 

Après le souper, on s'est remis à danser plus vive- 
ment que jamais! Si l'on ne s'est pas embrassé, il ne 
s'en est fallu que d'un demi-verre. 

Deux mois après le bal de M""' S***, j'ai vu à 
bord de la frégate française la Pandore trois ou 
quatre dames de la société grecque qui avaient bu 
le demi-verre dont il s'agit. Elles allaient s'asseoir 
un peu au hasard, sans remarquer si le siège 
qu'elles choisissaient était déjà occupé. J'ai vu 
auprès du buffet, qui. était très-richement servi, les 
jeunes gens du monde offrir leurs verres aux 
dames qui n'avaient encore rien pris. Elles buvaient 
quelques gouttes de vin de Champagne, et rendaient 
la coupe à leurs galants échansons, qui achevaient 
de la vider. Ce sont des façons qui ne scandalisent 
personne. 

Un jour, dans un bal de la cour, une dame dii 
corps diplomatique tenait à la main une coquille 
avec une glace dont elle avait mangé moitié et laisse 
le reste. Le jeune homme le mieux élevé d'Athènes 
se précipite pour la débarrasser de cette coquille. 
Mais devinez ce qu'il en fait. 

Il la pose sur la cheminée ? 

Non. 




37/1 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

Il va la mettre sur le plateau? 

Vous n'y êtes pas. Il mange la glace entamée avec 
la cuiller de Tambassadrice, et il croit s'être montré 
galant! 

Les gens de basse condition font bien mieux en- 
core. Un jour, au monastère de Mégaspiléon, un in- 
dividu qui me regardait dîner s'empara sans façon 
de mon verre et le vida à moitié en disaAt : 

« Allons, à ta santé ! » ' 

Dans son âme et conscience il m'avait fait une po* 
litesse. Que le ciel la lui rende ! 

Un des officiers les plus brillants d'Athènes, et 
celui qui, malgré une laideur exemplaire, compte 
le plus de bonnes fortunes, dansait avec une très- 
jolie personne, lorsqu'un maladroit marcha sur le 
pied de sa danseuse, qui se plaignit vivement. 

« Est-ce que vous avez des cors, madame? > dit 
poliment ce cavalier accompli. 

Et tandis que la dame (une très-grande dame, 
s'il vous plaît) ne savait si elle devait se moquer 
ou se fâcher, l'aimable officier se mit à lui conter 
qu'il en avait beaucoup, de ces maudits cors, et dans 
ce coin-ci, et sur ce doigt-là, et qu'il était forcé de 
fendre ses souliers lorsqu'ils n'étaient pas très- 
larges. 

Un Grec, un officier, valsait un soir avec une 
dame dont le bracelet se détacha; elle le lui donna à 
garder ; il le mit dans sa poche. La valse finie, la 
belle danseuse se souvint de son bracelet : le héros 
n'avait pas l'air d'y penser. « Ma foi, se dit-elle, avec 
un Grec on prend ses précautions >; et elle réclama 
bravement son bracelet : c'était un bijou de huit à 



LA SOCIÉTÉ. 375 

neuf cents francs. Le danseur, interpellé, témoigna 
une stupéfaction profonde : « J'espérais, dit-il, que 
vous me permettriez de garder ce souvenirde vous. » 
Porthos n'est pas mort tout entier, et les officiers 
grecs ont conservé quelques traditions du temps de 
Louis XIIL 

J'ai entendu dé mes oreilles un Grec de la jeune 
Grèce supplier devant dix témoins une dame du 
très-grand monde de lui faire un cadeau de mille 
francs : c'était une loge au théâtre. Une loge est, 
vous le savez, une propriété qui se vend, s'achète, 
et se transmet par testament comme une maison 
ou une pièce de terre. « Madame, disait le jeune 
Hellène, quand vous quitterez le pays, intercédez 
auprès de monsieur votre mari pour qu'il me laisse 
sa loge. 

— Et pourquoi? dit la dame un peu surprise. 

— Mais, répondit-il, j'ai envie d'être une fois pro- 
priétaire; d'ailleurs je serais bien aise de garder ce 
souvenir de vous. Si vous me la donnez, je vous pro- 
mets de la conserver toujours; j'y mènerai mes amis; 
nous en ferons la loge des lions. » 

Mais voici ce que j'ai vu de plus héroïque dans 
ce genre : 

On donnait un grand bal dans les salons d'une des 
premières ambassades. Vers le commencement du 
cotillon, à ce moment critique oii les maris tirent 
leurs femmes par la manche et les mamans font do 
gros yeux à leurs filles, la maîtresse de la maison, 
pour prévenir toute désertion, ordonna de fermer les 
portes. Là-dessus les maris se résignent et les ma* 
mans vont se rasseoir. Mais un Grec jeune et beau 



m LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

ébranlait avec force la grande porte du salon. Peine 
inutile. Il court à une porte de côté : visage de bois. 
Enfin il rencontre l'ambassadrice et la prie très- 
vivemenl de faire ouvrir une porte. 

« Non, non, monsieur : vous êtes mon pri- 
sonnier. 

— Je vous en supplie, madame! 

— Pas de quartier. 

— Je vous le demande en grâce ! 

— Pas de miséricorde. 

— Madame, je vous assure qu'il faut absolument 
que je sorte ! 

— Après le cotillon. 

— Je reviendrai à l'instant. 

— Vous nous feriez faux bond. 

— Mais, madame, vous ne savez pas ce qui peut 
arriver ! 

— Advienne que pourra! 

— Enfin, madame, sachez que j'ai avalé cinq 
bouillons de suite. » 

On lui ouvrit, et Ton mit quelque malice à tour- 
ner la clef dans la serrure. 

Voilà la jeunesse dorée. 

Les pères de famille qui vont dans le monde y 
portent avec eux les grands principes d'économie 
domestique qu'ils ont médités à la maison; ils épar- 
gnent volontiers quelques gâteaux ou quelques fruits 
au bénéfice de leurs enfants. On voit, même à la 
cour, des généraux aller de plateau en plateau, 
cueillant des friandises qu'ils entassent dans leurs 
mouchoirs. Ces bonnes gens se serrent comme les 
guêpes et s'approvisionnent comme les abeilles. 



LA SOCIÉTÉ. ^11 

La province copie comme elle peut les mœurs de 
la capitale. 

Deux voyageurs que je pourrais nommer arrivent 
un matin dans une des préfectures du nord de la 
Grèce ; ils avaient besoin des autorités ; ils vont les 
voir en costume de voyage, c'est-à-dire en guenilles. 
A la porte du préfet, Tun des deux compagnons dé- 
couvrit dans sa poche une paire de vieux gants 
blancs. « Brillons », dit-il à Tautre. Et chacun mit 
un gant. Le lendemain, toutes les autorités de la 
ville leur rendirent leur visite. Chacun de ces mes- 
sieurs avait mis un gant. Le préfet s'informa timi- 
dement de la politique et de la mode; mais personne 
n'osa demander depuis quand on ne mettait qu'un 
gant à la fois. 



VIII 



Les misérables. — Mendiants d'Athènes. — Les Albanais de Pav- 
litza. — Pour acheter un mari ! — L'écharpe d'une vieille femme. 
— Pas de pain! — Une nuit de réflexions. — Caravane d'émi- 
grants. — Un chant populaire. — Service désintéressé. 

La mendicité est permise dans tout le royaume 
de Grèce.. Les mendiants parcourent en tous sens la 
ville d'Athènes : les uns s'adressent aux passants 
dans la rue ou sur les promenades, les autres vont 
de maison en maison. S'ils trouvent la première 
porte ouverte, ils entrent dans la cour et crient d'une 
voix lamentable. Si personne ne leur répond, ils pé- 
nètrent dans les corridors; s'ils ne rencontrent ni les 



378 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

maîtres ni les gens, ils entrent dans la première 
chambre qui se rencontre ; si la chambre est déserte, 
ils se font quelquefois l'aumône eux-mêmes. 

Le long de ce fossé qui traverse la ville nouvelle, 
on voit en toute saison un certain nombre d'aveu- 
gles assis sur leurs talons. Du plus loin qu'ils enten- 
dent venir un passant, ils crient à toute voix : « Ayez 
pitié de nous, cffendi! Faites-nous l'aumône, ef- 
fendi! > Les soldats, les ouvriers, les domestiques 
passent rarement devant eux sans leur donner un 
centime. En Grèce, comme partout, les pauvres sont 
plus généreux que les riches. 

J'ai trouvé beaucoup d'aveugles mendiants, et 
point d'aveugles poètes. La Grèce n'a plus d'Homères. 
Et pourquoi faire en aurait-elle? 

Les mendiants des villes sont des heureux de la 
terre, si on les compare aux paysans de certains 
villages. 

Nous venions de faire une visite au temple d'Apol- 
lon Secourable, dans les montagnes les plus stériles 
de l'Arcadie, lorsque Leftéri nous conduisit au village 
albanais de Pavlitza. 

C'est un village qui meurt de faim ; on n'y mange 
de la viande qu'à Pâques; on n'y mange jamais de 
pain. Les habitants n'ont pas même cet horrible pain 
dcmaïsqui, le prcmierjour,n'estqu'unepâte épaisse, 
et qui tombe en miettes le lendemain ; qui vous étouffe 
quand il est frais, et vous étrangle lorsqu'il est sec : 
ils ne se nourrissent que d'herbes et de laitage. 

Lorsqu'on apprit notre arrivée, tout le peuple fut 
en émoi. « Voici des Francs! » c'est-à-dire voici un 
peu d'argent. 



LA SOCIÉTÉ. 879 

Les hommes et les femmes s'empressèrent autour 
de noti'c gîte; les femmes tenaient leurs enfants de 
Tannée dans une espèce de berceau portatif qui n'est 
qu'un morceau de feutre plié en deux et bordé de 
deux bâtons. C'est dans cet équipage et avec leurs 
enfants pendus au dos qu'elles venaient se grouper 
devant notre porte. La lîiaison que nous choisissions 
pour logement devenait aussitôt le centre du vil- 
lage, et la place publique était toujours devant chez 
nous. 

Quelques-uns accouraient par curiosité pure; c'é- 
tait le petit nombre : presque tous avaient quelque 
chose à nous vendre. Les hommes apportaient des 
médailles, de méchantes pierres gravées, et jusqu'à 
des cailloux blancs de la rivière; les femmes nous 
vendaient leurs costumes; elles nous présentaient, 
l'une un tablier, l'autre une écharpe, l'autre une 
chemise, l'autre... je dirais un mouchoir de poche, 
si je pouvais oublier qu'elles n'ont pas de poche et 
qu'elles ne se servent pas de mouchoir. Elles nous 
apportaient ces carrés de soie rouge à grosse frange, 
qu'elles tiennent à la main, comme des mouchoirs, 
le jour du mariage ou dans les grandes solennités. 

Dans le premier moment, elles n'osaient nous 
aborder; elles confiaient leurs intérêts à un homme 
qui venait traiter avec nous. Mais peu à peu elles 
prenaient plus de hardiesse, elles arrivaient jusqu'à 
nous, et elles y gagnaient. L'une disait : « Je n'ai 
pas de pain. » Une autre : « C'est pour vivre. > Une 
autre : « Je suis veuve. » Le veuvage, qui n'est pas 
sans quelques douceurs pour une femme riche, est, 
chez les gens qui vivent de travail, le résumé de 



380 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

toutes les misères. Une jeune fille s'écriait en ré- 
gissant : « C'est pour m'acheter un mari! > On d- 
vine aisément que nous ne savions pas répondra 
à de si bonnes raisons, et que nous marchandioi- 
juste assez pour prouver que nous n'étions par 
Anglais. 

Tout ce qu'elles nous vendent en étofKis, elles Tod: 
fait elles-mêmes; ces chemises et ces écharpcsii-: 
coton brodé de soie sont, jusqu'au dernier fil, l'oo- 
vrage de leurs mains. Elles ont épluché le colcc. 
elles Font filé au fuseau avec leurs longues qu^ 
nouilles en forme de raquette, elles l'ont tissé su- 
ce métier qui est en permanence à leur porte. L*^ 
broderies sont de leur invention : elles improvis»?r. 
sans modèle, sans dessin, sans maître, ces char- 
mantes arabesques, constamment variées par un ca- 
price toujours heureux. Toutes ces femmes sont ar- 
tistes sans le savoir, et, de plus, elles ont la lonjru»^ 
patience, mère des beaux ouvrages. Le temps qu'ell •? 
dépensent à leurs travaux ferait frémir la plus per- 
sévérante de nos belles brodeuses du faubourg Saint- 
Germain. Telle chemise brodée au cou, brodée aui 
manches, brodée au bas, brodée partout, a coûté 
jusqu'à trois ans de patience. On l'a commencée en 
berçant le premier-né de la famille dans cet humble 
berceau de bois que vous savez ; on l'a finie auprès 
du grabat d'un mari malade. Cette écharpe a été 
brodée par une vieille mère qui n'a pas eu le temp? 
de Tachcvcr : la fille a mis la frange et continua 
pieusement le dessin. Aussi il faut voir comme ell^ 
s'attachent à ces ouvrages qui ont pris une si grandi 
part de leur vie ! Lorsqu'elles les apportent pour l& 



LA SOCIÉTÉ. 381 

vendre, on devine qu'elles sont partagées entre la 
douleur de quitter ce qu'elles aiment, et la néces- 
sité de trouver un peu d'argent. Elles les donnent, 
elles les reprennent, elles regardent l'argent, puis 
leur ouvrage, puis l'argent : l'argent finit toujours 
par avoir raison, et elles s'en vont désolées de se 
voir si riches. 

Une vieille femme nous avait apporté une grande 
et belle écharpe, d'un dessin magnifique, éclatant, 
je dirai presque bruyant. Les couleurs de la soie 
étaient bien quelque peu effacées; mais, malgré 
les légers dégâts causés par le temps, c'était une 
pièce splendide, et semblable sans doute à ces belles 
étoffes que les Pénélopes d'autrefois tissaient, durant 
de longues années, pour ensevelir le père de leur 
époux. Aussitôt que nous vîmes ce chef-d'œuvre, 
chacun de nous voulut l'avoir; mais Curzon avait 
parlé le premier : on respecta son droit, et j'achetai 
en son nom. Ce fut une longue négociation où j'é- 
puisai mon grec et ma patience. Tout le village s'in- 
téressait visiblement à cettte affaire. Enfin l'écharpe 
nous resta. Pour quel prix?Jen'oseraisledire : l'argent 
vaut là-bas dix fois plus qu'en Europe. La pauvre 
vieille se retira à pas lents, en regardant son argent 
dans sa main. Puis elle se retourna machinale- 
ment, revint en arrière, s'arrêta devant nous, et ne 
sachant que dire, elle s'écria : « Ah! c'est une belle 
écharpe ! elle a six piques de long ! » Et elle s'enfuil 
en pleurant. Cette douleur bête nous serra le cœur. 
Nous devinions sous ces larmes quelque pauvre ro* 
man lentement déroulé dans ce coin de montagnes ; 
peut-être une longue épopée de douleurs dômes- 




382 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. • 

tiques; peut-être aussi une histoire d'amour, fraîche 
et riante comme le printemps, et dont nous empor- 
tions dans nos bagages le dernier monument et le 
seul souvenir. Mais que faire? Nous voulions des cos- 
tumes, nous n'étions pas riches, et chaque fois que 
nous achetions, nous étions tentés de laisser la 
chose et de donner l'argent. 

Mais c'est quand nous avons eu terminé nos em- 
plettes qu'il a fallu livrer de rudes combats. Nous ne 
voulions plus rien acheter, et tout le monde voulait 
nous vendre. En ma qualité d'interprète, j'étais as- 
siégé. Une femme me disait : « Moi aussi je suis 
pauvre, je suis malade ; pourquoi ne m'achètes-tu 
rien? » Une autre s'écriait : « Tu as acheté à des jeu- 
nes filles ; j'ai quatre enfants, et tu ne m'achètes 
rien ; tu n'es pas juste ! » J'avais beau leur répon- 
dre que nous n'avions plus besoin de rien, que notre 
voyage serait encore long, que nos chevaux étaient 
surchargés : elles ne voulaient rien entendre. 

En même temps, d'autres femmes nous amenaient 
leurs enfants et nous disaient : « Ils pleurent pour 
avoir un sou. » Avait-on donné à l'un, il fallait don- 
ner aux autres ; tous avaient de si bonnes raisons : 
pas de pain ! et ce terrible pas de pain n'est point 
ici une figure de rhétorique à l'usage des mendiants. 
Notre provision de pain était presque épuisée; à au- 
cun prix nous n'avons pu nous en procurer dans le 
village. Il n'y a que deux hommes qui aient du vin; 
nous en avons acheté : c'est du vinaigre. Et ce vin 
passe pour admirable : combien de ces pauvres gens 
n'en ont jamais bu ! Une femme vint nous deman- 
der du sucre pour je ne sais quel remède. Le sucre 



liA SOCIETE. 383 

est comme l'argent : on en a quand les étrangers 
en apportent; et il passe trois étrangers dans un an. 
J'ai causé avec cette pauvre femme : c Avez- vous 
un médecin aux environs? 

— Non, efifendi. 

— Que faites-vous donc quand vous êtes malades? 

— Nous attendons que le mal passe. 

— Mais quand vous êtes très-malades? 

— Nous mourons. » 

Quelle nuit nous avons passée ! Toute la famille, 
composée de six personnes, dormait en tas auprès 
de nous. L'enfant a crié jusqu'au matin, et la mère 
l'apaisait si bruyamment que le remède était pire 
que le mal. Une jeune fille parlait en dormant; le 
vent sifflait dans le toit, le froid nous glaçait sous 
notre couverture; et, pour nous achever, nous 
étions livrés aux bêtes. Ne pouvant dormir, je me 
mis à songer. Ce misérable village occupe la place 
d'une ville florissante : Pavlitza s'appelait auliefois 
Pliigalie! Sans être riche comme Athènes ou Co- 
rinthe, Phigalie jouissait d'une honnête aisance : 
c'est elle qui enseigna aux villes voisines la culture 
du blé : elle était donc en Arcadie, comme Eleusis en 
Attique, la patrie du pain. Les ancêtres de ces 
paysans affamés possédaient des temples, des statues, 
un gymnase. Ce sont eux qui, après une maladie 
pestilentielle, appelèrent dans leurs montagnes l'ar- 
chitecte du Parthénon, pour élever à Apollon Secou- 
rable le beau temple de Bassae. Les murailles de leur 
ville, qui existent encore, sont un des plus beaux 
monuments de l'architecture militaire des Grecs. 

Ce qui me touchait dans cette décadence, ce 




38Û LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

n'était ni la population réduite, ni les murailles 
sans soldats, ni la ruine d'une petite puissance. 
Qu'un village parvenu au rang de ville retombe en 
village, qu'un peuple perde le pouvoir d'oppiimer 
ses voisins, j'aperçois là un texte de déclamations 
sur l'instabilité des choses humaines : je n'y vois 
point un malheur pour l'humanité. 

Mais je faisais la réflexion que, parmi tant et tant 
de villes qui sont tombées du haut de leur puissance 
ou de leur gloire, il n'en est peut-être pas une qui 
n'ait racheté par des avantages solides la perte de 
quelques biens extérieurs, pas une où les hommes 
n'aient aujourd'hui plus de bien-être et plus de 
lumières qu'il y a deux mille ans. Les progrès 
des sciences, le développement de l'industrie, les 
bienfaits d'un nouveau monde , les quatre ou cinq 
grandes inventions qui rendent de jour en jour plus 
facile la vie du corps et celle de l'esprit, ont porté 
jusque dans les moindres hameaux de l'Europe des 
biens plus sûrs et plus réels que la domination d'une 
plaine ou l'empire de deux montagnes. Mais Phigalie 
a-t-elle obtenu dusortles mêmes compensations, elles 
bienfaits accumulés de vingt siècles lui ont-ils payé 
la monnaie de sa modeste grandeur? J'ai peine à le 
croire, et, s'il était permis de douter de la loi du pro- 
grès, ce serait dans ces gorges inaccessibles où Ti- 
gnorance et la misère semblent établies pour toujours. 
Ce n'est pas pour ces pauvres gens qu'on a inventé 
l'imprimerie : ils ne sauront jamais lire. Ce n'est pas 
pour eux qu'on a découvert l'Amérique : la pomme 
de terre, qui nourrit nos plus misérables vills^es, est 
un trésor inconnu en Arcadie. Ils n'ont pas mémi 



LA SOCIÉTÉ. 385 

OUÏ dire que depuis quelques années les hommes ont 
appris à marcher comme le vent et à faire courir 
leur parole comme la foudre. Et que leur importent 
ces découvertes dont ils ne profiteront jamais? Tant 
que le monde sera monde, on fera une lieue à 
Theure dans les sentiers de leurs montagnes. Je me 
demande ce qu'ils ont gagné à la délivrance de la 
Grèce. Les Turcs ne pouvaient rien leur prendre : 
ils n'avaient rien. Peut-être ont-ils gagné de ne plus 
recevoir des coups de bâton : mais les Turcs ve- 
naient-ils si haut et si loin pour le plaisir de bâtonner? 

Faute de pouvoir dormir, je cherchais en moi- 
même par quels moyens on pourrait tirer d'affaire 
ce malheureux pays. Sans doute le gouvernement du 
loi ne fait pas son possible; mais c'est l'impossible 
qu'il faudrait faire pour guérir une misère invétérée 
qui s*appuie sur l'éloigncmcnt des villes, la hauteur 
des montagnes, l'épuisement de la terre ; sur toutes 
les causes géographiques et géologiques. Nous avons, 
même en France, des départements voués à l'igno- 
rance et à la misère, et qui reçoivent de l'État plus 
qu'ils ne lui donnent, et qui profitent de la fécondité 
des autres provinces. 

J'ai tant rêvé sur ce sujet que le matin est venu. 
A quatre heures, j'aurais pu me mettre sous la voûte 
du ciel : les trous de la toiture, éclairés par une 
pâle lumière, semblaient être autant d'étoiles. Nous 
avons quitté nos lits sans regret. 

Il y aura toujours quelque chose d'inexplicable 
dans l'amour obstiné des montagnards pour le sol 
qui refuse de les nourrir. Les habitants des mon- 
tagnes de la Grèce refusent d'émigrer, ou, s'ils 

2b 




386 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

s'y décident, c'est pour revenir bientôt à leurs ro- 
chers. 

Un matin que nous dormions à quelques lieues de 
Pyrgos, après notre déjeuner, nous fûmes réveillés 
brusquement par un bruit confus de voix et de pas. 
En ouvrant les yeux, je vis défiler sur le chemin une 
longue caravane d'hommes, de femmes, d'enfants, 
de chevaux et d'ânes chargés de bagage. Pauvre ba- 
gage ! c'étaient des tentes, des meubles grossiers, des 
vêtements, et quelques marmots jetés pele-méle avec 
quelques poules. Je me rappelai le premier chant 
d'Hermann et Dorothée, et ce triste et touchant ta- 
bleau de l'émigration. Mais nos émigrés d'Arcadie ne 
fuyaient point leur village : ils y retournaient. L'un 
d'entre eux, un beau vieillard, me conta leur his- 
toire. Ils habitent une montagne que la neige couvre 
tous les hivers. Aux premiers froids, ils plient leurs 
tentes, et descendent à Pyrgos. L'hiver n est pas bien 
long : pendant trois mois peut-être, les plus forts se 
placent comme ouvriers ou comme domestiques ; les 
plus faibles et les plus petits vivent sur le travail 
des autres. Et tous, au retour du printemps, repren- 
nent le chemin de la montagne et de la liberté. Leurs 
visages étaient contents : ils portaient gaiement le 
poids de la fatigue et de la chaleur. Cependant leur 
joie n'était pas bruyante. C'est en Orient surtout 
que « le bonheur est chose grave » . 

Je les regardais défiler, em rêvant au destin de ces 
hirondelles humaines qu'un pieux destin ramène 
chaque printemps à leur nid. Le vieillard à qui j'ai 
darlé doit avoir fait plus de quatre-vingts fois dans sa 
vie le chemin de Pyrgos; et jamais il ne lui est entré 



LA SOCIÉTÉ. 387 

dans Tesprît d'abandonner son triste hameau pour 
un climat plus doux et un sol plus fertile. Je me res- 
souvins alors d'une mélancolique et naïve chanson, 
qui est peut-être l'œuvre d'un berger de ce village : 

« Je projette une fois, je projette deux fois, je 
projette trois et cinq fois, je projette de sortir du pays 
et d'aller enterre étrangère. Et toutes les montagnes 
que je traversais, je leur disais à toutes : « Mes chères 
« montagnes, ne vous couvrez pas de neige ; campa- 
c gnes, ne blanchissez pas sous le givre ; petites fon- 
€ tainesà l'eau fraîche, ne gelez point, tandis que je 
« vais et reviens, jusqu'à ce que je retourne. » Mais 
la terre étrangère m'a égaré, la terre étrangère où 
Ton est seul. Et j'ai pris des sœurs étrangères, et des 
gouvernantes étrangères ; et je me suis fait une sœur 
étrangère pour laver mes vêtements. Elle les lave 
une fois, elle les lave deux fois, elle les lave trois et 
cinq fois; et au bout des cinq lois elle les jette dans 
la rue : « Étranger, ramasse ton linge ; ramasse tes 
€ vêtements , et retourne à ton endroit, et retourne 
« à ta maison. Va-t'en voir tes frères, étranger; va- 
€ t'en voir tes parents 1 » 

J'ai trouvé en Grèce quelques bons et nobles cœurs. 
Je cite en première ligne un jeune juge d'Athènes, 
M. Constantin Mavrocordato ; mais il avait été élevé 
en France, et il était presque mon compatriote. J'ai 
connu à Corfou un homme qui serait aimé et estimé 
dans tous les pays du monde, M. Tita Delviniotis, 
professeur à l'université ; mais c'est un savant, et les 
savants sont citoyens du globe. J'ai été lié dans le 
même pays avec Spiro Dandolo, nature fougueuse et 
énergique, capable de toutes les bonnes actions; 



^88 lA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

mais il est moins Grec que Vénitien. Parmi les Grecs 
proprement dits, les meilleurs que j'aie jamais ren- 
contrés étaient de pauvres gens, mercenaires ou 
paysans. Je donnerais un général et deux ministres 
pour le petit doigt de Petros ou de Leftéri* . La po- 
population pauvre et ignorante est la plus intéres- 
sante du pays : d'abord parce qu'elle souffre ; en- 
suite parce qu'elle est moins habile à tromper. 

J'ai beau chercher dans mes souvenirs, je ne me 
rappelle qu'une circonstance où l'on nous ait rendu 
un service désintéressé. 

Nous approchions du Ladon, et nous venions de 
dépasser le petit village de Tsarni. Avant de nous 
engager dans le chemin couvert qui conduit aux 
bords du fleuve, nous fîmes une visite à quelques 
habitants du village, que nous voyions près de nous, 
groupés sous une tente. Ils étaient dix ou douze 
qui prenaient leur repas en commun, un de ces 
repas innocents et frais, comme Pythagore les per- 
met, comme Florian les décrit ; un de ces déjeu- 
ners de laitage qu'on est si heureux de prendre à 
la campagne, à condition de dîner à la ville. Ils 
étaient là bergers et laboureurs ; les deux grandes 
tribus du peuple des champs; la tribu nomade qui 
court de la plaine à la montagne, se chauffe autour 
d'un feu de broussailles, et ploie et déploie sa mai- 
son tous les jours ; et la tribu casanière qui s'a- 
charne à croire fertile un même coin remué sans 
relâche ; qui choisit sa place au soleil et s'y fixe à 

1. Leftéri s'est marié pendant mon séjour en Grèce; j'apprends à 
rinstant le mariage de Petros. Si leurs enfants leur ressemblent, 
Athènes comptera dans trente ans une douzaine d'honnêtes gens. 



LA SOCIÉTÉ. 389 

jamais; qui bâtit des maisons de pierre et se ras- 
semble tous les soirs autour du même foyer pour 
conter les histoires du temps passé. La charrue 
était arrêtée au bout d'un sillon : les bœufs dételés 
s'étaient couchés par terre et ruminaient en som- 
meillant. Un peu plus loin, les brebis et les chèvres 
du tr^^upeau s'entassaient pêle-mêle à Tombre de 
quelques arbres, et ne songeaient qu'à se défendre 
du soleil : la chaleur était accablante. Nous pous- 
sâmes nos chevaux jusqu'à la tente ; on fit taire les 
chiens, qui aboyaient en nous montrant les dents : 
ce n'est pas en Grèce que le chien est l'ami de 
l'homme. Une jolie petite fille de quatorze à quinze 
ans s'empressa d'aller puiser dans un grand chau- 
dron une écuellée de lait de chèvre, épais comme 
du fromage et doux comme du miel. Mais elle n'osa 
pas nous l'apporter elle-même. C'est un homme 
qui le versa dans nos larges coupes de cuivre ci- 
selé ; et après que nous avions bu, il nous disait : 
« En voulez-vous encore? » On nous offrit du fro- 
mage frais ; mais nous n'avions pas où le mettre ; 
nous déployâmes un mouchoir, on le remplit, et 
un agoyate l'emporta; le petit-lait s'égouttait à tra- 
vers la toile et tombait en perles blanches. Je dis 
àLeftéri de payer; mais ces bonnes gens refusèrent 
notre argent : la tente sera toujours plus hospita- 
lière que la maison. Est-ce que le désintéressement 
se serait réfugié sur les bords du Ladon ? Il faut 
faire beaucoup de chemin, en Grèce, pour trouver 
un homme qui refuse de l'argent; et plus d'un 
voyageur qui a parcouru tout le royaume refusera 
de croire à cette petite histoire. 




390 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 



IX 



Une fôte de village en Arcadie. — L'hospitalité du parèdre. — 
Un verre pour trois. — La danse n'est pas un plaisir enivrant. 
— L'orchestre. — Les femmes s'invitent d'elles-mêmes. — Un 
bal champêtre sans gendarme. — Le vin du cru. 

Le même soir, après une longue promenade sur 
les bords du Ladon, nos agoyates nous conduisirent 
au village de Kerésova. Tandis que nos chevaux 
grimpaient de leur mieux le sentier escarpé qui y 
mène, Garnier crut entendre par intervalles les sons 
de ce tambourin qui est en possession de faire danser 
le peuple grec. 

Comme nous avions la tête enveloppée de nos 
mouchoirs, dans la crainte des coups de soleil, nous 
n'osions pas trop nous fier à nos oreilles; mais 
bientôt nous entendîmes distinctement le son du 
flageolet. Il n'en fallait pas douter : on dansait à 
Kerésova. Pourquoi dansait-on? Un homme endi- 
manché nous l'apprit : on célébrait la Saint-Nicolas, 
une grande fête dans la religion grecque. Je crois 
me souvenir qu'en Lorraine saint Nicolas n'est fêté 
que par les enfants. Je me rappelle encore avec quel 
soin religieux, il y a vingt ans, je plaçais mon saboi 
dans la cheminée, le soir du 5 décembre; avec quel 
intérêt plein d'espoir j'allais voir le lendemain ce 
que saint Nicolas m'avait apporté. A côté des bon- 
bons et des joujoux se trouvait toujours un paquet 
de verges, présent menaçant du terrible saint Fouet- 



LA SOCIÉTÉ. 391 

tard, qui est à saint Nicolas ce que Typhon est à 
Osiris, ce qu'Arimane est à Oromaze. Je me sou- 
viens même du jour où le scepticisme est entré dans 
mon esprit en reconnaissant dans les verges de 
saint Fouettard un instrument de supplice que j'a- 
vais déjà considéré de très-près. Chez les Grecs, la 
Saint-Nicolas n'est pas une fête d'hiver; on la cé- 
lèbre dans la saison des roses; mais je ne crois pas 
que les enfants l'espèrent avec la même impatience 
que nous faisions jadis. Les cailloux des chemins 
sont leurs seuls joujoux, et les bonbons rie par- 
viennent pas jusqu'aux villages. Saint Nicolas n'ap- 
porte rien qu'un de ces jours de relâche qui sont 
plus communs dans la religion grecque que dans la 
nôtre, et quelques heures de plaisir dont nous espé- 
rions bien avoir le spectacle. Déjà, en nous haussant 
sur nos étriers, nous apercevions au sommet du 
village, sur une place carrée, auprès de l'église, la 
population entière très-animée à la danse; et les 
sons aigus des flageolets arrivaient assez près de nos 
oreilles pour les égratigner. 

Mais, avant de songer au plaisir, il nous fallut 
trouver un gîte. Pas de khani, pas de boutique, el 
nos agoyates ne connaissaient personne. Le pays 
était-il hospitalier? les maisons étaient-elles habi- 
tables? Lettre close. Aucun voyageur n'a rien écrit 
sur Kérésova, personne ne s'est vanté d'y avoir passé, 
et l'on y parlerait chinois que l'Europe n'en saurait 
rien. On tint conseil : la délibération ne fut pas 
longue. Kérésova est un village grec, donc il y a un 
parèdre, c'est-à-dire un fonctionnaire municipal. Le 
parèdre, honxme public, doit être hospitalier; de 



3958 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

plus, s'il y a une maison propre dans le village, ce 
sera la sienne : allons donc chez le parèdre. Le 
premier paysan que nous interpellons nous conduit 
à la maison de son administrateur; elle était d'une 
magnificence qui dépassait toutes nos prévisions : 
elle avait deux étages cl des carreaux aux fenêtres ! 
Elle avait, merveille plus grande encore, une che- 
minée dont le sommet était orné d'un beau pigeon 
de plâtre. Le parèdre, qui, du haut du village, nous 
avait vu arriver, accourut au-devant de nous avec 
un grand flot de peuple. C'était un jeune homme 
de taille élégante, de figure fine, et qui portait gail- 
lardement le costume grec. Il nous accueillit de l'air 
le plus gracieux, il s'excusa de ne pouvoir nous 
donner l'hospitalité chez lui : c'était la Saint-Nicolas, 
et sa maison, plus heureuse que celle de Socrate, 
était pleine d'amis. « Ce que je puis faire, ajouta-t-il, 
c'est devons conduire ici près, chez des amis dont la 
maison est la meilleure du village, après la mienne. î 
En effet, il nous mena dans un logis très-propre, et 
muni de ce maigre confort qu'on peut espérer en 
Grèce. 11 nous fit apporter de sa maison trois chaises, 
les seules de l'endroit, et qui faisaient l'orgueil de la 
commune. Elles ressemblaient, tant par la couleur 
de la paille que par leur construction un peu cyclo- 
péenne, à ces chaises où l'on s'assied, pour un sou, 
au Luxembourg et aux Tuileries; mais on avait eu 
soin de peindre les bâtons en vert-pomme et les 
pieds en vermillon. Elles venaient de Patras, ces glo- 
rieuses chaises; et elles avaient fait dix-huit heures 
de marche, à dos de cheval, par des chemins dé- 
testables, pour venir orrjer la maison du parèdre et 



LA SOCIÉTÉ. 893 

faire honneur à ses hôtes. A peine étions-nous assis 
sur ces trois merveilles de Kerésova, qu'un domes- 
tique du parèdre nous apporta sur un plateau trois 
tasses de café, un pot de confiture avec une seule 
cuiller, et un grand verre d'eau pour trois. On ne 
sert jamais le café sans un verre d'eau. Pour une 
personne, on apporte un verre d'eau de petite taille, 
un plus grand pour deux, un très-grand pour trois, 
un énorme pour quatre ; l'on arrive, par cette pro- 
gression, à des verres de la capacité d'un litre. Il 
serait peut-être plus simple de donner un verre à 
chaque personne, suivant le précepte d'un sage de 
la Grèce, qui a dit ; 

Mon verre n'est pas grand, maïs je Lois dans mon verre; 

mais on n'y a jamais songé. 

Tandis que nous buvions tour à tour à la même 
coupe, la rue se mit à passer à travers la chambre : 
hommes, femmes, enfants, accouraient pour nous 
considérer. Un jeune indigène, qui avait voyagé, 
comme Ulysse, dans la Méditerranée, et qui savait 
un peu d'italien, accourut engager la conversation 
avec nous ; et tous ses amis de se grouper alentour, 
d'écouter sans comprendre, d'ouvrir de grands yeux 
et de grandes oreilles. Nous étouffions. Le marin 
nous parla d'aller voir la danse, et nous ne nous 
fîmes pas prier : il nous délivrait. 

Nous eûmes bientôt grimpé jusqu'au haut du vil- 
lage. La plate-forme où l'on dansait pouvait conte- 
nir cinq cents personnes : il y en avait mille. Dieu 
sait à quel prix! Au milieu était la danse, les spec- 
tateurs alentour. Mais à chaque instant un spectateur 




39A LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

allait se joindre aux acteurs, un acteur rentrait dans 
la foule des regardants. 

Pour se bien représenter ces danses des Grecs, il 
faut oublier complètement ce qu'on a vu dans les 
autres pays. En France et partout, on danse par 
couples : un homme engage une femme, elle accepte, 
et les voilà pour quelques minutes, souvent pour 
quelques heures, compagnons et associés de plaisir. 
On cause ensemble, on se donne le bras, on s'assied 
côte à côte, et dans la valse, l'homme et la femme, 
étroitement enlacés, s'enivrent de musique, de mou- 
vement, et surtout s'enivrent l'un de l'autre. C'est ce 
qui fait que quelques moralistes sévères grondent 
contre la danse, qu'on ne mène les filles au bal que 
lorsqu'on songe à les marier, et que les mamans de 
province défendent la valse à leurs demoiselles. 

A Kerésova, M. Alphonse Karr lui-même avouerait 
que le bal est un plaisir innocent. Cette danse des 
Grecs, qui est la même dans tout le pays, quoique les 
femmes n'y soient pas admises partout, est un diver- 
tissement pris en commun, et non pas deux à deux. 
Pierre ne danse pas avec Marguerite : tout le village 
danse avec tout le village. Quinze ou vingt hommes 
se tiennent par la main ; autant de femmes, attachées 
de la même manière, viennent à la suite; puis les 
petites filles, les petits garçons, tous les enfants en 
âge de se dresser sur leurs jambes, forment la queue 
de ce long serpent qui tourne sans cesse sur lui- 
même sans jamais se rejoindre. 

Au milieu du cercle était la musique, composée 
d'un tambourin à la voix sourde et de trois de ces 
flageolets qui imitent la forme d'une clarinette el 



LA SOCIÉTÉ» 895 

le son d'une scie qui coupe le fer. Leur tapage or- 
ganisé, à la fois criard et monotone, ne ressemble à 
rien de connu. Au son de ces quatre instruments, la 
foule se mouvait en cadence, gravement, lentement, 
posant un pied, puis l'autre, portant le corps en 
avant et le reportant en arrière. Un seul danseur 
s'agite pour tous : c'est celui qui conduit le chœur. 
A chaque instant, il saute en l'air, il tourne sur lui- 
même, il fait des ronds de bras, des ronds de jambCj, 
des ronds de tout; il lance en l'air son mouchoir et 
son bonnet rouge, et ne s'arrête que lorsqu'il n'en 
peut plus. Quand il sent que les forces lui manquent, 
il fait un signe, et dans l'instant il est remplacé. En 
général, ces fins danseurs sont nu-pieds pour être 
plus agiles. On voyait auprès des musiciens une riche 
collection de souliers : c'est le bureau des chaus- 
sures, placé sous la garde de la bonne foi publique. 
Sur un côté de la place, une quarantaine de 
femmes étaient assises par terre, et faisaient non pas 
tapisserie, puisqu'elles étaient libres de danser, mais 
galerie. Elles n'attendaient pas qu'on les vînt inviter, 
pouvant fort bien s'inviter elles-mêmes. En France, 
dans le pays qu'on appelle le paradis des femmes, 
qu'une fille soit jeune, spirituelle, johe, reine du bal, 
elle restera dans son coin, si par hasard l'envie de 
l'inviter ne vient à personne. Ni sa jeunesse, ni sa 
beauté, ni son esprit, ne pourront l'introduire dans 
un méchant quadrille où le plus sot cavalier peut la 
faire entrer. A Kerésova, le sexe faible jouit du plus 
beau de ses droits, du droit de danser quand il lui 
plaît, il est vrai que le lendemain il travaille à la 
terre, et nos Françaises trouveront peut-être qu'il est 



L 



396 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

moins dur d'attendre un danseur que de pousser une 
charrue. Vous pensez bien que, grâce à cette liberté 
illimitée, les femmes de quarante ans passés ne man- 
quaient pas dans la danse, non plus que les hommes 
d'âge mûr. N'avait-on pas autrefois les chœurs de 
vieiWardsl Le papas assistait à la fête et l'autorisait 
par sa présence : il regardait danser sa femme et ses 
enfants; cependant il ne dansait pas. Sans doute 
quelque vieille foudre de l'Église de Constantinople 
défend à ses révérends pères de famille les plaisirs 
enivrants du bal. Mais je garantis que le brave homme 
aurait pu se trémousser dans la foule sans danger 
pour lui-même ni pour les autres : il n'eût ni risqué 
le salut de son âme, ni compromis la dignité de sa 
longue barbe. Le maître d'école, autre personnage 
grave, se contentait également du rôle de spectateur. 
Dès notre arrivée à la danse, l'un et l'autre étaient 
venus se mettre à notre service. 

A notre arrivée, la danse fut un moment interrom- 
pue, ce qui ne faisait pas notre compte; mais la cu- 
riosité publique une fois satisfaite, la musique reprit 
son train et les anneaux du serpent se renouèrent en 
un clin d'œil. Aucun des détails de la fête ne pouvait 
nous échapper : cinq ou six jeunes gens, animés 
d'un empressement hospitalier, écartaient la foule 
et empêchaient à coups de poing que personne ne 
se mît entre le spectacle et nous. 

Au bout d'un quart d'heure, la musique s'arrêta 
pour se recommander à la générosité des danseurs. 
Il était visible que cette interruption n'était qu'une 
lettre de change tirée sur nos seigneuries. On nous 
présenta le tambourin, où une dizaine de centimes 



LA SOCIÉTÉ. " 397 

se poursuivaient sans s'atleindrc. Faute de menue 
monnaie, nous y déposâmes majestueusement un 
zwantzig, c'est-à-dire environ 75 centimes de France, 
et notre grandeur d'âme inspira autant d'admiration 
au public que de reconnaissance à l'orchestre; car un 
instant après, les trois flageolets et le tambourin 
vinrent s'établir en face de nous et nous régaler d'un 
concert à bout portant dont les oreilles me tintent 
encore. Nous eûmes beaucoup de peine à les faire 
taire, ou du moins à les rendre à la danse. 

Le soleil allait se coucher; la fête touchait à sa fm : 
elle avait duré plus de douze heures. 

C'était un spectacle vraiment curieux que cette 
danse à son paroxysme. Les rangs n'étaient pas 
rompus, chacun gardait sa place; la musique ne 
précipitait pas la mesure, si toutefois il y avait une 
mesure; mais chacun, prévoyant la fm du plaisir, 
sautait aussi haut qu'il pouvait. Or les femmes 
grecques (je n*ai pas dit les dames) ne portent 
jamais de corset, quoiqu'elles en aient besoin plus 
que personne. Il y avait dans cette foule bon nom- 
bre de nourrices au corsage exagéré, qui riaient 
du haut de leur tête en voyant osciller librement 
toutes leurs richesses maternelles. Mais ces mères 
de famille, rudement ballottées, ne servaient qu'à 
mieux faire valoir deux ou trois jeunes filles à l'œil 
calme, au visage sévère, qui pouvaient bondir impu* ^ 
nément sans troubler l'harmonie de leurs lignes Ê 
sculpturales. 

Ce qui nous frappait le plus dans cette fête, c'est 
que, malgré l'ivresse de plaisir dont tout le monde 
était possédé, et quoique le village entier pdrût 




398 LA GRÈCE CONTEMPORAINE. 

avoir perdu la tête, on ne remarquait ni violences, 
ni querelles, ni rien qui s'écartât de la plus stricte 
convenance. Quoique le Français ne soit point brutal 
par nature, nos fêtes champêtres ne sont pas sans 
quelques vivacités, voire sans quelques coups de 
poing échangés fraternellement au plus fort du 
plaisir, et notre gaieté est tellement sujette à caution, 
qu'il est prudent de la faire surveiller par un gen- 
darme. Rien, au contraire, n'est plus doux, plus 
honnête et plus bienveillant que la gaieté des paysans 
grecs. Le mérite en revient à leur bon naturel, mais 
surtout à leur sobriété. Nous ne voyions autour de 
la danse aucun de ces colporteurs de liqueurs fre- 
latées qui empoisonnent toutes nos fêtes publiques. 
Lorsqu'un danseur avait soif, il allait boire à la fon- 
taine; et, le soleil couché, chacun s'en retourna sou- 
per chez soi avec sa femme et ses enfants. 

Nous fûmes reconduits par le parèdre, et chemin 
faisant il me donna sur le village tous les renseigne- 
ments que je voulus. J'avais remarqué que les mai- 
sons, sans être riches, avaient un air d'aisance; que 
les habitants, sans être beaux, avaient un air de 
santé; que tout en eux et autour d'eux respirait la 
joie et le contentement. Il commenta en peu de mots 
ce que j'avais vu moi-même. Le village compte plus 
de mille habitants. Tous ont une maison, quelques 
brebis et un morceau de terre qu'ils ne cherchent 
pas à vendre. Tous les champs sont fertiles et bien 
cultivés ; toutes les familles ont du pain et tous les 
enfants vont à l'école. 

Le parèdre refusa poliment notre dîner : il se de- 
vait à ses hôtes. Mais nous eûmes sa visite dans la 



LA SOCIÉTÉ. 399 

soirée, et le lendemain matin il vint à quatre heures 
nous souhaiter un bon voyage. Nous n'avons pas 
quitté sans regret Kerésova et cet heureux petit coin 
de TArcadie : tout nous y plaisait, le pays et les gens. 
Le vin même du cru avait une saveur amusante : il 
nous rappelait les petits vins clairets qu'on boit à 
Meudon, à Verrières, à Montmorency et dans tous ces 
charmants villages où Ton va manger des fraises, 
cueillir des lilas, rire à gorge déployée, et réveiller 
le Gaulois qui dort sous l'habit noir de tout Français. 






nw. 





TABLE DES MATIÈRES 



CHAPITRE PREMIER. 



LE PAYS. 



I. Idée qu*on se fail de la Grèce. *— Deuy sceptiques. — Premier 
coup d'œil, qui n'est pas rassurant. — Syra 1 

II. Le brillant Antonio. T^ L'Attique au mois de février..— Le ciel 
et la nier. — Le Pirée et la route d'Athènes 4 

m. Le climat de la Grèce; chaleurs intolérables et froids tcn'iblcs. 

— Le vent du nord et le sirocco. — Un premier jour de prin- 
temps. — Compaiaison entre les difféi entes provinces de la 
Grèce. — Le pays est malsain 9 

iV. Première excursion. — Gomment ou apprend le grec moderne. 

— Mon professeur cire mes buttes. — Voyage dans l'île d'Êgine 
avec Garnier. — Nous donnons le spectacle aux Ëginètes. — 
Paysage 11 

V. Le voyage. — Idées d'Antonio sur la France. — Petits profits du 
métier de parrain. — Prépaiatifs. — De l'inutilité des armes 
en Gièce. — Nos gens. — Histoire naturelle de l'agoyate. — 
Le grand Épaminondas, mon cheval. — Lefléri 16 

VI. Physionomie de Mycènes. — Les bords de l'Ëurotas. — Ge qui 
reste de Sparte et de Mistra. — Aspect de la Laconie 23 

V]I. L'Arcadie. — Le cours ài^ la Néda : nous voyageons dans un 
fleuve. ^ Le Ladoa 29 

Vin. Gondusion. — La Grèce telle qu'elle est , 83 

ghapitre n. 

LE& HOMMES. 

I. Population de la Grèce. — Les Hellènes d'aujourd'hui ne sont 
pas des Slaves. — Phanariotes. — Pallicares. — Insulaires. — 
Le costume national 94 

II. Le type grec. — Les femmes d'Athènes. — Beauté des hommes. 




602 TABLE DES MATIÈRES. 

— Sobriété de tout le peuple. — Effet du vin dans les pays 
chauds 39 

III. Les Grecs n'ont point de passions violentes. — Les fous sont 
très-rares dans le royaume et très-communs aux îles Ioniennes : 
pourquoi ? • /i2 

IV. Le peuple grec est encore un des peuples les plus q)irituels de 
l'Europe : il travaille facilement. — Curiosité. — Un maître d'école 
érudit et un village qui veut s'instruire ^3 

V. Passion pour la liberté : il y a toujours eu des hommes libres 
en Grèce. — Le brigandage et la piraterie sont deux formes de 
liberté. — Le Magne n'a jamais obéi à personne. — Impôt payé 
au bout d'un sabre kl 

VI. Égalité. — Les Grecs étaient égaux du temps d'Homère : ils le 
seront éternellement. — Impossibilité de fonder une aristocratie. 

— Le ministre et l'épicier. — Ce qu'il faut penser des princes 
grecs qu'on voit à Paris. — Les nobles honteux ; leurs cartes de 
visite • 50 

VII. Patriotisme. — Insurrection de Céphalonie. — La bravoure des 
Grecs. — Leur dégoût de l'agriculture. — Passion pour le com- 
merce. — Petros veut acheter le cheval de son maître 53 

YIII. Revers de la médaille. — Les Grecs sont indisciplinés et ja- 
loux. — Loi des autochthones et des hétérochthones. — La pro^ 
bité grecque. — Deux ministres se disputent un pot^e-vin. — Le 
président de l'Aréopage met son jardin en loterie 57 

IX. Les Albanais et les Valaques, laboureurs et bergers. — Les Mal- 
tais. — L'italien s'oublie et l'on apprend le français. — Histoire 
des Bavarois en Grèce. — Polonais. — Turcs 61 

X. Sentiments des Grecs pour les étrangers. — Les Anglais aux 
îles Ioniennes. — Un Anglais qui 9e veut pas perd:e son ac- 
cent. — Are y ou a gentleman? — La haute cour de justice à 
Corfou 66 

XI. La colonie française en Grèce. — Les philhellènes. — Le 
colonel Touret. — Le général Morandi. — Un procès inouï. — 
L'école française d'Athènes 70 

XII. Histoire de deux grandes dames étrangères qui s'étaient fixées 
en Grèce «, 78 

CHAPITRE III. 

AGRICULTURE, INDUSTRIE, COHMERCB. 

I- Poids et mesures. — Mesures officielles et merares usitées. — 
Tout se vend an poids. — La monnaie n'est pas ea rapport 



TABLE DES MATIÈRES. â03 

avec les autres mesures. — L'or et l'argent monnayé ont dis- 
paru 92 

IL Agriculture : quelles ressources offre-t-elîe à la Grèce? — Le 
pays n'est pas stérile. — Difficulté de connaître l'étendue des 
terres arables : le cadastre n'est pas fait. — Les eaux courantes. 

— Culture des céréales, du coton, de la garance, du tabac. — 
L'olivier. — La vigne : les vins de Santorin et de Malvoisie. ^— 
Le vin résiné. — Les raisins de Gorinthe. — La soie. — Les 
fruits : pourquoi les Grecs ne mangent- ils que des firuits verts 
et ne mangent-ils jamais d'asperges? — Les forêts 94 

IIL Agriculture : emploi des ressources. — Progrès rapides et 
brusque arrêt de la production agricole. — Culture des céréales; 
les femmes à la charrue. — L'huile et le vin sont mal fabriqués. 

— Les forêts ne sont ni gardées ni exploitées. — Budget des 
ponts et chaussées. — Danger de traverser une rivière sur un 
pont. — Les forêts sont régulièrement incendiées. — Vn bon 
garde forestier. — Résumé 105 

IV. Les jardins d'Athènes. — Le printemps à la ville. — Jardin de 
la reine. — Ce que coûte une pelouse. — Comment la reine 
ouvre son jardin au public. — Jardin botanique d'Athènes. — 
École d'agriculture de Tyrinthe. — Colonie agricole de M. de 
Roujoux, à Carvati 113 

V. Les bêtes. — Le cheval, animal déraisonnable. — Un accident 
de voyage. — Un cavalier en robe de chambre. — Deux pru- 
dents diplomates. — L'âne et Ajax. — Les bêtes à laine. — 
L'agneau à la Pallicare. — La chasse. — L'inutilité du port 
d'armes. — Tolérance des propriétaires. — Les oiseaux de proie. 
La tortue. — Les animaux qu'on ne nomme pas 121 

VL Les mines et les carrières. — Le Pentélique et Paros. — Char- 
bon de terre à Marcopoulo et à Koumi. — Plomb argentifère de 
Zéa. — Marbre de Carysto. — Émeri de Naxos. — La propriété 
de toutes les mines et carrières, à l'exception de deux, est en 
litige. — Incurie et impuissance du gouvernement 134 

VII. Industrie. — Ce que la Grèce enverra à l'exposition de 1855. 
— Tous les produits manufacturés qui se consomment dans le 
royaume sont importés. — Tableau de l'importation. — Progrès 
de la Turquie. — La Grèce n'a que deux genres d'industrie : la 
filature de la- soie et la construction des navires. — Conversation 
avec un filateur de Mistra. — Comparaison du prix des navires 
à Syra et à Marseille 138 

VIII. Commerce ,. 14A 



m TABLE DES MATIÈRES. 

CHAPITRE IV. 

LA FAMILLE. 

I. Famille bourgeoise. ' — Famille phanariote. — Famille de paysans. 

— Famille de Pallicares 157 

II. Le mariage, acte purement religieux. — Les fiançailles. — Le 
divorce. — La mère de famille. — Discoui*s d'une mère de famille 
à la reine. — Morlalllé 166 

III. Lels mariages d'argent. — La chasse aux étrangeis. — Histoire 

— d'un corset * 169 

IV. Souvenirs des temps héroïques : les mariages pendant la guerre 
lie l'indépendance. — Un ministre du roi Otlion a payé sa femme. 

— Une fiancée dans une caisse 175 

V. Chapitre des coups de canif et des coups de couteau .... 179 

VI. L'esprit de fanijlle. , « 182 

CHAPITRE V. 

LE GOUVERNEMENT ET L'ADMINISTRATION. 

I. Le gouvernement. — Analyse de la charte. — Le roi Ta donnée 
malgré lui. — Les ministres et les fonctionnaires. — Les cham- 
bres. — Un député dont l'élection a coûté quatorze hommes 

— Le sénat. — Le corps judiciaire : tous les magistrats sont 
amovibles. — Puissance du roi. — Sentiments du peuple. — Le 
roi est étranger et hétérodoxe. — Il n'a pas d'héritier présomp- 
tif 18G 

II. Divisions administratives. — Le fonctionnaire grec. — Les pas- 
sagers de VOthon et de VAmélia, — Histoire d'un jeune employé 
du ministère des affaires étrangères, qui avait peur de l'eau comme 
Panurge, et d'un préfet de police qui aima mieux recevoir un 
coup de pied que de payer quarante-cinq francs 192 

IIL La capitale transportée d' Astres à Ëgine, d'Êgine A Nanplie, 
de Naupiie ù Athènes. — Ce que deviennent les capitales mises 
au rebut. — Le gouvernement aurait dû s'établir à Corinthe ou 
du moins au Pirée. — Infiuence de l'archéologie. — Fureur de 
bâtir. — Aspect d'Athènes. — Le bazar. — L'horloge de lord 
Elgin. — l^a ville neuve. — Les monuments modernes. — Les 
ministères. — Avenir d'Athènes 196 

IV. La justice : point de justice. — Intégrité des juges. — Leur 
patriotisme. — La justice a des façons un peu vives. Lefléri en 
prison. — Un procès en justice de paix. — Les prisons. — La 
]icine de mort. — Tragédie abominable 303 



TABLE DES MAtlÊRESé 4o6 

f. Armée et marine. — EfTeclif de l'armée. — L'armée utile et 
Farmée inutile. — Application ingénieuse de la conscription. — 
L'école des (Ivelpides et l'avenir des jeunes ofTicicrs. — Matériel 
de la marine. — Personnel. — Deux matelots par oflkier.. . 208 

YI. L'instruction. — Gratuité de l'enseignement. — Penchant de 
tous les Grecs pour les professions libérales. — L'étudiant do- 
mestique. — Littérature. — Beaux-arts. — Un mot sur les an* 
tiquitôs. — M. Plttakis. — Conduite du gouvernement 213 

CHAPITRE VL 

L\ REUGION. 

[. Constitution de l'Église de Grèce. — Son indépendance. — His- 
toire du Tomos. — Intrigue de la Russie. — Le moine Ghristo- 
phoros. — Loi organique sur le saint synode. — Loi sur l'épi- 
scopat. — Le clergé subalterne : ses ressources. — Le papas 
d'Isari 22/:i 

II. Les moines. — Les monastères en pays turc. — Un monastère 
à deux lins dans la ville de Janina. — Le gouvernement grec a 
fermé quelques couvents. — H aurait dû les fermer tous. — 
Ignorance, paresse et turbulence des moines. — Leur hospitalité. 

— Une journée au monastère de Loukou. — Pensées et sentiments 
de l'hégoumène sur la profession du moine. — Le. Mégaspiléon. 

— Les bibliothèques des couvents 237 

m. Les églises. — Tous les Grecs pratiquent leur religion, et n'eu 
vivent pas mieux. — Caractère du catholicisme byzantin. — 
Les fêtes. — Le carnaval. — Le carême. — Péchés que le carême 
fait commettre. — La nuit de Pùqucs. — Les coups de fusil. — 
Les enfants de Mistra 2^3 

IV. Un enterrement grec 249 

V. SuperstitioD et intolérance 253 

CHAPITRE VIL 

LES FINANCES. 

I. Observations générales sur la situation fmancière de la Grèce. 

— La Grèce vit en pleine banqueroute depuis sa naissance. — 
Les impôts sont payés en nature. — Les contribuables ne payent 
point l'État, qui ne paye point ses créanciers. -* Budget d'exer- 
cice et budget de gestion. — Les ressources du pays ne se sont 
pas accrues en vingt années 257 

n. Recettes. — L'impôt direct ou la dimc. — L'usufruit, impôt 





406 TABLES DES MATIÈRES. 

qui ne peut exister qu'en Grèce. — Les douanes. — Un ministre 
qui espère que ses agents l'ont trompé. — Un gouvernement 
qui se ruine en battant monnaie. — Pourquoi la Grèce ne frappe 
que des sous. — Domaine immense qui ne rapporte presque 
rien. — Les eaux de Thermia, médicament très-dangereux. — 
Forêts inutiles. — L'État n'est payé ni par ses débiteurs ni par 
ses fermiers 262 

III. Dépenses. — La dette intérieure. — Les gouvernements forfa» 
sont les seuls qui trouvent à emprunter. — Le gouvernement 
grec n'empruntera jamais de ses sujets. — Les dettes de lËtat 
remontent à la guerre de l'indépendance. — Il ne les paye point. 

— Pensions. — La phalange : c'est le régiment des colonels. 

— Un libraire qu'on fait capitaine et un diplomate qu'on veut 
nommer général. — Un négociant qui touche la solde de capi- 
taine de vaisseau 271 

IV. Dépenses. — La dette extérieure. — En 1832, la France, l'An- 
gleterre et la Russie garantissent un emprunt de 60 millions 
contracté par la Grèce. — Sur cette somme, la Grèce a pu dis- 
poser de 10 millions. — Efforts tentés pour payer les intérêts. — 
La Grèce reconnaît qu'il lui est impossible de s'acquitter. — 
Elle doit aujourd'hui 32 millions à la France 275 

V. Dépenses. — La dette différée. — . La Grèce doit 200 millions à 
certains capitalistes anglais. — En 1823 et 1825, elle a emprunté 
57 millions, sur lesquels elle en a touché 23; — Elle doit encore 
ces 57 millions, plus 30 ans d'intérêts composés 282 

VL Dépenses. — La liste civile. — L'indemnité des chambres. — 
Les sept ministères. — La cour, l'armée et la flotte absorbent 
presque la moitié du budget. — Utilité de ces trois institutions. 

— Un mot sur les îles Ioniennes, qui n'ont ni cour, ni flottes, ni 
armée 286 

CHAPITRE VIIL 
LE ROI, LA REINE ET LA COUR 

I. Le roi n'a pas assez de santé, la reine en a trop. — Beauté 
célèbre de la reine. — Le roi est toujours indécis, la reine tou- 
jours décidée ; le roi examine les lois sans les signer, la reine les 
signe sans les examiner. — Bonté du roi ; rancunes de la reine. 

— Histoire d'une grande famille et d'un petit cahier 291 

II. La vie privée des souverains de la Grèce. — Un nouveau 
Buckingham qui n'a pas réussi : la pomme de Paris 295 

m. Le roi et la reine sont restés Allemands; ils aiment la Grèce 
comme on aime une propriété; égoïsme de ce gouvernement 



TABLES DES MATIÈRES. '4O7 

— Il n*a créé aucun des établissements publics. — n n'a ac* 
cordé que des libertés qui lui ont été arrachées. — Il a engagé 

' le royaume dans une guerre où les Grecs n'avaient rien à 
gagner 298 

IV. Politique du roi au dehors. — Son ingratitude envers la France. 

— Coup d'œil en arrière sur nos bienfaits. -r> Retour sur l'affaire 
Paciflco et l'affaire King : le roi a compromis le pays par des 
motifs d'intérêt personnel 300 

V. Politique au dedans. — Chefs de brigands à la cour. — Le bri- 
gandage est une arme politique. — La torture employée contre' 
les amis de l'opposition. — Crimes épouvantables dénoncés à la 
chambre des dépotés, et impunis. Le roi pardonne tout à ceux 
qui lui sont dévoués 303 

VL La cour. — Liste civile du roi : il pourrait vivre en seigneur 
riche, il aime mieux vivre en roi misérable. — Le palais et son 
mobilier. — La ferme de la reine. — Gomment le roi a espéré 
qu'il aurait une maison de campagne, et comment il s'est trompé. 

— Les carrosses du roi , . 309 

VII. Personnel de la cour. — La grande maîtresse. — Une dame 
de cire. — Les dames d'honneur. — Le maréchal du palais. — 
Les officiers et leurs costumes 314 

VIII. Un bal à la cour. — Les uniformes diplomatiques. — Le grand 
cercle. — La danse, les rafraîchissements et les bouquets.. . 317 

CHAPITRE IX. 

LA SOCIÉTÉ. 

I. Histoire de brigands. — Un domestique en vacances. — Com* 
ment on avance dans la gendarmerie. — Un voleur généreux. 

— Athènes assiégée par les brigands. — Les malheurs d'uo 
touriste qui portait des bijoux. — La chaîne de M^o D***. — 
]je gouvernement à la recherche d'un trésor. — Là duchesse de 
Plaisance et le brigand Bibichi. — Un mort remuant. — Pré- 
cautions à prendre contre les fossoyeurs. — Un brigand qui veut 
faire une fin. — Dix francs de récompense. — Un sous-préfet 
à faire peur 328 

II. L'hospitalité grecque. — Utilité des lettres de recommandation.* 

— Le chibouk, la cigarette et le cigare. — Le café turc. — 
Éloge de Petros. — Manière de préparer le café. — Le glyco^ 
et particulièrement le loukoum. — Usage et abus de la poignée 
de main 335 

III. Aspect des mes. — La vie en plein air. — Retour sur l'anti- 
auité. — Le carrefour de la Belle-Grèce. — L'épicier, le barbier 



m TABLES-ÔES- MATIÈRES. 

et le pharmacien. — Les sénateurs au marchù. — Le cbangeor. 

— Le bazar à huit heures du soir. — Les hommes dorment 
dans les rues et les femmes sur les toits. — La chaitibrc à cou- 
cher du peuple est mal balayée. -^ Éclairage 362 

IV. Les hôtels. — Les cabarets. — Les khanis. -r- Parallèle du 
khani et de l'auberge. — Point de restaurants. — Les fiacres 
d'Athènes. — L'omnibus improvisé. — Les bains tuFcs. — Re- 
proche grave à M. Alfred de Musset. — Le supplice du bain. — 
La récompense 3/i7 

V. Le sport. — Le turf athénien. — La place de la musique. — 
Les plaisirs du dimanche. — Le chapelet des Grecs. — Emploi 
du mouchoir de poche. — Le roi et la reine au milieu de leurs 
sujets. — Souvenir du ciniue Olympique 355 

VI. Le théâtre. — Vice de construction. — MM. les officiers. — 
Le chant des Grecs. — Les dilettanti. — Vers fiançais d'un 
citoyen d'Athènes 361 

Vil. Le beau monde. — Bal chez M. Jean S***. — La conspiration 
des -violons. — Les toilettes, l'ail et la conversation. — Les 
cancans. — Un duel au bord de l'Ilissus. — Galanterie de bon 
goût. — Les cors d'un charmant valseur. — Histoire d'un bra- 
celet. — Un monsieur qui a pris cinq tasses de bouillon. — Les 
provisions du père de famille. — Succès d'une paire de gants 
blancs « 366 

Vin. Les misérables. — Mendiants d'Athènes. — Les Albanais de 
Pavlitza. — Pour acheter un mari! — L'écliarpe d'une vieille 
femme. — Pas de pain ! — Une nuit de réflexions. — Caravane 
d'émigrants. — Un chant populaire. — Service désintéressé. 377 

IX. Une fôte de village en Ârcadie. — L'hospitalité du parèdre. — 
Un verre pour trois. — La danse n'est pas un plaisir enivrant. 

— L'orchestre. — Les femmes s'invitent d'elles-mêmes. — Un 
bal champêtre sans gendarme. -^ Le vin du cru •• MO 



FIN DE LA TABLE. 

FFB Z 3 1920 



Coulommiers. — Imp. Paul BRODAllD. — 765-1)9. 



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LiERAIRiE HACnETTE ET O 

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